Lettre du lauréat prix de l’ONU 2013 pour la cause des droits humains aux instances dirigeantes du système onusien

IRA-BIRAM A NEW YORK Louanges à Dieu et paix et salut sur le Prophète Mohamed.Honorables, nous ne pouvons que remercier vivement, l’ONU et l’ensemble de ses institutions, pour s’être tournées vers la cause, la misère et les douleurs de dizaines de millions d’êtres humains qui continuent à subir le fait de l’esclavage.

Et parmi les Etats qui tolèrent ce phénomène s’ils ne l’entretiennent, hélas mon pays, la Mauritanie, détient le triste record du plus grand taux de population réduite en servitude ; ainsi, la distinction que vous avez eu l’humanité de m’accorder, représente une assistance précieuse aux victimes et une formidable marque de solidarité avec les militants, de toutes obédiences, qui se dressent contre les dénis d’humanité, les persécutions religieuses et ethniques, les violences sur le corps humain et les privations de liberté.

En 2013, plus qu’à tout autre moment de l’effort universel pour la dignité de notre espèce, votre geste renferme une alerte, crédible, aux gouvernants oppresseurs, quand ils rechignent à reconnaître et respecter le droit international de la personne. Vous rappelez, ici, qu’au dessus des Etats, des institutions et des identités, l’individu reste la valeur de référence, l’aune de toute éthique, le but même des conventions sociales.

Aujourd’hui, chers amis, je voudrais vous faire entendre, les plaintes et gémissements de personnes propriétés d’autres personnes, dès la naissance, astreintes aux travaux forcés, privées de rémunération, de repos et d’éducation, du bétail humain sans état civil, ni soins, soumis au violences sexuelles et châtiments, un groupe servile où je suis né et où j’ai refusé de grandir ; la déshumanisation de ces êtres dépasse votre entendement ; la liste de pratiques esclavagistes – en plus de la castration, de la vente et de la cession de gens, comme des biens meubles, – trouve sa justification dans des codes d’inégalité raciale, auxquels nos législateurs et la majorité des classes dominantes en Mauritanie, accordent l’immunité d’une vérité sacrée. Quiconque la viole s’expose au procès en apostasie ; ainsi, l’Islam, notre foi forgée aux origines dans la révolte contre l’iniquité, est-il détourné et voué à la défense du préjugé raciste. Ces usages que mes amis et moi combattons sans répit revêtent, dans mon pays, aux yeux des législateurs de fait, le statut d’une loi supérieure aux normes internationales, à commencer par la déclaration universelle des droits de l’Homme.

De tels écrits qui décrètent l’inégalité des sexes, la minorité éternelle de la femme et légitiment les atteintes à l’intégrité du corps et de la vie, sont le seul ancrage du droit, qui inspirent notre code pénal et organise le statut personnel ; un tel corpus, conçu et édicté par des jurisconsultes d’entre les 10 éme et 16 éme siècle après J.C, de surcroît au sein de sociétés esclavagistes, restent un quasi-monopole de valorisation et de stigmatisation, la norme absolue, source d’études à la base de la formation de nos magistrats, de nos officiers de police judiciaire, de nos administrateurs, nos imams et pseudo érudits.

Aujourd’hui, à l’heure où je vous écris, des militants de mon organisation, Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA), que vous avez tenu à honorer en me distinguant par ce prix, croupissent en prison. Leur seul crime est d’avoir pris la défense d’une jeune esclave venue réclamer leur assistance. Cette jeune esclave s’appelle Noura mint Aheimed. Elle a porté plainte contre une famille qui la maintenait en esclave depuis 14 ans. Je salue, du haut de cette illustre tribune, ces militants et ces militantes qui, pour défendre Noura, viennent de parcourir à pied 150 Km dans une marche de protestation courageuse et pacifique.

Notre combat contre l’esclavage, en dépit de la violence morale et physique que constitue cette pratique d’un autre âge, est toujours pacifique et civilisé. Nous nous inspirons en cela des grands éclaireurs du combat contre la soumission et l’ignominie et en premier lieu de celui parmi eux qui vient de nous quitter, je veux parler, avec respect et reconnaissance de mon père et exemple Nelson Mandela, que Dieu ait son âme.

Vous récompensez, par ce prix, notre combat contre l’esclavage, contre le maintien dans la servitude de personne par d’autres personnes. Ce combat est loin d’être terminé. Votre soutien nous sera utile pour la suite, pour la lutte que nous entamons et que nous annonçons à l’occasion de cette grande journée pour que les esclaves et anciens esclaves obtiennent leurs droits sur les terres arables et celles d’habitats urbains, pour que l’Etat mauritanien engage, sans plus tarder, une réforme agraire et foncière juste et équitable.

L’esclavage en Mauritanie est multiforme. Notre pays, hélas, est connu pour l’esclavage par ascendance, celui qui fait de nous les esclaves par naissance des maîtres de nos parents. Mais, en Mauritanie, nous avons aussi toutes les autres formes d’esclavage et notamment, l’esclavage moderne. Très souvent et le plus naturellement au monde, les Hratine (communauté d’esclaves et d’anciens esclaves) passent du service des maîtres à celui des contremaîtres. Les bassins miniers, les ports de marchandises, les chantiers de toutes sortes sont peuplés d’anciens esclaves, très souvent proie facile des négriers modernes que sont certains employeurs. Là aussi votre assistance sera toujours la bienvenue.

Notre organisation IRA, toujours privée de reconnaissance par le gouvernement mauritanien et ce malgré sa présence tous les jours aux côtés des victimes et en dépit du soutien dont elle jouit au sein de la communauté internationale, a libéré et aidé à libérer des centaines d’esclaves. Mais ces esclaves libérés, en absence de structure d’accueil et de relais d’assistance, finissent toujours dans la misère qui était leur lot chez leurs bourreaux. Il est temps que la conscience internationale se préoccupe de ce volet.

Chers responsables onusiens, mon devoir de témoignage m’intime de vous rapporter le calvaire de centaines veuves et d’orphelins de chez nous, qui ont vu disparaitre leur mari, père, parents et voisins au cours d’une tentative d’épuration macabre qui a endeuillé les populations négro-mauritaniennes entre 1986 et 1991 ; leur tort s’enracine même dans ce que nous recevons tous, en héritage, sans l’avoir jamais choisi : le crime de la diversité ethno-linguistique, pourtant fondement et but de l’une des instances prestigieuses de l’ONU : j’ai cité l’Unesco ; le système politique de chez nous, leur reproche de naître Peulh, Soninké, Wolof ou Bambara, dans un Etat qui aspire à l’illusion d’une arabité sans relief ni exception; les victimes et nous courrons toujours derrière la vérité, à la recherche de la justice, pour la restitution des terres encore usurpées, la réparation des assassinats de masse, la publication de la vérité.

Chers messieurs et dames, je devrai aussi souligner l’abus et l’arbitraire auxquels s’exposent beaucoup de citoyens mauritaniens face aux lois anti-terroristes, en contradiction avec les principes généraux de droit tels l’Habeas corpus, la présomption d’innocence, la séparation des pouvoirs, les voies de recours, la prohibition de la torture. A ce propos, il y a lieu de souligner le cas de 14 détenus présumés djihadistes disparus de la prison civile de Nouakchott depuis plusieurs années sans que leurs familles et avocats puissent connaitre leur sort.

Bien que le système de domination mauritanien bénéficie de l’appui de puissances occidentales, pour des motifs , ô combien fondés , de prévention de l’intolérance et de la terreur pseudo-religieuse, il rivalise avec les segments les plus obscurantistes de la société, dans l’appel au meurtre, l’inquisition et la diabolisation des démocrates et défenseurs des droits humains; ainsi, tient-il deux langages et affiche, au regard du monde libre, un vernis de modernité, pas très résistant à l’épreuve du pouvoir.

Nous espérons que les Nations-Unies engagent, avec la Mauritanie officielle, une démarche franche et conséquente afin d’y éradiquer l’infériorité de naissance et l’impunité du racisme. Nous réclamons, en cas de non-coopération avec les instances de l’ONU, l’application, sans réserve, des mesures de rétorsion prévues par le droit international.

Que vive le droit international, que vive l’universalisme, envers et contre le relativisme culturel et l’insidieuse diplomatie du « laisser le temps au temps » !

Je vous remercie.

Biram Dah Abeid
New York
, le 10 décembre 2013

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Biram Dah Abeid
Président de l’Initiative de Résurgence
du Mouvement Abolitionniste
(IRA-Mauritanie)
Prix Weimar 2011
Prix Front Line Défenders 2013
Tel: 0022247576797
0022232002425

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