Mes conseils aux nouveaux ministres

ecrivainAvec l’objectif fixé par le Président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz de renouveler la classe politique, il est probable que le gouvernement en cours de reformation compte des ministres qui,  jusqu’ici, n’ont eu à gérer que leur emploi du temps. En conséquence, et comme ils doivent être de ma génération, je me suis permis de leur donner des conseils pratiques pour améliorer leurs chances de réussite.

Le brillantissime fondateur du journal mauritanien « Le Calame », feu Habib OuldMahfoudh, avait pronostiqué en 1992, alors que personne ne s’y attendait, la nomination par les militaires de Monsieur Sidi Mohamed Ould Boubacar comme premier premier-ministre de notre ère démogâchique1. La suite des événements lui avait – comme souvent – donné raison.

Interrogé à l’époque par des confidents, Habib avait expliqué que son pronostic était fondé sur certaines appréciations de hauts gradés de l’armée, qualifiant l’intéressé de « garçon poli ». Pour un civil, de la bouche de militaires, cette expression est synonyme de « discipliné ». En somme, un bon exécutant.

La première réalité qu’un nouveau membre de notre gouvernement doit comprendre, est qu’il n y a qu’un seul chef. C’est le chef de l’Etat, chef du gouvernement, président des pauvres, des jeunes, et de l’UA (union africaine). Le titre de premier ministre veut simplement dire qu’il est le premier des ministres à être nommé par leur chef à tous. Le second étant, désormais, le ministre secrétaire général de la Présidence de la République.

La seconde règle à laquelle il faut se plier, est la totale et parfaite soumission. Comme nous sommes affiliés à l’école française, un célèbre homme politique français n’avait-il pas dit « un Ministre ça se soumet ou ça se démet » ?

Aussi, faut-il avoir une bonne aptitude à la répétition, en réponse à tout ce que demanderait le Chef, le vrai. Par exemple, savoir dire « oui » trois fois de suite, alors qu’en temps normal une seule suffirait, et remplacer systématiquement le non qui, fort heureusement, ne passerait par la tête qu’accidentellement,  par notre légendaire « pas de problèmes, pas de problèmes », ou les interminables « si, si, si,.. », « ok, ok, ok, …, et les « tout de suite, tout de suite… ».

Faire le plus rapidement possible des visites médiatisées dans ce qu’on appelle « les structures relevant de son département ». Exiger que tout le monde vienne et débauche à l’heure, et se mette à la disposition des administrés. Ce qui ne sera jamais fait, mais ceci n’est pas votre affaire. Votre mission est de le dire publiquement, et non de le faire respecter réellement. Expliquez que vous êtes investis de la mission de redresser le secteur, et ne vous gênez surtout pas, si avant vous, personne n’avait reconnu qu’il était tordu. Si on décrivait tous les voyants comme verts, ce qui ne tournait pas rond était tout simplement votre prédécesseur. Le problème c’est toujours ceux qui étaient là, avant vous, et avant ceux qui vous ont précédés. Vous, à votre tour, vous serez le pestiféré de votre successeur. Mais ça, ne nous y attardons pas, c’est dans quelques mois. Surtout, détrompez-vous, si vous voyez vos collaborateurs proches faire les courbettes, et trembloter de crainte ou de respect. Ce n’est que feinte et simulacre. Ils sont mieux assis que vous, et sont aussi les proches et collaborateurs de ceux qui vous ont mis là où vous êtes. Ne vous plaignez jamais d’eux auprès de « là-haut » et évitez de proposer leur remplacement, ou leurs remplaçants.  Quand ça sera nécessaire, on vous dira qui mettre, où, et à la place de qui, et pour quoi faire : rien du tout.

Ne tardez pas à modifier le portail d’accès au ministère. Déplacez-le, et changez sa forme. Ne lésinez pas sur les moyens, car il faut absolument marquer un changement constructif, et signifier à tous que les entrées du ministère ne sont plus les mêmes. Cela vaut ce que ça coûtera. C’est la seule façon qui vous est offerte pour imprégner votre marque.

Au conseil des ministres, ne regardez ni à gauche, ni à droite. Restez plongé dans les grands parapheurs devant vous, même si vous n’y comprenez rien. Évitez de parler. Un conseil des ministres n’est pas fait pour discuter, c’est pour écouter ce qui va être dit. Recevoir les ordres, les reproches, et parfois, parait-il, les insultes. Si vous avez le portefeuille (ministériel) de l’intérieur ou des affaires étrangères, vous vous limiterez, toutes les semaines que vous serez là, à dire que la situation internationale est bonne, et que celle de l’intérieur est merveilleuse. Ne parlez que pour répondre à une question, et soyez très bref et trop vague. Adoptez systématiquement le système très  élaboré de réponses aux questionnements du Chef que nous avons décrit plus haut : les « oui, oui », les « si, si », etc.. Ne soyez pas naïfs, on ne demande pas de vous des réponses, pour la simple raison, qu’en haut lieu, on est au courant de tout. Il s’agit tout simplement de vous faire découvrir les contours de votre réelle et modeste envergure.

Ne prenez jamais de décision. Attendez toujours les ordres, et donnez, à votre tour, des instructions en précisant que vous mettez en œuvre les orientations reçues. Ne prenez aucune initiative, elle peut vous être fatale. Restez à côté du téléphone rouge, et décrochez rapidement s’il sonnait. Pour ne pas tomber en syncope, respirez une ou deux fois, et ne répondez que par « à vos ordres excellence » autant que nécessaire. Même s’il raccrochait sans ménagements, gardez votre combiné jusqu’au retour de la tonalité normale.

Tenez à présider personnellement l’ouverture des séminaires, et laissez au secrétaire général la tâche de les clôturer. Il s’occupera pour vous des per diem. N’oubliez jamais de dire dans votre discours, que ce que vous faites bénéficie d’une attention particulière de la part du Président de la République, que c’est inscrit à son programme post et pré-électoral, et que le premier ministre (à être nommé), le suit attentivement.

Au cours de vos déplacements en voiture officielle, mettez-vous naturellement sur la banquette arrière. Faites semblant de lire studieusement un dossier important. Ce subterfuge vous évitera de regarder par la vitre et le risque de croiser le regard d’un ancien ami. Vous ne devez plus saluer facilement ou afficher votre sourire habituel aux habitués. Vous devez, très rapidement,  les sevrer et les contraindre à une attitude plus distante et réservée. Abandonnez votre style jovial, et adoptez un visage plus renfrogné et glacial. On ne doit plus faire la différence entre votre sourire et le début de grimace d’un Ouistiti.

Ne tendez la main à quelqu’un que pour le maintenir à une distance qui l’oblige à renoncer à toute tentation d’accolade. Pas de familiarité, plus d’amitié, adieu la simplicité. Vous êtes devenu important, et vous devez vous comporter comme tel. Vous n’avez plus de passé, vous n’envisagez pas d’avenir, vous voulez vivre pleinement votre présent.

Remplacez vos téléphones, changez vos numéros et filtrez les appels que vous recevrez. Evitez que la secrétaire ne tombe dans le piège de « il (vous) dit qu’il n’est pas là ». Aménagez une porte de dérobade pour éviter de rencontrer, en sortant, ceux à qui vous avez fait dire que vous êtes en réunion à la primature ou au parlement.

Sur le plan social, un responsable n’est respectable que s’il est multidimensionnel. Une fois que vous aurez mis avec les fournisseurs votre dispositif en place, vous ne pourrez pas vous limiter à une seule famille. En plus de madame la vraie, il vous faudra la dame-secret, et un peu plus tard celle projet. Ce conseil est exclusivement réservé aux nouveaux ministres mâles.

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1 de démogâchis: terme qualifiant notre démocratie, emprunté à Sneiba Mohamed

Toute reprise partielle ou totale de cet article doit faire référence à www.rimweb.net

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