Les ordures républicaines

Les ordures républicaines

Peu de temps après l’investiture de l’actuelle présidente de CUN (communauté urbaine de Nouakchott), je m’étais interrogé, dans un billet publié ici, si la maire fraîchement élue pour la gestion de notre capitale, «réussira à devenir ‘’Poubelle’’». Par la même occasion, j’avais émis le vœu sincère qu’elle réussisse ce pari, que cet illustre administrateur avait réussi, au 19 ème siècle (déjà !) pour Paris. N’ayant pas compris l’objet de mon propos, certains internautes m’avaient qualifié, à tort, de manque de galanterie.

Mais je ne pouvais guère imaginer la dynamique qu’allait susciter le challenge évoqué dans mon modeste article, et auquel il m’avait paru que cette brave dame faisait face, en acceptant les charges qui étaient devenues siennes.

En effet, après la résiliation par la CUN du contrat de l’entreprise qui était en charge de la collecte, du ramassage, du transport, et de l’enfouissement des ordures, et les quelques mesures transitoires qui, selon les dires des responsables, marchaient à merveille, bien que jugées chaotiques par certains observateurs, les choses allaient rapidement prendre une tournure inattendue, et une ampleur exceptionnelle.

Le gouvernement mauritanien va lancer, tambours battants, une campagne de ramassage des ordures ménagères dans la capitale Nouakchott. Le coup d’envoi de ladite campagne, pour marquer son importance, a été donné par Son excellence le Président de la République Mohamed Ould Abdel Aziz en personne.

Il ne fallait qu’un geste comme celui-là, pour qu’on assiste à une spectaculaire ruée vers les ordures. Toutes la République s’était mobilisée pour nettoyer sa ‘’belle et jeune capitale’’, et lui donner ‘’l’image qui lui sied’’.

Plus d’administrations, plus de ministères, finie la police, la gendarmerie et la garde nationales. Le groupement général pour la sécurité routière ? Aux ordures ! Les organisations de la société civile (OSC) ? Aux déchets ! La commission nationale des droits de l’Homme ? Aux détritus ! Les ministres ? Aux râteaux ! Les secrétaires généraux des départements gouvernementaux ? Aux pelles ! Les directeurs centraux ? Aux brouettes ! Les chefs de services et assimilés ? Aux sacs de jutes et emballages plastiques (pourtant, strictement interdits d’usage) !

Tout cela sous le haut patronage du Président de la République qui se rendait régulièrement sur le terrain pour ‘’s’enquérir de l’état d’avancement de l’opération‘’.

Pourtant, son premier ministre, tout le monde en est témoin, était omniprésent, à en croire qu’il faisait office de chef de chantiers. Il suivait, heure par heure, le déroulement de cette titanesque œuvre de salubrité. A un certain stade, je l’avais entendu évaluer les résultats de l’opération à 80 %. Depuis lors, je n’ai entendu personne parler du reliquat.

En remuant mes faibles méninges, je me suis ravisé pour me souvenir que, selon les normes administratives communément admises dans le système macro et micro à la  mauritanienne, l’arithmétique n’est ni Cartésienne, ni Euclidienne. Un 10 % peut servir à quelque chose, et un autre, à rien du tout, ou presque.

Bien qu’ils sont réputés faire la différence, je ne vais m’attarder sur des détails de 20 % par ci,  ou 10 %  par là. Je vais revenir à l’essentiel.

En effet, l’essentiel est que durant plusieurs semaines, la République Islamique de Mauritanie avait cessé d’exister. Il n’y avait plus de gouvernement. Finis les ministères. Out les forces de sécurité. Silence les OSC. La parole est aux poubelles, rien d’autre qu’elles. Nous avons vécu dans une République d’ordures.

Mon amertume et mon irritation viennent du fait que l’opération, semblait improvisée. En plus, elle s’appelait « campagne ». J’en ai vu des campagnes, moi.

  • Des campagnes pour la normalisation des plaques d’immatriculation. Elles sont toujours illisibles et non conformes à la réglementation.
  • Des campagnes ‘’sans concession’’ contre les véhicules à vitres teintées. On rencontre chaque jour une série de voitures dont les vitres laisseraient croire que leurs illustres occupants ne pourraient d’autres que Al Capone, Belaouer, Iyad Ag Ghali, le chef de Boko Haram, l’émir de l’EIIL (DAECH), ou, tout au moins, notre compatriote Burkinabé Limam Chavii.
  • Des campagnes contre l’occupation des espaces publics. Allez voir que les choses (après la campagne), comme si on jouait au Monopoly, sont revenues à la case départ.
  • Des campagnes pour le recouvrement de la taxe automobile (vignette). Nombreux sont ceux qui ne l’ont pas acquitté à 15 Jours de la fin l’exercice fiscal en cours.
  • Des campagnes pour sortir de Nouakchott les animaux errants. Vous les croisez à chaque coin de rue, y compris les chiens potentiellement vecteurs de rage.
  • Des campagnes d’alphabétisation. Nul besoin de dire que nous sommes à plus de 60 % analphabètes.
  • Des campagnes contre la mendicité. La pudeur m’empêche d’évaluer le nombre mendiants dans les mosquées, devant les banques et stations service.
  • Des campagnes contre la prostitution et le proxénétisme. Les maisons closes et appartements de loisirs suspects sont un secret, non plus d’alcôve, mais plutôt de polichinelle.
  • Des campagnes contre les sans papiers. Ils se les paient à coup de dizaines de milliers d’ouguiya. Bref, des campagnes qui se suivent et se ressemblent, et dont l’impact n’est pas évident…

Je ne pense pas que l’on puisse bâtir un état viable avec des campagnes. Mais plutôt avec des actions et stratégies qui assurent un compromis subtil entre le besoin de faire face à l’urgence, sans sacrifier ou compromettre l’urgence de l’essentiel. Une approche qui tient compte de la pertinence des choix, de l’efficience des méthodes, de l’efficacité et de l’impact des actions, ainsi que la durabilité des effets.

Mes propos peuvent être corroborés par tout celui qui fait un tour aujourd’hui dans les zones de Nouakchott, ayant fait l’objet d’un travail énorme et méticuleux de nettoyage. Les ordures commencent, de nouveau, à s’y amonceler.  Mes assertions ne seront pas démenties par tout celui qui emprunte l’axe de la route de l’espoir. Il sera désespéré de telles campagnes, au vu des ordures qui jonchent les abords de la route, et qui envahissent villes, villages, et hameaux sur tout le territoire national.

Le problème de la salubrité publique dans un pays où la population s’est sédentarisée, pour sa majeure partie, subitement et anarchiquement sous l’effet des sécheresses cycliques, ne peut être réglé avant la conscientisation des populations. Ce sont elles les productrices de déchets, et les victimes de leurs effets néfastes. Avant d’être une affaire présidentielle, c’est surtout une prise de conscience collective, un niveau d’éducation civique, un degré de maturité et de civilité, et une question de savoir-vivre en communauté.

Dans cette approche, ce n’est pas le râteau du ministre, ni la brouette du Wali, qui vont régler de façon durable, fiable et viable, la problématique de la salubrité. C’est plutôt, en introduisant une nouvelle approche d’éducation civique, en mobilisant les acteurs de la société civile, les opérateurs politiques sans approche partisane ou politicienne, qu’on pourra espérer asseoir un système d’assainissement des ordures ménagères et produits assimilés.

C’est ainsi, et seulement ainsi, que la méthode envisagée pour le traitement des ordures de Nouakchott pourra réussir, voire se généraliser sur le reste du pays.

En effet, selon mes informations, Nouakchott aurait été divisé en cinq groupes de communes, dont chacun sera confié à une entreprise privée ayant l’obligation, suivant le cahier des charges, d’en assurer la parfaite salubrité. Un sixième opérateur sera tenu de réaliser les opérations d’enfouissement et de végétalisation, en respect des normes environnementales en vigueur. C’est, peut être, pour s’adapter aux exigences de cette nouvelle configuration, que Nouakchott a été érigé en trois circonscriptions administratives (wilayas), autonomes.

Je souhaite plein succès à la CUN dans ses efforts, don la réussite sert tous les citoyens de Nouakchott. Je ne peux aussi que féliciter tous ces ‘’Poubelle’’ de quelques jours, pour leurs efforts au cours de leur laborieuse et très médiatisée campagne. Je leur dis qu’ils ont remporté une bataille, mais qu’il sache que la guerre ne fait que commencer. Elle sera  longue et éprouvante. Elle nécessite des efforts qu’ils ne ménageront guère.

Cependant, et c’est inhérent à la nature humaine, il restera toujours des ordures, quelque part, dans ce pays. Mais, malheureusement, plus difficile à éradiquer que celles des quartiers populaires, sources de disputes que ne peut décrire que l’inimitable Sacré Seydou Ouédraougo, dans ses célèbres faits divers :

 

 

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