Neuf mois

bechir ben yahmed
Étrange et rare moment que ce début du mois d´août 2013 : tout se passe sur la scène internationale comme si un grand horloger avait donné, au même moment, le départ de plusieurs joutes qui vont nous occuper pendant les prochains mois.
Les pièces s´étaient déjà mises en place sur leurs échiquiers respectifs en juin et juillet, et, au signal, plusieurs parties ont commencé, en même temps ou presque : en Égypte comme en Tunisie, en Iran comme au Mali, pour ne parler que de ces quatre pays.

Simultanément, à Washington, après une très longue interruption, les négociations entre Israël et les Palestiniens (du Fatah) ont repris, avec pour objectif la création d´un État palestinien indépendant mais contrôlé et démilitarisé.
Et l´on a assigné aux pourparlers une durée de neuf mois : les négociateurs ne pourront ni renoncer au dialogue avant la fin d´avril 2014, ni dépasser sensiblement cette échéance.
Pourquoi un tel délai ? Il est lié, à mon avis, à l´autre négociation qui va s´engager, dès septembre, entre les États-Unis et l´Iran sur le programme nucléaire de ce dernier et à laquelle Tel-Aviv et Washington ont, sans le dire, fixé la même limite dans le temps : ou bien un accord est trouvé avec l´Iran d´ici à avril 2014 ou bien on constatera qu´il est hors de portée et on étudiera d´autres options.
À la réflexion, ce délai de neuf mois, celui d´un enfantement, me paraît nécessaire et suffisant pour savoir si les évolutions qui ont commencé en ce début du mois d´août en Égypte comme en Tunisie, en Iran comme au Mali sont allées ou non dans le bon sens.

Égypte : le nouveau régime, où l´armée et son chef, le général Abdel Fattah al-Sissi, jouent un rôle prépondérant, voire démesuré, est entré dans son deuxième mois, et « les Frères » sont redevenus les opposants qu´ils ont toujours été.
Au gouvernement, ils ont montré qu´ils n´étaient ni préparés à exercer convenablement le pouvoir, ni même soucieux d´en faire l´apprentissage.
Leurs adversaires en ont conclu qu´il était trop dangereux de leur abandonner les rênes : ils se sont ligués pour les déloger, ont reçu les soutiens financiers et extérieurs dont ils avaient besoin et ont réussi leur « coup ».

On ne peut pas approuver la manière dont l´armée égyptienne et les services de sécurité traitent les Frères musulmans depuis un mois.
Force est de constater en tout cas que si ces derniers se sont montrés inaptes à gouverner, ils savent, en revanche, s´opposer. Ils en ont une longue expérience, il est vrai, et, depuis un mois, ils le font avec une maîtrise certaine, alternant, selon un savant dosage, actions pacifiques et actions violentes.
Mais, se prévalant de leur « légitimité électorale », ils n´ont pas accepté à ce jour d´avoir été écartés du pouvoir, font de l´obstruction, s´efforcent d´empêcher leurs adversaires de gouverner.
Le pays n´est pas au travail, et l´on y a dénombré, en un mois, plus de deux cents tués, presque tous islamistes.
Comment sortir de cette impasse ?

Par un compromis qui s´esquisse en ce moment même, avec l´aide d´amis de l´Égypte, dont l´Union africaine et l´Union européenne : les islamistes se résigneraient à une nouvelle « cure d´opposition », mais avec les garanties dues aux opposants dans une démocratie. Et ils bénéficieraient, à court terme – d´ici à neuf mois -, d´une nouvelle chance d´accéder au pouvoir par les urnes en nouant d´autres alliances.
Eux et leurs adversaires libéraux ou démocrates auront tour à tour exercé le pouvoir et connu l´opposition pour une courte période, et chacun aura tiré les conséquences de ses erreurs.

Pour l´Égypte comme pour la Tunisie, qui est entrée, elle aussi, dans un nouveau cycle de sa révolution, il y a un enseignement principal à tirer de la première phase – deux ans environ – du Printemps arabe.
Le soutien-caution de la Turquie et, plus particulièrement, de son Premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, aux islamistes tunisiens et égyptiens – un soutien qui ne se dément pas et qu´Erdogan a même étendu au Hamas, à Gaza – nous a induits en erreur et fait penser qu´ils avaient déjà fait le chemin parcouru par leurs homologues turcs de l´AKP.
Nous avons donc cru, de bonne foi, que les islamistes d´Égypte et de Tunisie pouvaient passer de la clandestinité au gouvernement, sans transition ni préparation. Ils se sont très vite et très nettement révélés incapables d´accomplir ce tour de force.
Mauvaise expérience faite, il s´impose, dans leur propre intérêt et dans celui des deux pays en tout cas, de les faire passer, pour un temps, par la case opposition, mais, cette fois, déclarée et légale.
On a entrepris de le faire en Égypte, mais il aura fallu l´intervention – regrettable – de l´armée égyptienne, trop portée, elle, à cet exercice. On devra le faire en Tunisie tôt ou tard et, je l´espère, sans aide ni militaire ni étrangère.
L´Égypte, elle, a donné à son armée au fil du temps une assise économique et un rôle politique. Elle l´a érigée en arbitre suprême et, s´il n´y prend garde, le pays deviendra, comme la Turquie d´hier et le Pakistan d´aujourd´hui, une démocratie sous surveillance militaire.
Peut-être même l´est-il déjà !

Éloignés géographiquement, différents sur presque tous les plans, l´Iran et le Mali connaissent, simultanément en ce mois d´août 2013, la même mue, ou plutôt la plus extraordinaire des évolutions.
Au sortir d´une crise qui aura secoué le Mali plus que l´Iran et débouché sur l´élection d´un président de la République, ils entrent l´un et l´autre de plain-pied dans une ère nouvelle.
Désormais, les citoyens des deux pays se sentent représentés et pensent qu´ils vont être gouvernés. Ils regagnent le respect d´eux-mêmes ainsi que l´espoir d´une réintégration dans leur région et au sein de la communauté internationale.
Mais nous retrouvons, ici, au Mali comme en Iran, ce délai à l´issue duquel les fruits devront avoir tenu la promesse des fleurs.
D´ici au mois d´avril 2014, nous saurons si les lourdes responsabilités qui reposent sur les épaules de Hassan Rohani, investi le 4 août, et d´Ibrahim Boubacar Keïta, le mieux placé pour être le gagnant du deuxième tour prévu pour le 11 août, auront été assumées, et les défis, relevés.

Source : JA

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