Le professionnalisme de l’armée


ARMEE PROFESSIONNELLE
La professionnalisation des armées africaines a fait l’objet de plusieurs études et écrits aussi bien d’africains que d’africanistes particulièrement aux lendemains de la fin de la guerre froide.
Le sujet est d’actualité à cause des multiples interventions des armées dans l’arène politique, de l’évolution des menaces mais aussi du changement de l’environnement politico militaire en général.
Si la nécessité de voir les armées se professionnaliser semble acceptée par la majorité des universitaires et praticiens, la signification et la démarche, quant à elles, font l’objet de quelques désaccords à la première lecture.
Quel est l’intérêt de professionnaliser une armée ?
Plusieurs chercheurs se sont intéressés au sujet et parmi les plus célèbres Samuel Huntington, Morris Janowitz et Samuel Finer.
Samuel Huntington soutient que le professionnalisme des armées favorise la stabilité des systèmes politiques. Aussi, soutient- il que pour assurer un contrôle objectif de l’armée, il faut que celle-ci soit professionnalisée et neutre politiquement.
Morris Janowitz, affirme quant à lui que la professionnalisation favorise le contrôle sociétal tout aussi important que le contrôle institutionnel ou étatique des relations civiles – militaires. Aussi, Morris, dans ses travaux, explique comment une armée professionnelle peut être impliquée de manière déterminante dans des activités économiques et sociales.
Quant à Samuel Finer, il a tenté de démontrer dans ses études que la professionnalisation pouvait diminuer les risques de coups d’état militaires et de manipulations des armées par les gouvernements civils.

En tout état de cause la professionnalisation des armées africaines permettra, à n’en pas douter, de lutter contre la militarisation du continent africain. A cet égard elle est une condition importante pour la stabilisation de l’Afrique car, la militarisation, comme la définissent Roger Charlton et Roy May, qu’il y ait ou non instauration de régimes militaires, renvoie à la prolifération des armes, à la sophistication des moyens de destruction, à l’augmentation du nombre des hommes en armes mais aussi à des dépenses militaires accrues avec toutes les conséquences qu’elles peuvent comporter.
Mais que veut dire une armée professionnelle ?
Le professionnalisme, par définition, veut dire l’exercice professionnel d’un métier. Il implique le sérieux et la compétence dans l’exercice d’une activité. Il fait aussi référence à la technicité, à l’expérience, à l’entrainement, au savoir faire, à l’habileté mais aussi à la bonne gestion des anciens combattants. Quelqu’un de professionnel dans un domaine est quelqu’un qui y est spécialisé. Le professionnalisme fait aussi référence à la nécessité d’avoir un revenu.
De même le professionnalisme d’une armée se mesure par le respect qu’elle voue à ses personnels quel que soit leur catégorie, leur grade et leur fonction au niveau de la hiérarchie.
Au respect qu’elle accorde à ses partenaires, alliés et autres institutions avec lesquelles elle est appelée à travailler.
En outre, le professionnalisme d’une armée se mesure par son humilité mais aussi par sa capacité de s’auto évaluer en permanence.
Par ailleurs une armée est dite professionnelle en référence à :
α sa capacité d’écouter aussi bien ses personnels, les populations mais aussi les autorités civiles.
α son aptitude à se projeter vers l’avenir et à travailler sur des échéances à long terme.
α sa capacité de mettre en place des règles et procédures et à les faire respecter sans aucune discrimination.
α sa capacité d’impliquer tous ses personnels dans un travail d’équipe et à tirer le maximum d’eux grâce à la synergie créée.
α sa capacité à fédérer par une communication efficace et efficiente tout comme par le biais de ses différentes doctrines.
α sa capacité à faire preuve d’expertise et d’ouverture d’esprit.
α sa capacité d’identifier les compétences.
En somme, le professionnalisme s’apprend, se cultive, s’améliore mais n’est, par essence, jamais définitivement acquis même si l’on y travaille pendant de nombreuses années.
Comment professionnaliser les armées africaines ?
Professionnaliser les armées africaines signifie prendre toutes les initiatives nécessaires pour que le métier des armes puisse être exercé de la même manière que les autres métiers notamment qu’il soit embrassé sur la base d’un choix libre et sans discrimination.
En outre, pour professionnaliser une armée, une mission définie sans équivoque et largement connue du public doit lui être fixée et des moyens adéquats doivent être dégagés pour permettre la bonne exécution de cette mission. De même, des règles d’engagement précis doivent être mises en place.
Au niveau du recrutement, la conscription, pourra difficilement être retenue comme mode de recrutement étant donné les énormes difficultés économiques que traverse le continent.
En effet, même si les armées, en Afrique, figurent parmi les structures qui pourvoient le plus d’emplois, elles auront de plus en plus de mal à recruter tous les ans les jeunes en âge de faire le service militaire et de les mettre dans les meilleures conditions sociales possibles.
Dès lors, les armées africaines doivent avoir pour ambition d’être suffisamment attrayantes et de susciter l’envie chez les jeunes d’être militaires.
A cet effet, les conditions de vie des militaires, les possibilités de carrières offertes, le rôle que jouent les armées dans la société et l’état des relations civiles militaires peuvent jouer un rôle de premier plan. Aussi, une bonne politique de communication, menée par des services spécialisés et des doctrines bien conçues pourraient être déterminantes.
Dans tous les cas, le recrutement doit se faire sur la base des besoins identifiés et connus des armées et surtout suivant des critères définis en toute transparence par les autorités et les institutions républicaines compétentes.
En aucun cas, le recrutement du personnel des armées ne doit se faire sur des bases arbitraires fondées sur des préférences ethniques, claniques, politiques, sociales ou religieuses et les femmes ne doivent pas faire l’objet de discrimination. Les armées doivent chercher à représenter au mieux la société à laquelle elles appartiennent car ce n’est que de cette manière qu’elles peuvent gagner le respect, la confiance et le soutien des populations.
Par ailleurs, les effectifs des armées en Afrique doivent être gérés de façon plus judicieuse. Tous les efforts doivent être déployés par les armées pour disposer des personnels adéquats pour effectuer dans les meilleures conditions possibles les missions qui leur sont confiées. Les effectifs ne doivent ni être pléthoriques ni insuffisants.
Aussi, le traitement salarial des militaires ainsi que leurs conditions de vie et de travail requièrent une attention toute particulière si l’on veut disposer d’armées républicaines et professionnelles. Tout en évitant d’attribuer des privilèges trop importants susceptibles d’affecter négativement l’image des armées aux yeux de la société, il est important de veiller à ce que les militaires soient mis dans des conditions décentes leur permettant non seulement de faire leur travail correctement mais aussi de vivre dignement.
A ce titre, des efforts qui méritent d’être poursuivis sont déployés par plusieurs pays africains. En effet, de plus en plus d’initiatives sont prises à travers le continent en vue d’améliorer les conditions de logement des militaires.
Les services de santé des armées et les services sociaux essaient d’assurer une couverture médicale adéquate aux militaires et à leurs familles même si, dans encore beaucoup de pays africains, des améliorations pourraient être apportées. En effet, il est très difficile pour un militaire de s’investir au maximum dans son travail ou de faire usage de toutes ses potentialités lorsque pendant qu’il est au combat ou en opération il n’est pas certain que sa famille est dans de bonnes conditions ou, qu’en cas de blessures, il peut bénéficier des traitements médicaux adéquats.
Aussi, la plupart des couvertures médicales dont disposent les militaires dans les armées africaines ont été copiées sur le modèle occidental qui considère que la famille du militaire se limite à sa femme et à ses enfants. La réalité étant toute autre en Afrique il semble urgent d’essayer de tenir compte de la spécificité de la famille africaine et de l’étendre, pourquoi pas à la mère et au père qui, en Afrique, pendant leurs vieux jours, sont sous la responsabilité de leurs enfants.
Les programmes un militaire un toit, les coopératives militaires de construction, les initiatives au niveau du secteur de santé, comme celle de Bamako, qui essaient de mettre à la disposition des militaires et de leurs familles des médicaments à des prix compétitifs, les mutuelles des armées doivent être poursuivis et renforcés.
La création de services sociaux des armées et la formation de plus d’assistantes sociales à la disposition des personnels des armées ainsi que la mise en place de structures de micro finance pouvant appuyer les militaires et leurs familles dans des micros projets doivent être généralisées à travers le continent.
En somme l’environnement social des armées africaines doit être des meilleurs possibles si l’on veut que ces dernières aient vraiment des chances d’être professionnelles.
Au-delà du cadre social il importe que les armées africaines mettent sur pied les infrastructures nécessaires pour assurer une formation et un entrainement de qualité à leurs personnels.
Des efforts appréciables sont présentement déployés dans ce domaine et doivent être poursuivis. La création d’écoles nationales à vocation régionale, initiée en Afrique francophone par la France, est dans l’ensemble hautement appréciée. Aussi bien au niveau des hommes de troupe, des sous officiers, des officiers subalternes que des officiers supérieurs des centres de formation régionaux peuvent être créés pour optimiser la qualité de la formation, la standardiser et jeter ainsi les bases de l’interopérabilité entre les armées devenue essentielle compte tenu des nombreuses interventions de nos forces dans les opérations de soutien à la paix.
De même, un effort particulier devrait être fait pour que des pôles d’excellence, notamment des écoles d’état major et des écoles de guerre, mais aussi des centres et des instituts d’études stratégiques soient créés en nombre suffisant pour accueillir le maximum de militaires et leur permettre de discuter des défis de l’heure qui interpellent le continent en général.
Une bonne professionnalisation des armées africaines requiert par ailleurs que ces dernières s’entrainent de façon adéquate.
Pour être professionnelles, les armées africaines doivent en permanence avoir une vision à moyen et à long termes sur lesquelles elles s’appuient pour anticiper les mutations nécessaires.
Des armées africaines professionnelles doivent aussi s’atteler à tirer le maximum des nouvelles technologies de l’information et de la communication pour être plus performantes. En effet, ces dernières peuvent aider à améliorer la gestion du personnel, du matériel mais aussi des finances. Elles peuvent, par le biais de l’intranet par exemple, rendre plus rapide la communication entre les différents services et surtout améliorer les capacités de stockage des archives.
L’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication permettra, en outre, aux armées africaines de disposer de cellules de communication efficaces et performantes leur permettant de faire parvenir aux populations les informations dont ces dernières ont besoin mais surtout d’échanger avec elles. Le temps de la rétention d’informations n’engageant nullement la sécurité nationale ou ne menaçant pas la bonne marche des opérations militaires, n’est plus une pratique acceptable de nos jours car le citoyen moyen, les médias et même le personnel militaire ont facilement accès aux informations. Ainsi tenter de leur cacher certaines informations ne fait que créer la suspicion et détériorer les relations entre les populations civiles et les militaires.
Les armées africaines doivent surtout commencer à communiquer sur la manière de gérer les ressources qui leur sont confiées et doivent être tenues responsables pour toute malversation ou mauvaise gestion.
Les armées doivent aussi de plus en plus considérer l’externalisation de certaines de leurs activités comme une option.
Est- il encore rentable pour les armées de former un nombre élevé de cuisiniers et de maîtres d’hôtel pour continuer à préparer et à servir les repas des troupes ?
Ce système est- il plus économique que de passer un contrat avec des maisons spécialisées qui se chargeraient d’alimenter les personnels dans les cantonnements ?
Par ailleurs, une armée professionnelle est une armée qui est en mesure de donner une image rassurante à ses concitoyens de par sa discipline, de par son comportement aussi bien dans les casernes qu’à l’extérieure des casernes mais aussi de par son respect des droits de l’homme, du droit international humanitaire et de par sa capacité à travailler en synergie avec les autres composantes du secteur de sécurité.
Une armée professionnelle doit de même veiller à ce que les conditions de travail et de vie en général, dans lesquelles ses personnels sont mis ne soient pas ostentatoirement discriminatoires. Il s’agit en réalité d’éviter que la catégorie des officiers bénéficie de trop de privilèges alors que la catégorie des sous officiers et celle des hommes de troupes croulent dans des conditions misérables. S’il ne souffre d’aucun doute que les officiers doivent être dans de bonnes conditions tant sociales que professionnelles il n’en demeure pas moins qu’il faille prendre toutes les dispositions nécessaires pour qu’aussi bien les sous officiers que les hommes de troupes puissent recevoir un traitement digne des responsabilités qui sont les leurs.
Une armée professionnelle est une armée qui est en mesure d’offrir des opportunités d’ascension, et d’acquisition de nouvelles connaissances à ses personnels dans un certain nombre de domaines, particulièrement au plan professionnel. Toutefois, les règles organisant les conditions d’obtention de ces opportunités doivent être clairement définies, publiées, justes et transparentes afin d’éviter des frustrations qui ne seront que dommageables à son bon fonctionnement. L’existence d’opportunités professionnelles et sociales est une importante source de motivation. Et la motivation est indispensable pour une armée qui se veut professionnelle.
Enfin une armée qui se veut professionnelle doit s’assurer que les nominations sont faites de façon transparente et basées sur la compétence et les qualifications requises. L’avancement dans une armée professionnelle ne doit nullement être l’apanage d’une seule personne mais plutôt de commissions composées de personnes neutres qui se fondent sur le mérite, la compétence et non sur des considérations tout à fait subjectives : l’ethnie, la couleur, la race, la région, le standing social, etc. .
Une armée qui se veut professionnelle doit aussi s’occuper de ses retraités. En effet, en Afrique, les « anciens »comme on les appelle se retrouvent très souvent dans des situations très difficiles qui font que la retraite est crainte par nombre de militaires qui font tout alors pour ne pas quitter le service. Les images désolantes que donnent certains de nos anciens qui ont quitté l’armée affectent négativement les performances de leurs camarades encore en activité. C’est pour cela que les armées africaines doivent fournir davantage d’efforts pour garantir à leurs retraités des pensions honorables leur permettant de continuer à s’occuper de leurs familles dignement.
Aussi des efforts supplémentaires pourraient être faits pour mieux préparer la réinsertion des militaires retraités dans la vie civile en leur assurant des formations qui leur permettront d’accroitre leurs chances de trouver une activité dans le marché de l’emploi (comme ce qui a été fait en Mauritanie). Dans les pays, récemment sortis de conflit et encore en phase de transition vers une paix durable, des efforts particuliers doivent être faits au niveau des soldats qui quittent l’armée après quelques mois de service car, ces derniers, lorsqu’ils ne sont pas employés peuvent être tentés de s’adonner à des activités pas toujours souhaitables.
La gestion des blessés de guerre, des handicapés et des militaires invalides doit, elle aussi, être largement améliorée dans les armées africaines. Comme le martèlent assez souvent les militaires eux-mêmes, particulièrement ceux des armées occidentales, une armée professionnelle ne laisse pas tomber ses anciens.
Ne pas laisser tomber les anciens doit surtout être un des crédos des armées africaines compte tenu des contextes politique et socio-économique dans lesquels se trouvent la majeure partie des pays du continent. Autrement, le risque encouru est de voir les vétérans s’impliquer dans des mouvements de contestation qui peuvent avoir des répercutions sérieuses dans la stabilité du continent. Le Libéria a connu, à plusieurs reprises, des mouvements de ses vétérans qui ont failli une nouvelle fois déstabiliser le pays. La Guinée Bissau, fait régulièrement face aux mêmes mouvements de protestation de la part de ses vétérans.
Même si certains états ont pris l’initiative de créer des agences destinées à prendre en charge la réinsertion des anciens combattants( Cas de notre pays, la Mauritanie), plusieurs d’entre eux se doivent de prendre des mesures encore plus énergiques pour mieux faire face à cette pressante demande.
Toutefois, la marque de considération pour les vétérans et anciens combattants ne doit surtout pas se réduire aux seules questions des conditions sociales et d’augmentation de point d’indice de salaire notamment, mais doit plus largement s’agir de reconnaissance à l’endroit de citoyens qui ont risqué leur vie et qui ont souffert dans leur chair et dans leur âme pour sauvegarder les intérêts de leurs pays. La considération et la reconnaissance pour les anciens, c’est d’abord perpétuer les valeurs qu’ils ont portées.
Plus concrètement, c’est à travers le devoir de mémoire que les combats menés par les anciens peuvent réellement avoir un sens et leurs objectifs pérennisés et légués aux générations suivantes.
D’autre part, il est primordial de créer un espace , un gîte ou un institut pour prendre en charge les enfants de ceux qui sont tombés aux champs d’honneur en vue de leur assurer un avenir prometteur et pour ne pas leur donner une impression d’être abandonnés par l’Institution qui fut la raison d’être de leurs géniteurs et la leur aussi .

KHAYAR

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