Mauritanie: la Cour de Sa Majesté entre la suprématie de la profession et la précarité des conditions

chômageAprès la libération de l’espace audiovisuel en vertu de la loi de juillet 2010 et le lancement du premier bouquet de chaînes télévisées et radiophoniques privées en Mauritanie à l’aube de l’année 2012, le champ médiatique mauritanien a connu une expansion considérable, d’autant que le chômage représente une réalité douloureuse pour le pays. Ce secteur a en effet drainé les diplômés des spécialités littéraires, en plus des passionnés du journalisme.

Étant donné que le paysage n’est qu’à ses débuts et vu l’absence d’institutions réelles aptes à absorber les demandeurs d’emploi dans le domaine du journalisme et à leur fournir la formation professionnelle nécessaire, en plus de l’absence d’une stratégie d’état claire à ce propos, une certaine anarchie contractuelle a régi le recrutement des travailleurs dans les médias privés en général.

Plusieurs mouvements contestataires sont ainsi survenus sur la scène médiatique suite à des licenciements de journalistes. Ces derniers, en réaction au fait qu’ils se sentent exploités, ont en effet réclamé, dans le premier mouvement syndical et civil au sein de la radio « Mauritaneid » en 2012, que leurs conditions de travail, juridiquement précaires, soient améliorées et que leur soit donnée la possibilité de perfectionner leurs prestations en participant à des cycles de formation continue.

Ahmed Weld Mohamed Al Mustapha, journaliste à l’Agence de Presse Indépendante, pense que « l’un des principaux obstacles que rencontrent les journalistes est la marginalisation  voulue par les autorités au secteur des médias en ouvrant la porte de la profession aux intrus, même quand ils n’ont pas les compétences requises ». « Et bien que des lois explicites existent pour mettre de l’ordre dans ce domaine, elles sont ignorées et transgressées en livrant des autorisations d’ouverture d’institutions médiatiques à des personnes non qualifiées pour travailler dans ce secteur », ajoute-t-il.

Par ailleurs, notre interlocuteur explique que « des dizaines de jeunes journalistes travaillent aujourd’hui sans contrat, ni horaires précis, ni même un salaire fixe et dépendent entièrement du bon vouloir de l’employeur. Les différents niveaux d’autorité ferment les yeux et laissent faire, depuis la Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel jusqu’aux organismes syndicaux de presse en passant par le Ministère de la Communication ».

Pour sa part, Ahmed Badaha, journaliste à la télévision mauritanienne, nous fait part de son expérience: « les obstacles sont nombreux: certains se rapportent à la pratique professionnelle, d’autres concernent les conditions de travail et le rapport du journaliste à l’institution médiatique qui l’emploie ». Badaha considère par ailleurs que la loi de la presse ne garantit pas au journaliste le droit d’accéder à l’information, bien que cela soit nécessaire et fondamental pour qu’il fasse convenablement son travail.

Nabghouha Bent Zidane, journaliste à la radio « Sahara Média », affirme de son côté: « En tant que journaliste mauritanienne, les principales entraves que j’ai affrontées sont essentiellement le manque d’expérience et le peu d’opportunités de formations qui sont souvent acquises à des personnes bien déterminées grâce aux relations personnelles  et au clientélisme ». Et Nabghouha d’ajouter: « Il y a également un autre problème lié à un défaut structurel dans la politique et l’administration des institutions médiatiques ici et qui se répercute toujours sur les conditions de travail du journaliste mauritanien, à savoir le manque de moyens logistiques. En tant que reporter de terrain, par exemple, je me déplace dans un véhicule que je dois partager avec trois autres reporters; il me faut ainsi quatre heures pour tourner mon reportage. Ceci, bien entendu, en plus de salaires très bas qui n’atteignent souvent pas les trois cent dollars, ainsi que l’absence totale de contrats de travail ».

D’un point de vue officiel, le président de la Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel Hamoud Weld Mohamed assure que son instance ne dispose d’aucune autorité sur les rapports entre les établissements médiatiques et leurs employés et qu’elle se contente de faire des recommandations et d’exiger que des contrats de travail soient établis entre les deux parties. « La Haute Autorité de la Presse et de l’Audiovisuel n’a juridiquement pas le droit de sanctionner une institution qui enfreindrait l’obligation de légaliser la situation de ses employés car cela est du ressort de la justice du travail », explique Hamoud avant d’appeler les jeunes journalistes à ne plus manifester devant les locaux de la HAPA pour réclamer des contrats et à s’adresser plutôt aux tribunaux.

D’autres part, Issa Weld Elidali, conseiller au Ministère de la Communication et membre à la Caisse des Subventions de la Presse Indépendante, affirme que l’Etat fixe des conditions strictes obligeant les chefs d’établissements médiatiques à respecter les journalistes et garantissant les droits de ces derniers. De même, l’Etat considère la rédaction de contrats de travail légaux comme une condition sine qua non pour pouvoir bénéficier des subventions de la Caisse. La commission dont il est membre veille absolument à ce que cette condition soir dûment remplie, a-t-il assuré enfin.

Cependant, pour Zaed Weld Mohamed, présentateur de « Sahara Talk », l’émission satirique la plus célèbre de la radio « Sahara Média » et qui vient d’être frappée d’une décision de censure d’un mois pour ce qui a été considéré par la HAPA comme des préjudices verbaux visant certains responsables de l’Etat, le plus insupportable pour le journaliste qu’il est demeure le sentiment que sa liberté d’expression soit cantonnée dans des lignes rouges imaginaires que la HAPA impose et dispose selon son bon grès.

Source : DuneVoices

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