Lemine O. Mohamed Salem : « Non, Belmokhtar n’est pas un trafiquant de drogue.. »

Lemine O Mohamed Salem

Né en Mauritanie,  Lemine Ould M. Salem est actuellement correspondant pour le Sahel de La Tribune de Genève et de Sud-Ouest. Ancien correspondant à Paris du service français de la BBC et collaborateur de plusieurs médias français dont Libération,  il a débuté sa carrière de journaliste au Maroc d’où il sort major sa promotion de troisième cycle en sciences politiques et relations internationales de l’université de Fès avant d’aller poursuivre ses études en France. Ces dix dernières années, le journaliste mauritanien, à couvert la quasi totalité des conflits et crises en Afrique, avec une attention particulière à la région du Grand Sahara et du Sahel, où il passe de longs mois tous les ans. Il a rencontré de nombreux combattants et chefs locaux d’Al Qaida. En 2012, il a passé un long séjour dans le nord du Mali, alors occupé par des organisations jihadistes, dont le groupe dirigé par Mokhtar Belmokhtar. Résultat : un livre sur ce jihadiste.

Entretien avec l’auteur du premier livre qui dresse le portrait de cet homme qui se rêve comme le « Ben Laden du Sahara ».
 Vous venez de signer le premier livre consacrée au chef jihadiste Mokhtar Belmokhtar. Pourquoi?
 C’est une longue histoire. Cela fait des années que je m’intéresse au phénomène jihadiste dans le monde musulman, notamment en Afrique du Nord-Ouest,. Mokhtar, en soi, n’était pour moi, qu’un élément d’un vaste sujet. Je commence à m’intéresser à lui à partir de l’attaque de la caserne de l’armée mauritanienne à Lemghayti en juin 2005. Mais je n’ai réellement l’idée d’enquêter sur lui, qu’à partir de 2010, lorsque j’étais parti faire un reportage pour la chaîne de télévision française France 2 « Sur les traces d’Al Qaida au Sahel ». Depuis, je m’accumule les notes sur ses faits, ses histoires, les rumeurs le concernant etc. Je pensais surtout écrire une enquête de type journalistique dans un des médias pour lesquels j’écris en Europe, comme Sud-Ouest, Libération, ou la Tribune de Genève. Mais l’idée d’un livre est devenue évidente pour moi lorsque je suis retourné dans le nord du Mali  en avril et mai 2012, au tout début de la prise de contrôle de la région par les rebelles et du Mouvement national de l’Azawad (Mnla) et les groupes jihadistes, puis entre août et octobre  2012. Là, j’ai approché de très près son univers et compris que c’était lui, de loin, le chef jihadiste le plus important. Les pressions amicales de certains amis, dont mon compatriote le journaliste et écrivain Mbareck Ould Beyrouk, Serge Daniel, le correspondant de Rfi au Mali, feu Madior Fall, ancien rédacteur en chef du journal sénégalais Sud Quotidien, ont aussi joué dans ma décision décrire ce livre.
 Dans votre livre vous déconstruisez la thèse faisant de Belmokhtar alias Belaouar, un contrebandier de grand chemin. Sur quelle base réfutez-vous qu’il soit un narcojihadiste ?
 J’ai traversé la région de bout en bout ces dernières années. Les témoignages qui me paraissent les plus crédibles convergent tous dans le même sens : Non, Belmokhtar n’est pas un trafiquant de drogue ou de cigarettes Il a traficoté certes. Mais c’était dans la contrebande de produits alimentaires et le carburant subventionnés en Algérie et qui se vendent dix fois plus chers dans toute l’Afrique de l’Ouest. Il a également organisé des braquages dont le dernier en date était celui de la recette douanière du port de Nouakchott. Ce qui me parait être juste est que cet homme est un jihadiste aux convictions solides et qui est persuadé d’avoir un grand destin. Une sorte de Ben Laden du Sahara, d’où d’ailleurs le sous-titre du livre. Sa réputation de narcojihadiste vient en fait des services algériens,  puis elle a été  amplifiée par les services mauritaniens et enfin reprise par les médias.
Vous évoquez certains épisodes  « mauritaniens » de la vie Belmokhtar…Des détails sur ces épisodes ?
 Oui, le livre commence d’ailleurs par l’histoire de l’attentat d’Aleg, la fuite des auteurs présumés, leur cavale au Sénégal, en Gambie puis leur arrestation en Guinée Bissau. Un parcours que j’ai effectué personnellement, à quelques étapes près. Cet acte, aujourd’hui presque oublié, est pourtant le début d’un changement important dans la région : c’est le premier attentat antifrançais dans le Sahel et depuis la majorité de Sahara et de ses rivages sahéliens sont devenus des zones interdites aux français et occidentaux en général, les touristes et routards notamment. Puis j’évoque l’attaque deLemghayti, qui fut un carnage, et ses conséquences non seulement en Mauritanie, mais aussi  à l’extérieur. SansLemghayti, il aurait très difficile pour Belmokhtar et ses amisjihadistes algérien de convaincre Oussama Ben Laden de les accepter au sein d’Al Qaida. Et pour les détails, le lien entre les deux parties a été le Mauritanien Younous Al Mouritani, arrêté au Pakistan, puis extradé en Mauritanie, où il est encore détenu.
 Depuis l’opération Serval lancée par l’armée française en janvier 2013, contre les jihadistes qui ont occupé le nord du Mali, où pourrait se trouver Belmokhtar?
 Belmokhtar est borgne. D’où son célèbre surnom en arabe de « Laâouar ». Il porte une prothèse oculaire qui le rend facilement identifiable. Il est donc quasi-certain qu’il n’est ni dans le nord du Mali, ni dans le Sud algérien. Les forces françaises et l’armée algérienne sont très nombreuses de part et d’autre des frontières nord du Mali. Mais n’oubliez pas que Belmokhtar a vingt ans de présence dans le Sahara. Une période durant laquelle il a réussi à se construire un  réseau d’amis et de partenaires. C’est un homme très intelligent. Le plus probable est qu’il ait trouvé refuge dans une zone où il sait qu’il est très difficile à trouver et où il dispose de protection. Le seul coin au monde à sa portée et où il peut trouver de telles facilité, c’est la Libye, où ses amis sont très nombreux et contrôlent des régions entières. Dans les années 1990-2000, de nombreux libyens partisans d’Al Qaïda, traqués par Kadhafi, avaient trouvé refuge chez lui, au nord du Mali. C’est donc naturel que ces derniers aient pu l’accueillir aujourd’hui.
  « Belmokhtar n’a pas perdu toute «capacité de nuisance», disiez-vous dans un entretien à RFI. Vous parait-il aujourd’hui plus dangereux que l’Etat Islamique ou encore le groupe nigérian Boko Haram ?
 Plus dangereux, non. L’Etat islamique contrôle un vaste territoire et dispose de beaucoup d’hommes et de moyens.Boko Haram aussi, mais à une proportion moindre par rapport à l’Etat islamique. Mais Belmokhtar conserve une réelle capacité de nuisance et il peut encore frapper. La question est de savoir, où, quand et comment?
 Cette année la cinéaste Abderrahmane Cissako a sorti son film Timbuktu, le chagrin des oiseaux, qui est la mise en scène de vécus des populations de la zone du Nord Mali sous le règne des groupes jihadistes. Dans votre vous  parlez des débuts du projet de ce film. Avez-vous donc collaboré au film de celui dont vous avez parlé comme « compatriote et grand frère » ?
Il était effectivement prévu que je colloabore avec Abderrahmane Sissako sur ce film. Ce qui m’aurait fait un grand plaisir et lui aussi, sans doute. Mais finalement, cela n’a pas pu se faire. Au mois d’août 2012, Abderrhmane est de passage à Paris. Je lui raconte mon dernier séjour en avril et mai dans le nord du Mali où j’étais parti avec un collègue faire un reportage sur la rébellion touarègue pour une télévision française. Je lui apprends aussi que je me prépare à y retourner dans les jours qui viennent pour faire d’autres reportages pour la presse française, mais aussi un documentaire financé par un producteur français que j’ai connu l’année précédente à Tripoli, durant la guerre en Libye.  Je lui explique que cette fois, je dois séjourner auprès des groupes jihadistes Ansardine et Al Qaida à Tombouctou et probablement à Gao, où entre autre est basé le groupe deBelmokhtar. Abderrahmane est choqué par les images et les informations qui lui parviennent de la région. Il me dit qu’il veut faire quelque chose et que d’ailleurs beaucoup de monde lui demande de faire un film ou un documentaire. Je lui parle de mon projet de voyage. Il s’avère qu’il connait aussi le producteur qui finance mon voyage. Si je ne me trompe pas, Abderrahmane m’apprend qu’ils s’étaient même vus deux ou trois jours avant et qu’ils ont parlé de l’idée qu’Abderrahmane réalise le film. Nous sommes donc trois sur le même projet. Je repars dans le nord du Mali chez les jihadistes à Tombouctou et Gao. A mon retour Paris, Abderrhmane reçoit une copie des images, le producteur aussi et moi j’en garde la version originale.
Mais en décembre, Abderrahmane m’informe qu’il se retire du projet. Il ne veut plus travailler avec le producteur.  Finalement, il fait son propre film, Timbuktu, auréolé à Cannes d’une sélection officielle pour La Palme d’Or. Quant à moi, je suis resté en collaboration avec le même producteur et nous préparons la sortie d’un film tiré des images tournées auprès des jihadistes dans le nord du Mali, mais aussi dans d’autres pays. Son titre provisoire est « Paroles de Salafistes ». La date de sa sortie n’a pas encore été décidée.
Recueillis par Kissima
La Tribune (Mauritanie) N°693

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