Les dockers de Nouakchott : une triste réalité et une crise aiguë

dockers_nktt_MPO_22Le port de l’amitié à Nouakchott est une artère principale dont se nourrit l’économie mauritanienne. Il est considéré comme l’un des plus grands portails ouvrant le pays sur le monde, de même qu’il fait vivre de nombreux autres pays n’ayant pas d’accès direct à la mer comme le Mali voisin.

Mais malgré le rôle important qu’il joue sur le plan régional et national, et en particulier dans la redynamisation du cycle économique, on peut y trouver encore des travailleurs qui, tous les jours, en échange d’une misérable petite paie, versent toute la sueur de leurs corps et font endurer à leur muscles ce que peuvent à peine supporter les chargeurs à bras télescopiques et les engins mécaniques.

Ils le font pour gagner de quoi subsister au jour le jour avec, pour seule précaution, le souci de préserver la force de leurs muscles sans laquelle ils n’auraient plus de quoi survivre. En effet, en chargeant ou en vidant chaque conteneur, les dockers du port qu’on appelle communément les « Hammala » (les chargeurs) mettent à rude épreuve leurs forces physiques en portant à mains nues de très lourdes charges.

Leurs sueurs abondantes retracent leurs parcours de combattants sur la voie du travail honnête et courageux et tout ce qu’ils espèrent c’est de pouvoir en être, un tant soit peu, justement récompensés.

Car, jusqu’à présent, leurs droits sont bafoués et leur gagne-pain continuellement menacé, sans compter le fait que leurs conditions de travail ne cessent d’empirer jour après jour… C’est d’ailleurs ce qui les a poussés à organiser une série de grèves et de manifestations.

Telle est la situation au port de l’amitié, le plus grand de Mauritanie, à croire les dires de tous les dirigeants et les représentants des dockers que nous avons rencontrés.

Le secrétaire général de la Confédération Générale des Travailleurs de Mauritanie,Abdallah Oult Mohamed, qu’on surnomme « Al Nhah » résume la situation en disant : « Depuis sa construction, au cours des années soixante du siècle dernier, le port a principalement fait travailler les dockers des sociétés œuvrant dans le domaine du fret maritime.

En 1972, ces sociétés ont décidé de fonder une ligue qu’elles ont appelée « Le Bureau d’Emploi de la Main d’Œuvre du Port » et dont l’objectif était de donner de l’emploi durable à des travailleurs du fret.

Durant la même période également, et afin de faciliter les procédures d’emploi, une liste de dockers fut établie ; elle contient actuellement 5660 noms. Il était question que cette liste soit révisée de façon minutieuse et transparente chaque année mais, malheureusement, depuis les années quatre-vingt, aucune actualisation annuelle n’y a été opérée.

Cette tâche, attribuée à la base à l’Inspection du travail en collaboration avec Le Bureau d’Emploi de la Main d’Œuvre du Port, s’est progressivement trouvée soumise à des pratiques de favoritisme, de népotisme et de clientélisme.

Cela a engendré le chaos dans les critères d’employabilité au sein du port, ainsi qu’une forme d’injustice donnant davantage de gains à certains dockers aux dépens des autres, ce qui a provoqué le découragement et le mécontentement de bon nombre d’entre eux.

Cette situation a duré jusqu’aux protestations organisées par les travailleurs en 1979, lorsque fut signé un accord stipulant qu’ils ont droit à l’assurance et au transport contre 20 Ouguiyas prélevées sur chaque tonne chargée.

Cependant cet accord n’a jamais été appliqué comme prévu. La ligue prélevait systématiquement la somme convenue sur les paies des travailleurs sans pour autant leur fournir les droits d’assurance et de transport promis. Ceux qui se cachent derrière cette manœuvre, ce sont les responsables mêmes de la Ligue. Fondée au départ dans le but d’aider les travailleurs du port, elle a ainsi fini par se transformer en une sorte d’épée de Damoclès qui pend au dessus de leurs têtes.

Cette épée est tenue par les grandes firmes employeuses qui n’ont aucun compte courant bancaire connu et pouvant permettre la traçabilité des sommes d’argent faramineuses prélevées sur les paies des dockers et qui s’élèvent à près d’un milliard, deux cents ouguiyas, selon les dernières estimations… Cet argent, personne ne sait où il va et il semble servir à maintenir la mainmise des autorités sur les droits des travailleurs ».

Le secrétaire général de la Confédération explique encore qu’« au cours des années 2002 et 2004, les travailleurs ont organisé des grèves et des protestations dans le but de réclamer l’amélioration de leurs conditions de travail, d’exiger leurs droits au transport et à l’assurance maladie et de revendiquer la mise à jour de la liste d’emploi des ouvriers du fret ainsi que l’augmentation des rétributions accordées aux tâches de chargement et de déchargement.

Mais la police mauritanienne était intervenue alors, non pas seulement pour rétablir l’ordre mais aussi et surtout pour s’immiscer dans l’affaire en usant exclusivement de méthodes d’espionnage et d’autoritarisme militaire.

Cela a duré jusqu’en 2013, plus précisément jusqu’au mois de mai, lorsque les travailleurs du port qui, n’obtenant toujours pas de réponses à leurs revendications et ne cessant de voir empirer leurs conditions de travail, se sont vus acculés à organiser un rassemblement de protestation en face du palais présidentiel deNouakchott.

Ledit rassemblement a été sauvagement réprimé par les forces de l’ordre et une grève générale organisée par les dockers s’en est suivie, poussant les autorités à entrer de nouveau dans des négociations qui ont abouti à la signature d’un accord accordant le droit à l’assurance maladie à tous les ouvriers dockers inscrits sur la liste.

Mais, immédiatement après la signature de cet accord, les travailleurs faisaient l’objet d’une nouvelle escalade de la part de leurs puissants employeurs commerçants et avaient la surprise de voir les conteneurs de marchandises envoyés en Mauritanie acheminés du port vers le centre-ville pour être déchargés par une main d’œuvre étrangère à des prix imbattables.

C’est ce qui a provoqué la colère des dockers en les réduisant à un chômage forcé qui laissait leurs familles en proie à la faim. Cet état des choses a duré jusqu’à la signature, en 2014, d’un accord inéquitable servant davantage l’intérêt des puissants commerçants que celui des travailleurs.

Il stipulait en effet que seuls les conteneurs chargés de marchandises « sans importance » seraient déchargés dans le port et que les autres seraient transférés au centre-ville pour être vidés par les ouvriers étrangers.

C’est ce que les dockers ont considéré comme une politique d’affamement systématisé avant de décider une nouvelle grève qui a eu lieu au cours de l’année courante.

Un groupe de travailleurs membres de la Confédération Générale des Travailleurs de Mauritanie a d’ailleurs transmis à l’administration un communiqué annonçant une grève qui a débuté au lundi 04 avril, malgré le désistement de certains dockers qui ont choisi de trahir la cause et les efforts de leurs collègues contre de vagues promesses que l’administration du port a pris l’habitude de faire miroiter sporadiquement afin de décourager les élans de rébellion et de soumettre les travailleurs à ses propres intérêts.

Par ailleurs, la répression des forces de l’ordre, qu’on avait pris soin de prévenir, a été tellement sauvage que l’un de nos collègues est décédé dans l’enceinte même du port dont l’administration refuse toujours d’entrer en négociation avec nous et continue de nous fermer ses portes, à l’exception, bien entendu, de celles du mensonge et de la violence ».

Sidna Ouelt Mohamadou est un docker syndicaliste qui a été incarcéré suite à l’un des rassemblements protestataires effectués par les travailleurs du port. C’est sous un autre angle qu’il nous décrit la situation en disant: « Nous avons de nombreux problèmes qui ne trouvent pas de solution depuis plusieurs années maintenant…

Le plus grave de ces problèmes est celui du déchargement des conteneurs à l’extérieur du port, ce qui nous prive d’une importante source de travail et nous empêche de gagner de quoi faire vivre nos enfants et subvenir aux besoins de nos pauvres familles…

La situation est si lamentable ici que, dans les tristes circonstances actuelles, la plupart des dockers ne perçoivent qu’une pauvre petite paie qui s’élèverait à peine à 4500 ouguiyas (13 dollars) par mois… Notre pain quotidien est en jeu et nos familles se trouvent en danger… C’est pour trouver une solution à ce problème que nous avons essayé de contacter les différentes parties, qu’il s’agisse des autorités ou des commerçants.

Mais nous n’avons pas trouvé de réponse et, pour parvenir à arracher nos droits, il ne nous restait guère d’autre choix que d’organiser cette grève que les forces de police répriment aujourd’hui avec une violence inouïe, tout en interdisant aux médias locaux et internationaux de transmettre la triste réalité de notre situation… Notre grève est pacifique mais on essaye de la politiser de toutes parts, tout comme on essaye de détourner nos revendications…

Nous promettons toutefois de ne jamais cesser de nous battre contre la politique de l’affamement, contre l’injustice et contre les licenciements abusifs… Au deuxième jour de la dernière grève, la police a voulu nous faire sortir par la force d’une salle où nous étions rassemblés pour préparer un sit-in.

Nous étions entre 1500 et 2000 dockers dans cette salle près de laquelle se trouvait une mosquée et nous avons été surpris par des agents de la police mauritanienne qui nous ont roués de coups en lançant des bombes lacrymogènes à l’intérieur du bâtiment.

C’est ce qui a provoqué un mouvement de panique et une forte bousculade au cours de laquelle l’un d’entre nous, du nom de Mokhtar Ouelt Aaouinenni, a perdu la vie. De plus, cinq autres dockers ont été arrêtés pendant trente heures tout au long desquelles, ils ont été victimes de mauvais traitements…

Nous promettons de poursuivre la lutte parce que tout ce que nous demandons, c’est de pouvoir manger et vivre en travaillant dans des conditions où il n’y a pas d’affamement, ni d’exclusion, ni de chômage forcé et où nos droits ne seront pas soumis aux spéculations d’une minorité de puissants commerçants ».

Ysallmou ouelt Abdallah, qui est un docker syndicaliste, affirme à son tour au sujet de cette crise qui ne cesse de se compliquer : « Le problème des ouvriers dockers est très complexe et il ne cesse de s’aggraver ces derniers temps. Ainsi, le mouvement des conteneurs dans le port est le plus urgent des soucis, dans la mesure où près de quatre-vingt conteneurs sont déchargés chaque jour.

Près de 2000 à 2500 ouvriers en profitent quotidiennement, de même que plusieurs milliers de dockers comptent sur ces conteneurs pour trouver de la tâche qui leur procure de quoi subvenir aux besoins de leurs familles. Mais, depuis plusieurs décennies, ils se heurtent à l’influence des puissants hommes d’affaires qui sont proches de la sphère du pouvoir et qui dirigent les plus grosses boites de fret maritime.

Ce sont, bien évidemment, les dockers impuissants qui en font les frais… Les conditions de travail des ouvriers du port sont lamentables, d’autant que le nombre des conteneurs que nous sommes autorisés à décharger ne cesse de baisser, ce qui a privé de pain de nombreux dockers qui sont régulièrement exposés à des humiliations et à des répressions en tous genres qui leur sont infligées par les administrations et les régimes successifs…

Cette grève, aujourd’hui spontanée et pacifique, nous y avons été acculés, faute d’autres alternatives. Les dockers n’ont donc rien à perdre et la situation risque d’exploser à tout moment, même si nous tenons toujours au mode de protestation pacifique comme seul moyen d’obtenir justice ».

Et notre interlocuteur d’ajouter enfin : « Les choses ne cessent d’empirer pendant que l’administration poursuit sa stratégie de corruption visant les leaders des dockers grévistes… Certains d’entre nous passent plus de 3 semaines de suite, sans qu’ils ne perçoivent la moindre somme ni qu’ils obtiennent la moindre tâche de chargement ou de déchargement.

Par ailleurs, l’administration n’hésite pas à soudoyer certains chefs du mouvement gréviste et certains syndicalistes, qui étaient pourtant présents dans les premières lignes du combat, afin qu’ils usent de leur autorité morale sur les protestataires et qu’ils sabotent de l’intérieur les revendications visant l’amélioration des conditions du travail dans le port ».

Source : DuneVoices

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