Lettre à Cheikh Yérim Seck

Il est hors de question d’achever un homme déjà à genou, car ce qui lui arrive peut nous rattraper au cours de notre vie, et je ne suis pas sur qu’à sa place on aurait fait mieux. Mais la chute de ce journaliste de talent sera d’autant plus dure que l’homme ne laissait pas indifférent. En effet, depuis son retour à Dakar et la création de son site qui est quand même une référence en la matière, CYS ne se donnait aucune limite, ni à ses ambitions, ni à son art unique de casser les gens. De site d’investigation, Dakaractu était devenu un rouleau compresseur au service de son concepteur. Ainsi, sans aucune précaution, il a à maintes fois pris des positions qui étaient très discutables sur des sujets brûlants.

Il a quelquefois plaidé à charge et à décharge sur des dossiers sensibles où l’honneur de plusieurs hommes et femmes de ce pays était en jeu. Le dard de sa plume a angoissé une multitude de gens, et chaque matin chacun attendait fébrilement de figurer à la une de Dakaractu. Aujourd’hui, avec l’éclatement de cette affaire, la plupart des commentaires sur les différents forums accablent l’homme en ne lui trouvant aucune excuse. En réalité, on apprécie peu dans ce pays les gens hautains ou supposés comme tels, et qui pensent être sortis tout droit de la cuisse de Jupiter. CYS a dans le traitement de l’info à chaud pris des positions qui étaient loin d’être partagées par la majorité de nos concitoyens, car avec lui, on avait l’impression de deux poids deux mesures. Il y allait à fond la caisse pour certains tandis qu’il donnait l’impression de caresser d’autres dans le sens du poil.

Comment donc ne pas voir derrière toute cette agitation une recherche effrénée du gain. Apparemment, il ne faisait pas grand cas de ces critiques, et on avait l’impression qu’il s’était fixé des objectifs à atteindre à tout prix. Dans cet exercice périlleux, il a oublié de mettre en pratique une qualité essentielle chez le journaliste d’investigation : l’empathie. On peut être intraitable quand il s’agit de dénoncer les tares de notre société, mais ne jamais oublier de se mettre à la place des autres pour tant soit peu mesurer les conséquences de ses écrits. Même le pire d’entre nous à besoin qu’on respecte sa dignité d’homme. CYS ne devra donc s’en prendre qu’à lui, ce qui lui arrive n’est pas la conséquence d’une malédiction de qui que ce soit, il en est le seul responsable, en homme libre et doté d’un libre arbitre. Quand on se donne pour ambition de dénoncer les travers de nos sociétés en déliquescence, il faut non seulement se vêtir du manteau de la modestie mais se faire violence à soi même pour aller au-delà des exigences morales d’un homme ordinaire. Plus simplement, on doit être une référence, pas uniquement à travers le verbe mais par une pratique de tous les instants. Son pêché mignon a été de se croire une intelligence supérieure qui pouvait tout oser, tout tenter et tout réussir, vaste programme, mais inconsciemment il s’est fait Hara Kiri. Il est peut être passé par moult expériences dans sa vie, mais il avait brulé des étapes sur le chemin de la grande initiation, c’est-à-dire, celle là même qui nous donne la force de toujours aller de l’avant sans jamais oublier notre état de créature de chair, à la fois faible et mortelle. Abdou Latif Coulibaly est un talentueux et courageux journaliste d’investigation, qui a dénoncé des magouilles sur des dossiers beaucoup plus sensibles. Il a risqué sa vie et celle de ses proches et en face d’un Etat voyou comme c’était le cas, il aurait pu tomber dans des pièges inextricables pour ne pas dire mortels, mais Il a su faire face avec sa foi, sa détermination et surtout sa modestie. Quel que soit le verdict de son procès, plus rien ne sera comme avant car quelque chose s’est cassée. Quel immense gâchis ! Par rapport à la fille outragée, je serai moins sévère, et le fait qu’elle ait accepté de se rendre au lieu de rendez vous indiqué ne la condamne pas irrémédiablement, car à son âge la passion est la seule boussole qui vaille. CYS aurait du, si tels que les faits relatés sont exacts, respecter le choix de la fille un point un tiret. Par contre, aucun traitement spécifique ne devrait être fait de cette affaire à cause notamment du statut du père. Chaque jour dans ce pays, des filles de toutes situations sociales sont violées dans des conditions inhumaines sans que l’on en fasse cas. Et quelque fois ce sont de toutes petites filles sorties à peine de l’enfance qui vivent ces drames dans leur chair. Il faudrait que toutes les affaires de viol soient traitées avec la même célérité. Nous sommes tous égaux devant la loi et aucun rejeton ne vaut celui d’un autre. Si CYS devait être puni ce serait non pas parce que c’est la fille d’un magistrat qui est en cause mais parce que c’est une femme qui a été violée et c’est tout.

Abdoulaye Diallo, Agence des Aéroports du Sénégal,
militant APR, vuvuzela79@yahoo.fr

Assane Thiam


Publicité

Mauritel

Speak Your Mind