Souffrances et espérance dans la Vallée

Ishaq Ahmed Cheikh SidiaIl y a quelques semaines, je profitai de ma présence dans la Vallée, pour rendre visite à un grand ami de la famille, sincère et désintéressé. La dernière fois que j’ai vu Brahim – c’est son nom -, c’était il y a sept ans. Il était venu nous voir aux environs de Boutilimit, présenter ses condoléances suite au décès d’un membre de notre famille – Sa famille.
Soutenu par l’un de ses fils, il se déplaçait avec difficulté. Malgré son âge avancé (plus de quatre-vingts ans), il avait tenu à venir personnellement passer avec nous les trois nuits rituelles pour, disait-il, replonger dans une ambiance qu’il avait bien connue jadis, ayant pratiquement grandi sous notre Tente, depuis que son père l’avait emmené très jeune pour apprendre le Coran et la Sunna du Prophète (PSL).
Durant son bref séjour parmi nous, le vénérable vieillard ne cessait de me relater son histoire, son amitié avec mon défunt père et de manière générale, les liens séculaires qui unissent nos deux communautés.
En évoquant mon père, il ne pouvait retenir ses larmes, réprimant même de temps en temps un sanglot. Nous étions tous émus et communions dans un moment de félicité absolue, celle-là même qui se repaît d’une rencontre fortuite, qu’une âme soûlée dans sa jeunesse, voudrait vainement revivre.
Grâce aux indications de mon accompagnateur, et après un voyage de nuit dans la Chemama, nous pûmes enfin arriver chez les Brahim, après toutefois nous être égarés, deux à trois reprises. Nous fûmes accueillis par le fils du patriarche, Hassan, qui l’accompagnait lors de son séjour chez nous. Après les salamalecs d’usage, je demandai à brûle-pourpoint : « Où est notre père ? ».
« Brahim, Allah yarehmou… », fit, gêné, Hassan. « Comment ? Depuis quand ? », balbutiai-je. Hassan nous expliqua que son père, très affaibli depuis quelque temps, s’est tout doucement éteint il y a environ un mois, et que lui Hassan avait chargé quelqu’un de nous en informer. Devant mon étonnement, il s’empressa d’ajouter : « De toute manière, je sais qu’étant donné vos occupations, il n’est pas aisé pour vous de venir jusqu’ici à tout moment, mais comme nous sommes de la même famille, vous pouvez venir quand vous voudrez… ».
Après avoir salué les membres de la famille et présenté nos condoléances, nous nous apprêtions à passer la nuit chez les Brahim. Hassan, après nous avoir servi un repas copieux – comme quoi la générosité est d’abord un état d’esprit -, commença à parler de leur famille, son village, leurs conditions de vie. Voici le tableau qu’il nous brossa. Plusieurs années de déficits pluviométriques récurrents, conjugués aux multiples problèmes de ravitaillement en denrées de première nécessité, aux difficultés d’accès aux soins ont engendré beaucoup de souffrances pour les habitants de cette localité et rendu leur vie intenable. S’y ajoutent les déboires d’ordre foncier, les tracasseries quotidiennes, et le tableau s’assombrit de plus en plus.
« Pourquoi ne vous rapprochez-vous pas d’une agglomération pour pouvoir bénéficier des services de base ? Vous savez que l’Etat n’a pas la possibilité de doter toutes ces minuscules localités en … ». « Il n’en est pas question !, me coupa Hassan. Nous sommes tant attachés à nos terres, à cet espace qui nous a donné la vie, à la mémoire de nos aïeux pour songer un moment à les quitter. Mais nous sommes nourris d’espérance…».
La dignité de ces populations, dans le dénuement le plus complet et les souffrances, force l’admiration. Au moment où nous allions nous coucher, des cris provenant de la baraque d’à côté, nous alertèrent. Hassan, qui nous a quittés un court instant, rappliqua : « c’est le petit enfant de ma sœur qui est très malade ; je pense même qu’il est mourant. Je connais un docteur mais il habite assez loin, dans l’autre village». Il était presque deux heures du matin. Nous fîmes étendre l’enfant inanimé dans la voiture et après une bonne demi-heure de route, nous atteignîmes la localité du « docteur » en question. Celui-ci, infirmier de son état, se montra disponible et après un bref examen, décréta : « l’enfant est décédé…vous êtes venus un peu tard ».
Nous rebroussâmes chemin et inhumâmes le corps frêle dans le petit cimetière attenant au village. Nous passâmes le reste de la nuit immergés dans la douleur d’une famille et les lamentations d’une mère éplorée. Quand les malheurs s’acharnent ainsi, seule l’espérance peut les atténuer. Le lendemain, nous prîmes congé de nos hôtes, malgré leur insistance pour que nous restions trois nuits.
Lorsque nous reprîmes la route, je jetai derrière moi un regard furtif. Les quelques baraques disparates commençaient petit à petit à disparaître derrière un nuage de poussière. Comme si, abandonnées à leur triste sort, elles se refermaient à jamais telles des cercueils, sur leurs occupants. Je fus submergé par l’émotion. L’image de ce hameau moribond (qui est loin d’être un cas isolé), de ces habitants dignes et sobres, l’humanité profonde qui les imprègne, laissent une marque indélébile sur le visiteur. Et si l’espérance était vraiment « une victoire sur l’âme » ?
Quant à nous autres, pauvres ombres figées, avons-nous la certitude de conserver une parcelle de notre humanisme si face à de telles formes de détresse nous restons indifférents ? A quoi servirait-il, in fine, de mener son bonhomme de chemin, solitaire, abêti, loin des sentiers de générosité et d’altruisme ? Devrions-nous rester terrés comme des bêtes, jusqu’au moment où nous sommes inexorablement happés par la mort, ce visiteur impromptu, qui marque LE point final d’une « existence » vidée de son sens ? Le souvenir du néant…..Cruelle béatitude.

Ishaq Ahmed Cheikh Sidia (iahmed.cheikh.sidia@gmail.com)

Source : ntwillamer
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