Maurichronique: “ Que ton œil ne s’arrache pour rien…”

imagesElle suit mes pas. Prend quelques grains de sable de chaque trace que je laisse derrière moi, les enfile dans le creux de sa main gauche, avant de les enrouler dans un morceau de tissu. Ensuite, elle se maintient, debout, à la sortie de la cour, pour s’assurer que j’ai  bien récité la sourate, qui s’impose, mais, comme il se doit, déposée sur le dernier épieu qui marque la frontière ultime du domaine familial. L’automobiliste s’impatientait déjà et emplissait la petite cité des sons de son klaxon, pour que je me  dépêche vite et rejoigne les autres passagers déjà installés au bord du véhicule.
A l’époque, pour aller en ville, il fallait bien apporter son viatique. Le mien, à l’époque, était un billet de mille ouguiyas pour le trimestre. Pour subvenir, en partie, aux besoins terrestres, trois mois durant. Et d’autres sortes de viatiques, que je n’avais pas tout-à-fait en poche. Et qui m’échappaient, à l’instant où j’essayais de me conformer au modus vivendi des voyageurs . M’échappaient même avant. Et après. Aussi m’échappaient-ils toujours. Les viatiques. Non terrestres, entendons-le.
Ils m’échappaient. Puisque je n’avais de tête que pour les dix billets de cent, attachés dans un morceau de sachet plastique, enroulés, à l’intérieur d’une pièce de tissu wax que ma mère  avait glissée dans le fonds de la poche de mon saroual. Puisque, c’est le cas de le dire, j’en avais à l’époque. Un saroual.
Je me sentais bien tant que le sailli de ma poche d’en bas me dérangeait de tout  le plaisir du dérangement d’un nœud-de-poche-de-mille-ouguiyas, engendrant une double excitation. Une à la cuisse. Et l’autre, je ne savais pas préciser exactement son emplacement, en moi. Tellement, elle bougeait à mesure que se remuaient, en moi, les souvenirs des histoires que nous racontait notre ami, le premier de notre groupe d’âge à séjourner en ville.
Le voituré roulait. Les mille ouguiyas, toujours enroulés. Et la ville, la métropole s’approchait. Ou à l’inverse, moi, et les autres, bien sûr, nous nous en approchions. Autour de moi, on était déjà en ville. Toutes les discussions parlaient d’endroits mystères. De boissons, et de repas aussi mystérieux que fascinants. Tous ces mystères que je négociais, en moi déjà,  en associant bien entendu ma fortune aux négociations.
L’automobiliste m’amena jusqu’ à ma destination. Une boutique, tenue par un cousin du village. J’accédai à la porte, portant un petit sac à la main droite, la gauche gardant en sécurité le nœud maternel. Une mosaïque d’odeurs s’invitait dans mon nez. Je reconnaissais celle du pain de la ville. Le pain de Nouakchott. Je lui trouve même une fraicheur supplémentaire,  qui ne nous parvenait pas au village. Et puis, il y avait dans mes narines des tas d’autres odeurs, qui me semblaient bien dire des nourritures plus délicieuses. Et plus mystérieuses.
J’étais d’abord  étonné par l’impressionnant amas de pains superposés sur le comptoir. J’essayais de rester pudique comme me l’avait recommandé  ma mère dans ses conseils à la veille du voyage. ‘’ Que ton œil ne s’arrache pour rien au monde.’’
Elle ne savait pas peut-être qu’en ville les yeux ne sont pas les seules faiblesses qui sont en soi. Elle n’a jamais été en ville. Le peu qu’elle en savait se résumait à quelques pains défaits par les corps de  passagers  remués dans tous les sens à l’arrière d’une Land-Rover, suivant les aspérités, à chaque instant, imprévus, au gré des vents et courants du désert. Elle ne savait pas, ma mère, qu’en ville, les nez s’arrachaient. Ne s’arrachaient pas vraiment. Mais subissaient l’arrachement jusqu’au fin fond des narines…

Mouna Mint Ennas

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