L’esclavage en Mauritanie: dimension traditionnelle et moderne

Biram Dah Abeid Le samedi 13 juin 2015, l’Alliance Against Modern Slavery a tenu à Toronto sa 5e conférence annuelle. En marge de cette rencontre, Martin Klein, professeur de l’Université de Toronto, et moi-même avons exposé les différentes facettes de l’esclavage en Mauritanie et des actions entreprises par des mouvements abolitionnistes, notamment l’Initiative de résurgence du mouvement abolitionniste en Mauritanie (IRA).
Son fondateur, Biram Dah Abeid, est actuellement retenu dans les geôles d’Aleg avec ses codétenus Djiby Sow et Brahim depuis janvier 2015, en raison de leur volonté d’éliminer définitivement la servilité en Mauritanie et dans lemonde.

Le combat de l’IRA: question de méthode

Le combat de l’IRA s’inscrit certes dans la même continuité que les mouvements comme El Hor (libre) des années 1970 et SOS-Esclaves de 1995, mais il diffère avec ces derniers sur le plan méthodologique, c’est-à-dire dans la manière de poser le problème.
D’abord, l’IRA s’interroge sur les aspects religieux du phénomène pour comprendre sa portée sur la domination du maître sur les esclaves, la vente et l’achat des esclaves et la disposition sexuelle des femmes esclaves à leur maître. Ensuite, il contextualise les textes du droit musulman en Mauritanie qui datent des 12e et 13e siècles, pour démontrer que leurs interprétations pour justifier l’esclavage ne tiennent pas, du fait de leur caractère littéraliste.
Enfin, il analyse l’environnement géopolitique de la Mauritanie avec une certitude que notre pays, par sa position géographique de trait-d’union entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, favorise la pratique, la transit et la destination des esclaves obtenus par kidnapping.

L’IRA et la délégitimation de l’esclavage en Mauritanie

La façon de poser la problématique de l’esclavage permet de comprendre les aspects traditionnels de la servilité en Mauritanie, notamment le caractère héréditaire de l’esclavage, l’attachement psychologique et mental de l’esclave à son maître, l’endoctrinement religieux qui a convaincu la grande majorité d’entres eux d’accepter sans révolte leur sort, qui émanerait directement de la volonté divine.
En Mauritanie, à côté de l’esclavage moderne, il existe l’esclavage sexuel, l’esclavage domestique, l’esclavage foncier et l’expropriation des terres. C’est pourquoi, au-delà des actions politiques de libération des esclaves, l’IRA mène un combat de délégitimation religieuse, des manifestations pacifiques, des grèves de la faim, de l’éducation et la formation professionnelle des esclaves, des conférences et un partenariat avec les Organisations non gouvernementales.
Ainsi, ce combat à la fois méthodique et pacifique a valu au président Biram plusieurs prix en guise de reconnaissance partout dans le monde, y compris celui des Droits de l’homme aux Nations unies en 2013. Après Nelson Mandela, il est la deuxième personnalité en Afrique noire à recevoir cette distinction.

L’esclavage en Mauritanie et les décennies d’abolition sans conséquence

La Mauritanie a connu plusieurs décennies d’abolition, notamment en 1905 avec la colonisation française, en 1960 avec la première Constitution qui réaffirmait la primauté des droits et libertés, en 1981 avec la gouvernance des militaires, et en 2007 avec la loi qui criminalise l’esclavage au plan formel, mais qui n’est jamais suivies d’actes concrets en raison de la connivence entre les tenants du pouvoir politique et les maîtres esclavagistes d’origine arabo-berbère. Raison pour laquelle le combat contre l’esclavage sera long est difficile face à un système raciste et esclavagiste qui ne cesse de mobiliser les moyens de répression pour pérenniser ses avantages.
Mais la vérité, c’est qu’en Mauritanie une minorité gouverne la majorité. Mais une telle domination n’a pas d’avenir, dans la mesure où le réveil populaire est une marche, vu la volonté des femmes et des hommes de mener, à l’instar de président Biram, la lutte pacifique dans le but de débarrasser la Mauritanie de ce système d’un autre temps.
Ainsi, notre liberté est indéniablement liée. Nous avons intérêt à vivre dignement dans le respect mutuel, sinon la Mauritanie court un risque d’effondrement. Comme le disait Nelson Mandela: «J’ai vu qu’il n’y avait pas que ma liberté à être réduite, il y avait aussi celle de tous ceux qui me ressemblaient. […]. C’est alors que ma faim de liberté personnelle est devenue faim de liberté pour mon peuple. C’est ce désir de liberté pour que mon people vive sa vie dans la dignité et la fierté qui a transformé un jeune effrayé en quelqu’un d’audacieux, qui a conduit cet avocat respectueux des lois à devenir un criminel, qui a transformé un mari aimant sa famille en errant, qui a obligé un homme amoureux de la vie à vivre en moine. […]. La liberté est indivisible, les chaînes que portait un de mes compatriotes, tous les portaient, les chaines que tous portaient, je les portais aussi ».

Conclusion

L’arrestation et l’emprisonnement arbitraire de Biram ne sont que des dissuasions de la part d’un système raciste pour inciter à abandonner le combat contre l’esclavage.
Mais dans la vie des grands hommes, rares sont ceux que la prison a détourné de la mission dont ils sont investis. Au contraire, Biram et ses codétenus souffrent certes d’une privation de liberté, mais ils sortiront renforcés, avec une parole à la dimension prophétique pour libérer l’opprimé et l’oppresseur en Mauritanie. Ainsi, Biram, un homme au destin exceptionnel par son courage, sa bravoure et son sens du sacrifice pour une Mauritanie juste, mérite sa place auprès des personnages mythiques tels que Nelson Mandela en Afrique du Sud, Martin Luther King aux Etats-Unis, Mahatma Gandhi en Inde et Thomas Sankara au Burkina Faso.

Ardo Dia

Source : Huffingtonpost (Canada) 

 

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