MBareck Ould Imijine, de la servitude….à la servitude

«Je suis né en 1954 dans la localité de Arr relevant du département de R’Kiz.  A l’âge de 6 ans, à l’indépendance, les maitres m’ont arraché à ma mère pour m’amener dans leur localité, à Rouweibine, pour paître leur troupeau, puiser l’eau au puits et m’occuper des tâches ménagères ». Tout en passant furtivement sur cet épisode lointain de sa vie, debout sur sa petite taille, le corps un peu bedonnant, une couronne de cheveux blancs rebelles échappant de son hawli noir, MBareck Ould Imijine, était déjà prêt pour une nouvelle corvée champêtre. Une journée de plus qui vient s’ajouter à des milliers d’autres journées qui ont jalonné une vie faite de privation, de servitude et de durs labeurs. Il restera entravé dans les chaînes de la servitude jusqu’en 1975.
Enveloppé dans un caftan à la blancheur souillée de mille tâches, il enfila ses bottes noires, s’empara de sa houe qu’il accrocha avec nonchalance sur son épaule. Voilà, il était prêt. Debout devant le hangar de bois et de tissus qui lui sert de demeure, il jeta un dernier coup d’œil circulaire, histoire de vérifier sans doute que tout allait bien. Une kyrielle de marmots vint se frotter à ses pieds, dans un vol de moineaux.  Son petit, Mahmoud, encore au primaire, et certains de ses petits-enfants.

Sa compagne, Minetou Mint Abeid qu’il a marié en 1980 est de 9 ans sa cadette. «Elle est née trois années après l’indépendance » commente-t-il. MBareck est peu volubile. A peine deux phrases, puis le silence abyssal, tout en vous transperçant de son regard, un sourire avenant à la fleur des lèves. Minetou est une femme d’un âge avancé, qui domine son mari d’une bonne tête, le corps frêle enveloppé dans un voile fripeux. Femme au foyer, elle eut du mal à parquer sa petite marmaille.

«Comme moi, Minetou est originaire de Arr. Nous nous sommes installés depuis quelques décennies ici à Tachtaya » ajoute-t-il. D’un pas traînant, il alla rejoindre son voisin, Aliyine, déjà juché sur sa charrette. Le seul moyen de transport disponible pour se rendre aux terres de culture. Pour y accéder, il faut emprunter des allées boiseuses, dépasser une barrière faite d’un tronc d’arbre que les usagers déplacent puis replacent une fois l’entrée franchie. «Pour empêcher les animaux de pénétrer dans la zone » explique-t-il.  Ensuite, une allée cahoteuse qui longe des étangs et des champs.

«La plupart de ceux qui travaillent ici sont des étrangers », commente-t-il. Sa phrase à peine achevée que voilà une demi-douzaine d’hommes au teint basané, habillés en pantalon et chemise, certains enturbannés, en train de réparer une clôture grillagée. «Ce sont les Touarègues. Ils pullulent comme des mouches ici. Ils vivent là, avec femmes et enfants » confie-t-il. Des huttes apparaissent au milieu des cultures, avec des antennes paraboliques et des plaques solaires. «Ils habitent sur place, au milieu des plantations et n’ont aucun commerce avec les autochtones. Les propriétaires des terres ont dû les mettre en garde contre tout contact avec nous. Ils les préfèrent à nous autres, les résidents. Ils pensent qu’ils sont moins exigeants et plus corvéables » susurre-t-il.

Sautant du coq à l’âne, MBareck revint aux années 70. «Après avoir quitté mes anciens maitres, je me suis rendu au Sénégal où j’ai travaillé comme manœuvre, puis vendeur (Wagav) dans une boutique» raconte-t-il. Comme des milliers de Mauritaniens, il fait partie de ses vagues de rapatriés, victimes des évènements de 1989 qui avaient amené la Mauritanie et le Sénégal presqu’à l’affrontement militaire.

Depuis, MBareck Ould Imijine et Minetou Mint Abeid, vivent dans cette localité paysanne de Tachtaya. Ils ont eu cinq garçons et quatre filles, nés entre 1982 et 2010. «Les trois filles sont mariées. Les garçons, il y en a un qui travaille à la Société nationale d’électricité à Wali au Gorgol, le deuxième est manœuvre, deux sont au Lycée de R’Kiz et le plus jeune est au primaire » débite-t-il fièrement , se rappelant de la date de chacune des naissances, et mêmes des années de mariage des filles. Cette deuxième génération de descendants d’esclaves a visiblement plus de chance que ses ascendants. Ils auront certainement une vie totalement différente de la leur, la liberté, l’éducation et sans doute, un avenir meilleur.

«J’ai décidé de garantir un lendemain plus sûr à mes enfants en m’investissant à fond dans leur éducation scolaire. Quant à moi, je n’ai quitté les chaînes de la servitude domestique que pour tomber dans celles de la servitude agricole. Et je ne veux pas que mes gosses subissent la même chose » avoue-t-il. Là-bas, au bord du Lac R’Kiz, il a bénéficié d’un lopin de terre,  0, 1 ha, où il cultive du riz. «Sans motopompe pour tirer l’eau, je suis obligé de donner près du tiers de mes récoltes pour un accès à ce précieux liquide. Si au moins, l’Etat nous avait aidé sur ce plan » lance-t-il dans un soupir. Les mêmes chaînes de servitude sous lesquelles se ploient des dizaines d’autres paysans harratines, entravent son corps et son esprit. Déjà, une nouvelle génération de harratines, plus cultivée grâce à l’extraordinaire révolution numérique, a décidé de briser ces chaînes de la servitude, conscients de ses droits citoyens. Cette jeunesse est parvenue à arracher auprès de l’Etat, une parcelle de 80 ha, le quadruple de celle qu’ont obtenu leurs parents.

Cheikh Aïdara

Ce portrait a été réalisé dans le cadre du Projet «Liberté, Droits et Justice : combattre l’esclavage par ascendance en Mauritanie » exécuté par SOS Esclaves, une ONG des droits de l’homme créée en 1995, reconnue en 2005, sur financement du Département d’Etat des Etats-Unis.

source aidara.mondoblog.org

chezvlane

Publicité

Mauritel

Speak Your Mind