Moussa Fall, président du Mouvement pour un Changement Démocratique (MCD), membre du FNDU, dans une interview exclusive

Moussa  Fall« Le pouvoir est instable dans son approche du dialogue. Par moments, il manifeste une volonté de l’élargir à l’ensemble des partenaires. Parfois, il s’engage dans une dynamique d’exclusion »

Le Calame : Après une longue pause due, entre autre, au sommet de la ligue arabe, le gouvernement veut relancer les contacts préliminaires avec le FNDU. Pour ce faire, il a mis en place une commission et demandé au Forum d’en faire autant pour que ces 2 structures puissent se rencontrer afin de débloquer le processus, en panne depuis bien longtemps. Cette nouvelle approche vous paraît-elle jouable?

Moussa Fall : Il y a eu effectivement une pause car notre pays se préparait à recevoir des hôtes étrangers et ce n’était pas le moment d’étaler au grand jour nos problèmes internes. Il fallait recevoir les hôtes avec dignité et respect conformément à nos valeurs.

Sur la question du dialogue, vous savez que le pouvoir avait entamé une démarche unilatérale que nous avions refusé d’accepter. Par la suite certains messages et certains actes nous ont amenés à penser que l’agenda annoncé à Néma a été abandonné. C’était l’une des conditions posées par le FNDU. Nous avons, en conséquence, décidé d’ouvrir de nouveau la porte aux contacts informels. L’objet de ces rencontres est de s’entendre sur les voies et moyens les plus appropriés pour ouvrir un dialogue formel et inclusif avec le pouvoir. La condition posée par le FNDU est de parvenir à un accord cadre confirmant la sincérité de chacune des parties à s’engager dans un processus de dialogue constructif. Il faut d’abord franchir cette première étape pour pouvoir envisager la rencontre entre des délégations formelles. A mon avis, la désignation de la délégation du pouvoir est prématurée.

Le FNDU ne s’est pas encore réuni pour constituer sa commission. Le fera-t-il comme l’y invite le monsieur dialogue du pouvoir ?

Le FNDU est en période de renouvellement de ses instances. Mais comme je viens de le dire la formalisation de rencontres entre deux délégations me semble prématurée.

Comprenez-vous l’attitude du gouvernement qui, tantôt se hâte pour dialoguer, et tantôt se rebiffe ? Pourquoi tient-il tant à ce dialogue ? A quoi ce dialogue servirait-il à un président dont le dernier mandat s’achève en 2019? Et qu’est-ce qui empêchent les bonnes intentions des uns et des autres de se matérialiser?

Vous posez une batterie de bonnes questions. Le pouvoir est effectivement instable dans son approche. Par moments, il manifeste en apparence une volonté d’élargir le dialogue à l’ensemble des partenaires. Parfois, comme ce fut le cas à Néma, il s’engage dans une dynamique d’exclusion. Les raisons de ces volte-faces sont à chercher dans ses arrière-pensées. Quelles sont ses véritables intentions ? Où veut-il en venir ? Ce sont ces interrogations que nous voulons élucider pour éviter d’entrer dans un marché de dupes.

Pourquoi tient-il à ce dialogue et à quoi lui servirait-il alors qu’il s’engage dans la dernière phase de son dernier mandat ? Je crois qu’un chef d’Etat partant a tout intérêt à laisser en héritage une situation politique normalisée après son départ. C’est le meilleur acte dont il puisse se prévaloir. Partir après avoir fait deux coups d’état et laisser le pays dans la crise institutionnelle qu’il connaît actuellement aggravera dangereusement son passif et l’image que retiendra de lui l’histoire. Donc, pour être positif, sans trop y croire, j’espère que son intention est de préparer l’alternance de 2019 dans des conditions démocratiques et pacifiées. Après la déclaration publique de renonciation au troisième mandat, il restera à lever le dernier obstacle rédhibitoire à l’enracinement de la démocratie dans le pays, à savoir la garantie de la neutralité de l’Etat et de ses institutions dans les compétitions électorales. Pour nous, seul un gouvernement neutre et consensuel peut assurer cette neutralité. C’est notre revendication centrale et c’est cette réforme majeure que nous voulons mettre en œuvre à travers ce dialogue.

La seconde hypothèse, qui est à prendre au sérieux, consisterait à vouloir faire avaliser par l’opposition un plan pernicieux de reconduction du système autocratique en place. Et c’est pour barrer la route à une telle éventualité que le FNDU temporise pour déceler les véritables intentions du pouvoir et désamorcer ou refuser de s’engager dans un plan machiavélique inacceptable.

Si les bonnes intentions que vous évoquez sont partagées, il n’y aura pas d’obstacle majeur pour ouvrir un dialogue national inclusif avec des résultats salutaires pour la Nation.

L’autre pôle de l’opposition dite « radicale », le RFD, pour ne pas le nommer, n’aurait pas été convié à cette rencontre. Qu’en pensez-vous?

Ma conviction est que le RFD est favorable au dialogue. Mais il a une approche différente qui découle de sa propre expérience dans ce domaine. Il est plus sceptique et il attend de voir. Je suis persuadé que le RFD tiendra compte des résultats des démarches du FNDU si ces résultats sont palpables. En tout état de cause, on ne peut pas avoir un dialogue national, inclusif sans l’implication du RFD.

Certains, au Forum, suspectent le gouvernement de vouloir, en agissant ainsi, de diviser le front de l’opposition. Etes-vous de cet avis ?

Comme je l’ai dit plus haut, tout dépend des arrière-pensées du pouvoir. Si l’hypothèse d’un plan machiavélique se confirme, il fera tout pour diviser l’opposition sachant qu’une opposition conséquente ne validera jamais un tel projet.

Le sommet de la Ligue Arabe s’est enfin tenu, comme prévu à Nouakchott. Le gouvernement vante son succès tandis que d’autres n’ont pas hésité à parler d’échec, en arguant du niveau de représentativité des monarchies du Golfe et de certains poids lourds, comme l’Egypte, le Maroc, la Tunisie… Qu’en pensez-vous au forum ?

Tout le monde a constaté que l’opposition a adopté un comportement responsable avant et pendant le déroulement de ce sommet. Maintenant qu’il s’est achevé, je ne peux pas livrer la position du FNDU qui a ses propres canaux d’information. Pour ma part, je considère que, sur le plan national, les choses se sont plutôt bien passées en dépit de quelques ratés. Sur le plan arabe et international, le sommet de Nouakchott est un échec. Certains des observateurs avertis le décrivent comme étant le sommet qui a enregistré la présence de chefs d’Etat la plus faible, qui a duré le moins de temps (une journée seulement) et qui a eu les résultats les plus décevants de toute l’histoire des sommets de la Ligue Arabe. En passant, il y a lieu d’exprimer toute notre reconnaissance à l’Emir du Koweït qui, en dépit de son état de santé et des inconséquences de notre comportement à l’égard de son pays a tenu à assister à ce sommet.

Ne pensez-vous pas quand même que le gouvernement a relevé là un gros défi en assurant la sécurité des hôtes, en réhabilitant la voirie et embellissant une partie de la capitale ?

Vous savez, nous ne sommes plus au temps des héroïsmes et des épopées chevaleresques. Les choses doivent aujourd’hui être étudiées avec rationalité. Pas avec les sentiments et les défis. Y avait-il urgence ? Non ! Le sommet pouvait être programmé pour l’année prochaine. La Mauritanie était-elle prête ? Non ! Tous les travaux ont été réalisés dans la précipitation avec les surcoûts et les déficiences de qualité. La sécurité des hôtes n’a pas posé de grands problèmes dans la mesure où aucune menace n’a été décelée pour être contrée. Il y a eu un effort louable de pavoisement et de réhabilitation de certaines voieries. C’est vrai. Mais voyons le revers de la médaille pour porter un jugement équilibré. Combien ces travaux ont coûté ? Quelle est leur qualité technique ? Quelles sont les procédures utilisées pour attribuer ces marchés ? A qui ont profité les retombées de ce sommet ?

Sait-on ce que la tenue de ce sommet a apporté ou a coûté à la Mauritanie ?

Ce que je peux dire, c’est que les dépenses publiques ont explosé en avril, mai et juin. Les chiffres de juillet ne sont pas encore publiés. Et je n’ai constaté sur le site du Trésor aucune recette extérieure significative. Le déficit budgétaire global s’est très fortement creusé durant ce deuxième trimestre.

Des militants d’IRA, du Mouvement du 25 février et de Maani chaari gasoil ont été arrêtés. Certains sont déjà condamnés, d’autres en instance de jugement. Que pensez-vous de ces arrestations et des accusations portées contre ces militants ?

La jeunesse dans notre pays a de nombreuses raisons de se révolter et l’expression de son indignation est légitime. C’est même un vecteur essentiel de changement. Nous avons assisté dernièrement à des manifestations de jeunes de l’IRA, du 25 février et Maani chari Gasoil. Les problèmes soulevés sont pleinement fondés. Il est, par exemple, fortement contre-indiqué de déplacer des populations urbaines à plus d’un kilomètre des lieux où elles avaient leurs habitudes leurs faibles moyens de subsistance. Il est aussi inacceptable de maintenir les prix des hydrocarbures à la pompe au niveau où ils sont alors que les cours mondiaux du pétrole sont au plus bas. Certains actes commis par des jeunes sont regrettables dans la mesure où chacun se doit de respecter les droits à la propriété privée, à l’intégrité physique de tous les citoyens y compris les responsables et à l’inviolabilité des édifices et institutions publiques et privées.

Cela dit les réponses des autorités sont disproportionnées. Des arrestations dépassant les cercles directement concernés surtout pour les militants de l’IRA, des peines de prison sans commune mesure avec la gravité des faits incriminés. Des maltraitances ont été signalées durant leur arrestation et leur détention.

D’une manière générale, on constate un net recul des libertés dans le pays. Ces actes de répression sont venus s’ajouter aux restrictions faites pour les partis politiques qui doivent désormais présenter des autorisations pour leurs activités dans les hôtels.

Nous condamnons avec force cette répression et ce recul des libertés. D’ailleurs le FORUM compte initier des actions fortes pour barrer la route à ce durcissement et rétablir les espaces de liberté chèrement acquis.

La reprise annoncée des activités de « Tasiast » et l’exploitation du gaz offshore, découvert au large des côtes mauritano-sénégalaises pourraient-elles apporter une bouffée d’oxygène à l’économie mauritanienne fortement éprouvée par la baisse des prix des industries extractives? Que pensez-vous de l’accord conclu entre l’Etat et « Tasiast » ?

A première vue l’accord passé avec « Tasiast » est un bon accord. Cela dit il aurait pu être scellé depuis longtemps et de manière mois brutale. Les sociétés étrangères qui investissement dans notre pays et les sociétés nationales aussi doivent être entourées de tous les égards propres à les mettre en confiance dans l’exercice de leurs activités. En contrepartie, ces sociétés doivent respecter la règlementation et l’ensemble de leurs engagements vis à vis du pays. Si certains manquements sont constatés, il y a lieu de les traiter avec fermeté mais sans brutalité. Le comportement de l’administration vis à vis de Kinross et d’autres sociétés est peut-être justifié quant au fond mais, dans la forme, il s’est avéré préjudiciable, au fonctionnement normal de cette entreprise. Celle-ci a dû interrompre certaines de ses activités alors qu’elle venait de sortir d’une grève de deux mois.

Sur l’autre volet de votre question, je ne pense pas que les évènements que vous avez mentionnés sont de nature à changer la donne économique cette année. « Tasiast » a traversé une période difficile et l’exploitation du Gaz n’est pas pour demain.

Une affaire de détournement des engrais destiné aux agriculteurs défraie la chronique depuis quelques jours. Que vous inspire ce scandale dans un pays où les pouvoirs publics affichent leur croisade contre la corruption ?

Je ne vois pas la croisade contre la corruption dont vous parlez. Les contrôles ne se font plus de manière régulière et systématique et on laisse le temps aux malversations de dépasser les limites du raisonnable. C’est le cas à Rosso comme ce fut le cas pour les trésoreries régionales. Les seules personnes actuellement poursuivies sont de simples trésoriers régionaux ou des agents subalternes. Le vrai refuge de la gabegie, là où les marchés de gré à gré et la corruption fleurissent par milliards, reste à l’abri des contrôles et des inspections.

Il y a de nombreux détournements dont les auteurs sont restés impunis et on constate des cas d’enrichissements illicites qui ne font l’objet d’aucune vérification de la part des pouvoirs publics. La loi sur les déclarations de patrimoine des responsables et leur publication n’est plus respectée depuis 2008. La transparence sur l’évolution de ces patrimoines est un indicateur essentiel pour mesurer le sérieux de la lutte contre la corruption.

L’affaire des engrais est encore en cours. Je ne peux donc pas me prononcer là-dessus en attendant de plus amples informations. Mais je crains fort qu’elle ne retombe dans les oubliettes comme toutes celles qui l’ont précédée.

D’une manière générale, la lutte contre la corruption annoncée en fanfare en 2008 n’a été qu’un feu de paille vite oublié dès que les objectifs de consolidation du pouvoir actuel ont été atteints. Il en a été de même d’autres slogans comme par exemple la lutte contre la pauvreté dont la population n’est désormais plus dupe.

Propos recueillis par Dalay Lam

Source : Le Calame

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