Les écoles publiques en Mauritanie, l’ultime refuge des enfants pauvres

pauvressi l’année scolaire 2014-2015 a été consacrée « année de l’enseignement en Mauritanie », le secteur de l’éducation traîne toujours de profondes lacunes structurelles qui font que tous les acteurs du système éducatif, élèves et enseignants, vivent dans des conditions plus ou moins difficiles, selon l’environnement et l’établissement scolaire dont il est question.
En Mauritanie où de nombreux citoyens vivent en dessous du seuil de la pauvreté, il existe des écoles publiques, étatiques et gratuites qui manquent énormément de moyens et il en existe d’autres, libres ou privées, qui sont les propriétés d’investisseurs particuliers.
L’enseignement qu’on y dispense est payant, offert en échange de traites qui ne sont pas toujours à la portée de tous les parents d’élèves… De nombreux Mauritaniens aux revenus moyens et limités, voire même parfois faibles pour certains, préfèrent envoyer leurs enfants aux écoles libres mais il y a aussi ceux qui n’y parviennent pas, faute de moyens.
Les personnes qu’on qualifie habituellement de « pauvres » représentent plus de la moitié des habitants du pays, ce qui est, selon des observateurs, à l’origine d’une forte disparité sociale et d’une discrimination déterminante et décisive dans le parcours scolaire de l’enfant mauritanien, en l’occurrence aux niveaux primaire et secondaire…
Cet enfant irait-il à l’école publique dépourvue des moyens et de l’infrastructure nécessaires ou s’inscrirait-il dans un établissement d’enseignement privé payant où les services sont relativement meilleurs et où il existe un contrôle réel, même si, là encore, on pourrait relever de nombreux manques.
Etant donné que de nombreux Mauritaniens demandent à rejoindre l’enseignement privé, les écoles publiques ne sont plus fréquentées que par les enfants des classes pauvres et précaires dont les parents, démunis, n’ont pas d’autre choix pour les instruire.
Ahmed Ouelt Mohamed est le directeur d’une école primaire de la province deRiadh, au sud de Nouakchott. Il décrit la situation en disant : « Dans les zones défavorisées et reculées, à l’extrémité de la ville, les écoles publiques, ainsi que leur public d’élèves dont la plupart sont des enfants de pauvres, issus de familles aux situations précaires, souffrent du manque d’enseignants, notamment ceux des langues, de leurs absences fréquentes, ainsi que de leurs besoins urgents de formation continue en sciences de l’éducation.
Il y a également un grand manque, voire une absence totale de fournitures et d’outils pédagogiques, en plus du fait que les parents ne sont pas du tout coopérants avec l’école. En effet, occupés qu’ils sont à travailler toute la journée pour gagner leur pain, ils n’assurent à la maison aucun suivi des programmes d’enseignement auprès de leurs enfants.
Par ailleurs, ils se soumettent à leurs caprices, ce qui a engendré une tendance au suivisme et fait que plusieurs d’entre eux, notamment ceux qui en ont les moyens, ont cessé d’inscrire leurs enfants dans les écoles publiques de l’état, préférant l’alternative de l’enseignement privé.
Seuls sont restés ici les enfants des familles démunies et en situations précaires, ainsi que très peu d’enfants issus de familles ayant des revenus moyens. Nous faisons du mieux que nous pouvons mais c’est la triste vérité ! ».

Le professeur de langue arabe Al hassan Ouelt Ekhlifa affirme à ce sujet : « La plupart de ceux qui fréquentent les écoles publiques situées dans les quartier populaires sont des enfants de pauvres qui n’ont pas trouvé d’autre école où aller et dont les parents n’ont pas assez de revenus pour pouvoir couvrir les frais de scolarité dans une des écoles privées qui ne sont fréquentées que par ceux qui en ont les moyens…
La situation est lamentable dans les établissements publics, en l’occurrence dans les écoles primaires et les collèges… La plupart des professeurs et des instituteurs, qui sont pourtant fonctionnaires de l’état, n’y vont que très rarement et s’absentent souvent sans jamais être inquiétés ni même contrôlés.
Le secteur est régi par le népotisme et par le favoritisme et les victimes de cet état des choses sont souvent les enfants des catégories sociales défavorisées qui n’ont guère d’autres alternatives pour s’instruire. Par ailleurs, dans les écoles publiques situées aux extrémités des villes et dans les quartiers populaires surpeuplés, on assiste de plus en plus à des scènes d’anarchie et de chaos absolu ».

« En tant que professeur, je vis cette réalité depuis cinq ans et, avant cela, je l’avais vécue en tant qu’élève. De même, en plus du désordre et du chaos, les établissements de l’enseignement public se plaignent surtout de l’absence d’une stratégie élaborée sur le long terme, dans la mesure où les programmes scolaires sont revus à chaque fois où un nouveau pouvoir politique se met en place et de façon totalement arbitraire et improvisée », ajoute l’enseignant.
Pour sa part, Lamat Mohamed Mahmoud, institutrice en exercice dans les écoles publiques depuis dix-huit ans, explique : « Ces écoles connaissent des problèmes de discipline et d’infrastructure. Beaucoup d’élèves fument et sèchent les cours et certains enseignants sont licenciés pour des raisons de népotisme et de favoritisme.
Les victimes de tout cela sont bien évidemment les élèves pauvres qui forment la majorité du public de ces écoles. Je crois que tous ces facteurs ont imposé une réalité amère dans laquelle ne peuvent vivre que ceux qui n’ont pas d’autre choix… Ici, du fait de l’insécurité et de l’absence de contrôles policiers, se produisent fréquemment des actes criminels dont sont victimes aussi bien les élèves que les enseignants.
Il y a peu de temps d’ailleurs, une élève qui avait quitté la salle de classe après en avoir demandé la permission a été violée. C’était un choc pour tout le monde… Nous nous exposons sans arrêt aux agressions pendant l’exercice de notre travail… ».

Mohamed Abdallah Abdel Wahab, professeur d’histoire, pense quant à lui que la plupart des Mauritaniens ne font pas confiance à l’enseignement public mais que les pauvres n’ont pas d’autre choix et se trouvent obligé pour instruire leurs enfants de les inscrire dans les établissements de l’état.
Il résume cet état des choses en disant : « A cause de l’anarchie et du désordre où se trouvait l’enseignement public, un processus de privatisation du secteur de l’éducation a été entamé depuis l’année 2002. Mais cela n’a pas profité aux élèves issus des catégories sociales défavorisées qui, faute de moyens financiers, n’ont jamais pu intégrer les établissements privés.
De ce fait, les écoles publiques ne sont plus fréquentées que par cette catégorie d’élèves et deviennent le théâtre d’interminables risques et de comportements dangereux. Ceci est à ajouter au problème de la surcharge, puisqu’une seule classe peut comporter entre 80 et 140 élèves. J’ai aussi remarqué que la plupart de ceux qui fréquentent les établissements publics appartiennent aux catégories pauvres des Hratine et des Zounouj ».

« La criminalité s’est répandue dans les écoles publiques par manque de contrôle et de sensibilisation… Et, étant données ces conditions de travail à risques, je tiens toujours à avoir un couteau dans la poche pour pouvoir me défendre en cas de besoin. Car les élèves ici, évoluant dans un milieu où couvent le crime et la délinquance, ont pris l’habitude d’agresser les enseignants… », explique encore le professeur d’histoire Mohamed Abdallah.
Notre interlocuteur considère également que les situations financières difficiles des parents de ces élèves démunis, la facilité avec laquelle ils intègrent ces écoles, ainsi que l’absence d’établissements dans certaines régions reculées sont parmi les causes qui font que les écoles publiques soient surpeuplées et fassent régner l’anarchie et le chaos.
Cependant, les propriétaires des écoles privées ont pour leur part un tout autre avis. En effet, le directeur du groupe des « Ecoles des Nouveaux Talents Libres àNouakchott», M. Sidati Ouelt Chikhna affirme : « Dans nos établissements, nous fournissons aux élèves un environnement protecteur et sécurisé, contrairement à ce qui se passe dans les écoles publiques où règnent le désordre et le laxisme.
Beaucoup de parents nous amènent leurs enfants après leur avoir fait quitter les établissements publics et cela pour que nous les protégions contre les dangers de la rue et les risques de la délinquance et de la criminalité. Car les institutions d’enseignement étatique ne garantissent plus la sécurité, en particulier pour les filles.
Nous regrettons beaucoup cette triste réalité dont seul l’état est responsable. D’ailleurs, afin d’aider les enfants issus de catégories sociales faibles et pauvres et afin de les aider à intégrer les établissements privés où les conditions des études sont meilleures et la surveillance effective, nous avons révisé à la baisse les frais d’inscription de cette catégorie d’élèves, de même que nous inscrivons certains d’entre eux à titre totalement gracieux ».

Par ailleurs, des accusations courent selon lesquelles les établissements d’enseignement privé attirent vers eux les enseignants travaillant initialement pour les écoles de l’état, laissant ainsi les élèves pauvres sans professeurs compétents.
A ces accusations, Sidati réponds en disant : « Nous n’empêchons pas l’enseignant des écoles étatiques de travailler et de faire son devoir envers son employeur initial. Bien au contraire, nous respectons cela et nous ne payons que l’excédent de temps libre que cet enseignant dépense dans nos établissements.
Sinon, tout ce que nous faisons c’est de rendre possibles des conditions de scolarité adéquates à ceux dont les conditions matérielles leur ont permis d’inscrire leurs enfants chez nous et nous n’assumons pas le poids d’une réalité chaotique dont seul l’état est responsable ».

Source : DuneVoices

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