Les charrettes de Nouakchott : Un spectacle archaïque, une utilité certaine.


On les voit tous les jours aller et revenir, bloquer la circulation et être à l’origine d’embouteillages aux heures de pointe. Ils sont courageux, pas très calmes et travaillent toute la journée. Ils font partie de notre quotidien….de notre futur proche aussi peut-être.

Malgré leur présence imposante et le bruit qu’il y a autour d’eux, allant des chansons des enfants au coup de gueules des automobilistes, qui, pour la plupart, estiment qu’ils n’ont pas leur place sur les rues bitumées, surtout maintenant qu’elles ont été refaites pour donner à Nouakchott un visage digne de celui d’une capitale, les conducteurs de charrettes et leurs ânes participent à l’activité socioéconomique de notre pays comme tout bon Mauritanien.

Ils livrent de la marchandise à nos boutiquiers, chez qui nous achetons notre riz, notre sucre… Ils nous aident à acheminer nos matériaux de construction comme les briques, le ciment, les fers ronds, les carreaux et autres.

Ils sont utiles aussi, dans la mesure où, ils sont les seuls, dans la situation actuelle de la faiblesse du réseau de distribution d’eau, à acheminer cette denrée indispensable jusqu’aux endroits les plus reculés de la capitale. Avant l’arrivée de Pizzorno, la société française qui s’occupe de la propreté de la capitale, ils nous aidaient à faire ce que nous pouvons dans le ramassage de nos ordures. Mais comprenez bien que le service n’est jamais gratuit et coûte même très cher, à en croire les usagers !

Pour comprendre le travail des charretiers, nous-nous sommes rendus au marché de la Socogim, du nom de la société pour la construction et la gestion immobilière. A première vue, on a l’impression que ce marché est le seul de la Capitale. Il est si vaste que ses activités occupent les rues adjacentes !

Les produits alimentaires frais, généralement fruits et légumes importés du Maroc, du Sénégal ou du Mali y sont vendus à des grossistes et à des détaillants. Selon les saisons, les habitants de la capitale viennent se ravitailler en mangues, pommes, oranges, bananes, carottes.

Tous les fruits et légumes disponibles à Nouakchott passent par le marché de la Socogim. Fréquenté par les habitants de la capitale qui désirent consommer du frais, ce marché est devenu le carrefour des charretiers. Rassemblés dans leur coin, racontant des blagues et les dernières anecdotes vécues, les charretiers dont le nombre est impressionnant, ne laissent pas indifférent. Les automobilistes klaxonnent, crient, les piétons esquivent avec la plus grande finesse, pour ne pas être heurtés. Les commerçants eux, les comprennent bien, business oblige.

Le mirage de la ville

La plupart des charretiers viennent de l’intérieur du pays et ont posé leurs valises dans la Capitale avec une idée bien fixe : faire ce travail. Même si, la majeure partie ne dispose pas des moyens financiers pour s’acheter âne et charrette, il y en a qui sont venus argent en poche et projet de vie bien ficelé. Contrairement à ce que l’on pense, exercer le métier de charretier demande un investissement comme toute autre activité.

C’est donc, à l’entrée Ouest du marché de la Socogim, en face des étalages de fruits que nous entrons en discussion avec les « as » de la livraison. Dans cette cacophonie inhabituelle, allongé sur sa charrette pendant que son âne bien attaché et, lui-même, bien déguisé, regarde les passants, Dah, la vingtaine au compteur, si l’on croit ses dires, n’a pas accepté facilement de se livrer à nous.

Son bâton à usages multiples (forcer l’âne à avancer mais aussi moyen de défense) bien saisi par un bout, fait montre de signes de méfiance à notre égard. Il nous surprend quand même quand il dit que les journalistes « racontent souvent des choses qui n’existent pas ». Après moult tentatives, Dah accepte de nous parler.

Attirés par la scène inédite dans leur micro cosmos, les charretiers s’approchent et nous entourent, histoire de savoir ce qui se passe. Dah explique à ses collègues qu’il s’agit d’un entretien avec un journaliste. Là, nos charretiers s’excitent et s’approchent dans un tohu-bohu digne d’une scène de marché. Finalement, c’est tout le groupe qui participera à l’entretien.

Toujours « debouss » à la main comme le chef d’un orchestre philharmonique, Dah dit avoir mis les pieds à Nouakchott en 1999 pour la première fois. Son premier voyage ! « Je suis venu à Nouakchott en 1999. Je ne me rappelle plus du mois. Je vivais à M’bout avec mes parents. Je suis le deuxième fils d’une famille de 7 enfants.

Chez moi, on est 2 garçons et le reste c’est des filles. Avant Nouakchott, je ne suis jamais sorti de M’bout. Je ne suis pas venu à Nouakchott pour perdre le temps. Je suis travailleur comme tous les jeunes Mauritaniens. J’ai entendu des gens dire que les jeunes Mauritaniens n’aiment pas le travail. A mon avis, ce n’est pas vrai. A titre d’exemple, regardez ces charretiers devant vous, ils sont tous des jeunes, tous travaillent et ne veulent que travailler ».

Pour avoir plaidé la cause des jeunes et surtout de ses camarades, Dah a droit à des applaudissements de la part des charretiers qui nous entourent. Dopé par le tonnerre d’applaudissements, notre charretier se positionne et trouve équilibre sur sa charrette, sort sa pipe locale (chrouth) et commence à fumer. Apparemment, la scène lui plaît et, pour la première fois peut-être, il intéresse autant de monde à la fois.

Pour Dah, le départ pour Nouakchott s’est fait après une concertation familiale. Son père, nous dit-il, travaillait dans le charbon de bois. Il avait un petit commerce dans ce secteur. La mère de Dah était femme au foyer. C’est après le mariage de sa sœur aînée que Dah a été invité à la réunion de famille, pour aller à Nouakchott, ce qui allait changer sa vie.

Après lui avoir expliqué la situation familiale et sa position de responsable de famille, ses parents lui ont remis la somme de 60.000 UM qui va lui permettre, une fois dans la Capitale, à monter son affaire. « Lorsque je suis venu à Nouakchott, j’étais dépaysé. C’était normal. Mais avec le temps, je me suis adapté. Je suis venu avec mon argent en poche, donc je n’avais pas de problème.

Je ne connaissais personne qui exerçât ce métier. A mon départ de M’bout, mes parents m’avaient laissé le choix de faire ce que je voulais avec cet argent à condition de bien le gérer. Après m’être informé, j’ai acheté une charrette et un âne. Il m’est resté un peut d’argent de poche.

Au début, j’assurais la livraison pour des particuliers à partir de grands magasins qui se situent près de la Mosquée marocaine. Du matériel de construction principalement. Je restais des journées entières sans faire 3 livraisons. C’est alors que j’ai décidé de changer et de prendre place ici au marché de la Socogim. Ce marché est toujours en activité et les camions viennent plusieurs fois par semaine. Ici, je suis bien. Tous les jours, je travaille jusqu’à 20 heures.  Je m’en sors avec 3000 UM, en moyenne selon les journées.» 

Dah nous révèle ses tarifs qui se situent entre 100 et 300 UM, donc des tarifs aussi chers que ceux des taxis ! Mais l’avantage, selon lui, est qu’ils peuvent transporter des poids que les taxis ne peuvent pas supporter. – Au grand dam des pauvres bêtes de somme ! – Les usagers, quant à eux, trouvent le travail des charretiers, comme tout autre, très pratiques même si, en termes de vitesse, ça laisse à désirer.

Le travail de charretier, comme tout autre, est organisé et demande une certaine entente entre les acteurs du domaine. Personne n’a le droit de détourner le client de son voisin ou de modifier les prix. Les tarifs n’étant pas fixes, des arrangements sont trouvés mais toujours dans l’esprit d’éviter de dévaloriser l’activité. Mais même si un charretier prend le risque de franchir la limite, il n’y a aucune sanction prévue.

Rude concurrence avec les taxis

Mais le travail des charretiers est rendu compliqué par les automobilistes qui ne veulent plus partager les rues bitumées avec eux. Il l’est encore plus depuis que la Communauté urbaine de Nouakchott tente de leur interdire un centre-ville dont les avenues viennent tout juste d’être réhabilitées. Une décision qui n’est que passablement respectées puisqu’il n’est pas rare de rencontrer une de ces rustiques charrettes se faufilant dans la circulation au niveau de l’Avenue Gamal Abdel Nasser ou même passant devant le somptueux Palais des Congrès. Souvent pris à partie, ils savent bien gérer ces situations difficiles.

Pour Dah, le «goudron» est une propriété publique. Les routes appartiennent à tout le monde, donc personne n’a le droit de les pousser du côté des piétons, car ils ne sont pas des piétons. «Tout comme les automobilistes, nous avons des « véhicules » et qui dit véhicule dit forcément routes. Nous ne voulons pas faire des routes «goudronnées» notre propriété, mais il est normal que nous y roulions parce que nous en avons besoin.

C’est indispensable pour faire notre travail. L’Etat n’a pas dit que les routes goudronnées sont une exclusivité des véhicules à 4 roues. Pensez-vous que nous pouvons rouler sur le bas-côté avec les piétons? Et bien non, ce n’est pas possible ! A chaque fois qu’il y a des embouteillages, on nous fait porter la responsabilité. Ce sont les camions qui sont à l’origine des embouteillages, pas les charrettes.

Il faut nous laisser travailler c’est tout ce que nous demandons ! Comme les taximen, nous sommes entrain de travailler et les charrettes sont indispensables comme vous le savez ».

Les charretiers n’ont pas tous le même statut. Certains, comme Dah sont propriétaires de leurs charrettes et travaillent pour leurs propres comptes. D’autres travaillent pour le compte de grands propriétaires et bénéficient d’une rémunération mensuelle ou journalière. Parmi eux, on compte aussi des étrangers, Maliens surtout qui ont choisi le créneau de la vente de l’eau.

Finalement, les charretiers sont comme tout le monde et sont organisés avec les moyens du bord pour vivre. Pour finir, ils demandent aux automobilistes de baisser le ton et de bien vouloir partager les routes aménagées avec eux… Mais, le malheur, c’est qu’ils ne sont pas astreints au code de la route !!!

Sneiba

Source : Elhourira


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