M. Ahmedou ould Weddia, journaliste à la chaine privée El Mourabitoune, animateur d’une émission suspendue par la HAPA: ‘’La liberté d’expression est en train d’être sacrifiée sur l’autel des intérêts du pouvoir en place’’

justiceDes journalistes convoqués par la justice, des émissions de radios et de télé arrêtées, une HAPA qui monte au créneau. La liberté de presse serait-elle en danger comme le croient certains ?

Ahmedou ould Weddia : Ce n’est plus une menace à peine voilée, mais un véritable harcèlement dont l’objectif est de museler la presse, de réduire le maigre espace de liberté dont nous disposons encore. Cette liberté d’expression, qui était notre fierté, est en train d’être sacrifiée sur l’autel des intérêts du pouvoir en place.
Le pouvoir en place n’entend pas laisser la presse indépendante, pilier de toute démocratie qui se respecte accomplir sa mission. Sept journalistes convoqués par la justice, deux émissions suspendues par la volonté du pouvoir. Et malheureusement, la haute autorité de l’audiovisuel, la HAPA, qui devrait défendre la pluralité et la diversité des opinions dans la presse, a hélas failli à sa mission, pis, elle s’est érigée en un bras armé du régime ; elle veut désormais mettre au pas la presse indépendante.
C’est dommage et regrettable pour une démocratie en devenir. Comme si les problèmes auxquels est confrontée la presse indépendante ne suffisent pas à l’étouffer, la HAPA en rajoute. La presse connaît non seulement des problèmes liés à l’accès à l’information mais aussi des obstructions pour accomplir sa mission de chien de garde.
L’appui qu’elle reçoit de l’Etat reste dérisoire, parce qu’il y a trop d’organes de presse, ce qui est fait sciemment, le pouvoir, en octroyant, à tour de bras des récépissés a encouragé la pagaille dans le secteur. Et au lieu de sévir contre ceux sèment le désordre, la HAPA interpelle ceux qui tentent, contre vents et marées, d’accomplir, de façon professionnelle leur mission. Tout est fait aujourd’hui pour faire taire la presse, à défaut de la dompter.

-A votre avis, est-ce que nos organes de presse n’abusent pas un peu de cette liberté même si à leur décharge on peut invoquer peut-être leur manque de « professionnalisme » ?

-La loi créant la HAPA comporte un article similaire à l’article 11, allez sur le site de la HAPA pour vous en rendre compte. Et comme je l’ai dit tantôt, ce ne sont pas ceux qui usent et abusent de cette liberté de presse qui sont interpelés par notre gendarme de l’audiovisuel, mais au contraire ceux qui font œuvre de professionnalisme qui sont menacés.
En 2005, on nous disait que la suppression de l’article 11 pourrait ouvrir la porte aux désordres, menacer l’unité et la sécurité du pays. Mais c’est justement en muselant la presse, en restreignant les libertés des citoyens garanties par la Constitution qu’on met en danger le pays.
Quand nous avons décidé d’inviter un officier négro-africain, c’est justement pour témoigner sur une partie sombre de notre histoire. On voudrait connaître les responsables de ce qui est arrivé dans notre pays pour éviter demain pareils manquements. La HAPA a tout fait pour nous en empêcher.
Or, si, nous assistons depuis quelques années à la montée des revendications identitaires, c’est justement parce qu’on n’a pas voulu régler définitivement les problèmes du passif humanitaire et de l’esclavage, on a adopté la politique de l’autruche, et ça, on connaît le résultat.
La réaction de la HAPA, qui a consisté à suspendre certaines émissions, prouve clairement que le pouvoir ne voudrait pas qu’on mette sur la table, certaines questions, notamment la question de l’esclavage et le passif humanitaire, ce qui dénote clairement que certains citoyens de ce pays n’ont pas leur place ici.
Or, en créant Mourabitoune, nous avions affiché clairement notre vision, résumée à travers ce slogan : « la Nation avec ses différentes couleurs ». Vous constaterez que cela ne cadre pas avec la politique du régime en place. Ensuite, nous avons respecté scrupuleusement le cahier de charges, contrairement à d’autres.

-Le pouvoir ne semble pas porter dans son cœur la télévision privée Mourabitoune à laquelle vous appartenez. Est-ce seulement parce qu’elle serait « proche des islamistes » ou parce que les émissions de Wediaa dérangent le pouvoir en place ?

-Je crois avoir répondu en partie à cette question, mais vous me permettrez d’ajouter ceci. On reproche à Mourabitoune seulement sa ligne éditoriale qui consiste à donner la parole à tous les mauritaniens ; ils ont tous droit à la parole, comme le commande notre loi fondamentale. Nous avons des émissions dans toutes les langues nationales du pays, ce qui ne plait visiblement pas au pouvoir.
A titre d’exemple, les 700 personnes que j’ai reçues sur le plateau, viennent d’horizons politiques et sociaux divers, et si vous faites le décompte, vous vous rendrez compte que nous avons donné la parole plus à l’UPR dont son président. Donc, comme je l’ai dit, l’hostilité vis-à-vis de notre chaine est ailleurs. Les thèmes que nous abordons dérangent. Je tiens à rappeler ici que nous n’avons pas créé Mourabitoune pour faire la même chose que les médias publics, Mourabitoune n’est pas et ne sera pas TVM Bis.
Par rapport à ma personne, nul n’ignore les rapports que j’entretiens avec Tawassoul, mais la question qu’on devrait se poser est de savoir si dans mes émissions, je fais valoir à l’antenne mes positions politiques, ou je fais preuve de professionnalisme.
Posez la question au président de Tawassoul que j’ai invité, au président de SOS Esclaves également. Ai-je ménagé ces personnalités ? Je dois vous dire que, sur ce plan, j’ai la conscience tranquille. Je ne ménage personne pour ses positions ou pour mes positions. Je me suis toujours efforcé à rester journaliste indépendant, professionnel quand je suis à l’antenne.
Comme je l’ai dit, seules certaines questions que nous abordons avec les invités, les téléspectateurs, les auditeurs, notamment sur l’unité nationale, la cohabitation de nos différentes composantes nationales et les pratiques de l’esclavage dérangent le pouvoir. Nous ne sommes pas disposés à faire la même chose que les médias publics.
Si on veut nous empêcher de faire notre travail ici, nous le ferons ailleurs, c’est techniquement possible. Je rappelle que quand on nous avait refusé une fréquence pour une radio FM, nous avons émis, durant une année, depuis l’étranger, et c’est seulement après qu’on a fini par nous octroyer une licence pour Mourabitoune.
C’est vous dire que nous continuerons à nous battre pour poursuivre notre travail ici, sinon ailleurs. Nous refusons le musellement. Mourabitoune ne déviera pas de sa ligne éditoriale sur toutes les questions majeures du pays.
A notre avis, la solution n’est pas de cacher la vérité aux mauritaniens et aux étrangers sur ces questions là, il faut au contraire, avoir le courage de les affronter, de leur apporter des solutions équitables. Qu’on se détrompe, ces gens à qui on refuse la parole, auront toujours la possibilité de passer leur message.
-Est-ce que les syndicats de journalistes sont en mesure de jouer pleinement leur rôle dans cette situation ?
-C’est une question délicate, ces organisations n’ont pas les moyens d’agir. Outre les intérêts égoïstes des uns et des autres, il y a toujours la main du pouvoir derrière. C’est d’ailleurs pourquoi leur réaction face à ce qui se passe n’a pas été à la hauteur.

Propos recueillis par Dalay Lam

Source : Le Calame

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