Maouiya Ould Sidi Ould Ahmed Taya : Le dernier jour d’un pouvoir absolu

Comment il l’a appris ? Qu’a-t-il dit ? Pourquoi était-il à Niamey et à Banjul et non à Dakar ? Quel rôle joua ses amis français, arabes et africains ? Pourquoi le Mossad n’est pas intervenu? Voici un voile levé sur le mystère du putsch du 3 août 2005. Récit exclusif.

Maouiya Ould Sidi Ould Ahmed TayaNous sommes le mercredi 3 août 2005 à Ryad au lendemain des obséques du Roi Fahd d’Arabie Saoudite. Le président Maouiya Ould Sid’Ahmed qui avait effectué la veille la prière de la mort à la mosquée Turki Ben Abdallah de Riyad venait de prendre son petit déjeuner. Un verre de thé servi par un aide de camp expert en la matière qui ne le quittait jamais et un verre de lait frais demi écrémé. Puis, c’est le départ vers l’aéroport.

Il ne faisait pas encore jour. Le chef de l’Etat discute calmement avec l’un de ses conseillers de tout et de rien et en particulier de la grandiose visite prévue à Néma le 15 août 2005 pour inaugurer l’aérodrome de la ville.

Alors qu’il était en route pour l’aéroport, les saoudiens avertis des «troubles » à Nouakchott décideront de garder l’information sous embargo. Une demie heure avant le décollage, quelques conseillers étaient aussi dans les secrets de dieux. Mais pour l’heure, les informations étaient confuses. Il n’était surtout pas question de réveiller l’humeur maussade du «Rais » qui, quelques jours avant de quitter Nouakchott avait tenu une mémorable réunion avec les hauts officiers jusqu’à tard dans les nuits, les accusant d’être à l’origine de la dégradation sécuritaire du pays.

En ce 3 août 2005, le président était donc de mauvaise humeur. La bonne moitié du staff qui l’accompagnait fuyait son regard. Peu avant de prendre l’avion, un conseiller reçut sur son cellulaire l’information : les soldats de la garde présidentielle avaient pris sans résistance le siège de l’Etat major de la garde nationale et les bâtiments de la Radio télévision nationale, bloquant les accès à la présidence et aux ministères. Ce conseiller qui manqua d’avaler sa cravate décidera de ne rien dire.

Embarras des saoudiens

Etait-il le seul membre du staff présidentiel à agir ainsi ? Pendant plusieurs heures, Maouiya qui gouvernait son petit monde, ignorait ce qui se tramait à 7 heures de vol de là. L’embarras était notamment palpables auprès des services saoudiens qui rendirent un dernier salut d’honneur à l’homme fort de Nouakchott dans la confusion totale. En redoutable physionomiste, le président railla l’un de ses conseillers les plus proches, lui trouvant «une tête d’enterrement ». Ce fut le seul moment d’éclat de rire gêné.

L’atmopshère ne se détendit pas pour autant. Le président fit mine à ses conseillers de s’éloigner et resta seul, le regard hissé sur le hublot. Plus de trois heures s’étaient ainsi écoulé. L’avion survolait le Darfour quand, l’un des deux pilotes, auditeur assidu de RFI, entendit pour la première fois l’expression «coup d’Etat ou tentative de coup d’Etat en Mauritanie ». Le commandant Lahmoudi en informa Melainine Toumi lequel mit le président au courant.

Il était alors 8H 02 minutes. Le président Taya qui a déjà déjoué 4 putsch, étouffé une bonne dizaine dans l’œuf, semblait hébété. Il ordonna fermement à l’équipage de maintenir le cap sur Nouakchott. Puis, il essaya de joindre le chef d’Etat Major de la gendarmerie. En vain. Aucune réponse aussi du chef du bataillon des commandos parachutistes et du chef d’Etat major de la garde nationale. Toutes ces personnes avaient été déjà neutralisé à l’aube par les putschistes.

Puis, dans un geste désespéré, Maouiya tenta le tout pour le tout pour joindre les unités stationnées dans l’est. Pas de réponses là non plus . La sueur dégoulinait sur le front lisse du président. Quelqu’un lui souffla à l’oreille : «Et Ely Ould Mohammed Vall ? ». Il écarta cette suggestion d’un geste et marmonna des mots inaudibles. Informé de la fermeture de l’aéroport de Nouakchott et de l’installation des batteries aériennes dans les principaux points de la ville, le président ordonna au pilote de faire cap sur Niamey.

La sollicitude de Tandia

A 13 heures 20, l’avion atterrissait donc à Niamey. Mamadou Tandia était à l’accueil ainsi qu’une bonne partie de son gouvernement. Il répétera vite au président mauritanien le soutien inconditionnel de l’Union africaine et l’attitude ferme de l’administration Bush. La garde nigérienne usera des moyens musclés pour repousser la horde de journalistes, principalement du RFI, de la BBC et d’Al Jazeera qui tentait d’arracher les premières déclarations au président déchu. Sur le tarmac même de l’aéroport, Ould Taya recevra un appel de Nouakchott, probablement de la famille, qui lui prévint qu’il était trahi par sa propre garde présidentielle. Absourdi, il accepta enfin la sollicitation de RFI, à qui il tint cette déclaration.

Dieu protège moi de mes amis…

«C’est le coup d’Etat le plus insensé de toute l’Afrique ». Et d’asséner cette maxime : «Dieu, préserve-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge » Maouiya apprendra par ses relais nigériens qu’aucun parti politique mauritanien, de la mouvance présidentielle ou de l’opposition, ne s’était encore prononcé. En fait, Boullah Ould Mogueya, secrétaire général du PRDS, fera une déclaration au siège du parti, en réaffirmant son attachement au «régime légal du président Taya ». Une position sans conséquence puisqu’au sein du PRDS, c’était le sauve qui peut. Installée dans une villa attenante à celle du palais présidentiel nigérien, Ould Taya ne mangera pas de la journée.

De sa longue entrevue avec Tandia, il sortira peu assuré de retrouver son pouvoir. Son hôte s’était évertué à lui rappeler la position ferme des Etats Unis, de la commission européenne et de la Grande Bretagne. Dans la foulée, le président nigérien téléphone à Olusegun Obasanjo du Nigeria. Celui-ci se montrera encore plus ferme, déclarant que l’ère des coups d’Etat est terminé en Afrique.

Après ce long entretien avec Tandia, le président se retira seul dans une chambre. Il téléphone à deux personnes, des hommes d’affaires, à qui il déclare que la situation n’est pas irréversible.

Le premier banalisera l’affaire en rappelant, élément important, que jusqu’à présent, aucun Nouakchottois n’était descendu dans la rue. Le deuxième plus explicite, lui confirmera à plusieurs reprises que ni les cavaliers du changement ni Mustapha Limam Ould Chafi (qu’il avait essayé d’enlever au Togo en vain il y a quelques mois) encore moins les islamistes ne semblaient avoir pris part au coup d’Etat. D’autres infomations font état de 7 heures de conclaves entre les militaires, divisés sur la direction de leur mouvement. Cette divergence n’était-elle pas le signe que rien n’était joué.

Wade aux abonnés absents

Complètement désorienté, Maouiya tenta de joindre le président Abdoulaye Wade du Sénégal. Il aura fallu huit tentatives pour arriver à décrocher le téléphone du …ministère de la santé. Depuis quand l’intendance de Wade est géré par le ministère de la Santé ? Le président sénégalais était officiellement pris par une rencontre avec les bailleurs de fond au sujet des grands projets de Dakar. A la première tentative, il tomba sur le gambien Yaya Djammeh, en visite officielle au Brésil mais prêt à apporter aide et soutien au président mauritanien.

Loin de perdre son calme, Maouiya déclina l’offre poliment et promit de revenir vers Yaya Djammeh. Sa décision venait d’être prise, il va rallier la Mauritanie. Ce brief téléphonique venait de lui révéler une chose : les putschistes n’étaient pas totalement maîtres de la situation. Maouiya était persuadé qu’en ralliant Nouakchott dare dare il parviendrait à renverser la situation en sa faveur. L’intime conviction qu’aucun des putschistes ne pouvait le regarder dans le blanc des yeux renforçait sa détermination.

C’est donc un homme extrêmement décontracté qui vint tenir une réunion capitale avec des conseillers épars et dépassés par les Evénements. «Nous rentrons à Nouakchott, leur dit-il », jetant un vent de panique sur des visages peureux qui craignaient pour leur vie. «Et vite ! », dit Taya qui s’embarrassait peu du protocole dans les heures de péril. Alors que les préparatifs du retour avaient lieu, Maouiya tenta de joindre d’autres amis du monde.

La solitude de la fin de pouvoir

L’Union africaine lui assura de nouveau son soutien, parlant déjà de l’exclusion de la Mauritanie. En fait, Alpha Omar Konaré, alors président de la Commission, rappellera prudemment son «attachement à l’ordre constitutionnel » alors que le Conseil de paix et de sécurité de l’UA prononcera l’exclusion, tout en dépêchant des émissaires à Nouakchott pour prendre langue avec les putschistes. Les français, via l’Elysée, promirent toute leur aide sans plus.

Un avocat parisien connu des réseaux de la françafrique offrit ses services pour lobyyer au maximum. Impossible de joindre l’Elysée, encore moins ces mystérieux émissaires qui lui vantaient depuis 2002 de l’efficacité des services de renseignement du Mossad.

Le coup de sang

Une heure plus tard, Maouiya piquera une colère noire en lisant une dépêche de l’Agence mauritanienne d’information, faisant état sobrement du coup d’Etat et promettant des jours meilleurs aux mauritaniens. Le mot «totalitaire » utilisé dans le communiqué diffusé par l’AMI pour qualifier son régime l’a particulièrement vexé. C’est seulement là que le président déchu aurait perdu son sang froid rapporte un témoin. Au fil des heures dans Niamey le président sentira ses soutiens se dérober de plus en plus.

Le vendredi, sa famille quitte Nouakchott et le rejoint à Niamey où il est traité avec tous les honneurs et le protocole dû à son rang. Son dépit ne sera que plus grand quand il apprend la nomination de Mohamed Ould Boubacar comme premier ministre. Celui-ci acceptait non seulement cette lourde charge mais s’était empressé de démissionner du PRDS au pouvoir. Le silence des cadors du PRDS blessera profondément Ould Taya.

Il écoutera avec une rage contenue le CMJD annoncer, samedi, un référendum constitutionnel dans un délai d’un an, suivi d’élections générales durant la deuxième année de la période de transition de deux ans. La longue litanie d’engagements démocratiques comprend la libération des opposants. Puis, c’est l’allégeance des partis politiques de l’opposition, ceux de la majorité présidentielle. Jusqu’au PRDS qui finira par apporter sa caution. L’espoir de Taya ne tenait plus qu’à ce groupe de hautes personnalités du monde des affaires qui tenaient l’économie du pays.

Ceux-là pouvaient défier l’armée, croyait-il, et entraîner le peuple à la révolte. Aussi, en dépit des avis contraires de son hôte, Ould Taya montera au créneau à travers la chaîne Al-Arabiya pour une déclration musclée qui tranche avec sa position modérée depuis le putsch : «en tant que président de la République, j’ordonne à tous les officiers, sous-officiers et soldats de l’armée et des forces de sécurité de mettre fin à cette situation criminelle afin de rétablir l’ordre naturel ».

Le cauchemar se poursuit le dimanche avec la fracassante déclaration du président sénégalais qui ne daignera pas rappeler son homologue en disgrace : «le putsch semble être consommé, il faut maintenant travailler pour un retour à la démocratie ». L’UA dépêche des émissaires à Nouakchott. Dans la foulée, Amr Moussa de la Ligue arabe se fend d’un «il faut respecter la volonté du peuple mauritanien », qui laisse Taya abasourdi mais pas abattu.

Banjul, dernier espoir

Puis ce fut le voyage vers Banjul. C’est là à partir de cette place forte tenue par les hommes d’affaires mauritaniens que Taya allait abattre sa dernière carte : essayer d’appeler au soulèvement populaire.Le 9 août, il est reçu avec les honneurs. Son hôte Yaya Djammeh impressionné par sa détermination fléchit et envoya un émissaire à Nouakchott en signe de bonne volonté. A l’hôtel Serre Kunda, les manœuvres commencent dans l’ombre.

Les putchistes envoient un émissaire secret au président, lui demandant de capituler. Refus catégorique. C’est un fax envoyé depuis Nouakchott et comprenant la liste des personnalités ayant fait allégeance qui fléchiront le Colonel. A voir tant de personnalités aussi proches reconnaître le nouveau pouvoir, il comprit enfin que son étoile avait pâli.

Doha, point final

Puis ce fut le départ pour Doha, préféré à Rabat. Yaya Djammeh lui rendra les honneurs militaires jusqu ‘au pied de l’appareil puis, très ému, tentera de l’égayer en lui rappelant le voyage fait ensemble à Atar où le président gambien était venu en tourisme maraboutique pour se blinder contre les affres des coups d’Etat. L’appareil décolla à 17h 40 GMT de l’aéroport de Yundum, près de Banjul. Vêtu d’un costume sombre sur une chemise claire, le président saluera son hôte et plusieurs ministres du gouvernement gambien.

Certains avaient les larmes aux yeux. Après une escale de 25 minutes au Caire où aucun officiel égyptien ne se manifestera, l’avion de Qatar Airways atterrit à Doha le lendemain à 08 h GMT (05 heures locale). Depuis, le colonel garde le silence et décline toute sollicitation des médias. Après quelques mois à l’hôtel Sheraton, il habite une villa mise à sa disposition par l’émir Cheikh Hamed Ibn Khalifa Al Thani, à Errayan, dans la banlieue de Doha. L’ancien président ne reçoit que les membres de sa famille, sans doute toujours amer envers la courtisanerie politique et économique en Mauritanie.

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