Nigeria : « Enlevée par Boko Haram », un voyage au bout de l’enfer

lycéennesEnlevée alors qu’elle n’avait que 14 ans et mariée de force à un « marabout » de Boko Haram, Assiatou a choisi de raconter son histoire pour se délester de sa douleur et de ses angoisses.

Elle a adoré Paris, ses grands monuments, la balade sur la Seine en Bateau-Mouche, la tour Montparnasse… Assiatou (le prénom a été changé) n’est pourtant pas une touriste comme les autres. Cette jeune Nigériane de 15 ans a séjourné en France fin janvier pour la présentation de son livre-témoignage Enlevée par Boko Haram, coécrit avec la journaliste franco-algérienne Mina Kaci et publié chez Michel Lafon. Un ouvrage-choc dans lequel elle raconte ses quarante-cinq jours passés aux mains des terroristes de la secte islamiste. Quarante-cinq jours de séquestration et de viols sous la menace d’une kalachnikov. Quarante-cinq jours au cours desquels on lui a volé sa dignité, dénié toute humanité. Les exactions rapportées sont connues, mais les entendre relatées par l’une des victimes leur donne une tout autre épaisseur.

La vie d’Assiatou bascule un jour de novembre 2014, quand Boko Haram s’empare de sa ville, Damasak, dans le nord-est du Nigeria. Assiatou raconte l’irruption des soldats dans son école, le brouhaha qui emplit la salle. La bousculade, les cris, les lamentations… Puis le chacun-pour-soi pour tenter de fuir l’abomination. La jeune fille décrit aussi la panique dans la rue, les parents aussi désemparés que les enfants. Son propre père partira sans sa famille, en s’excusant.

Capturée avec sa mère, ses frères et sa sœur, elle est conduite dans une case de transit – une maison confisquée à ses propriétaires – en attendant d’être livrée à son « époux », comme une quarantaine d’autres jeunes filles. L’adolescente se souvient de la manière dont sa mère a tenté de la soustraire aux regards des combattants. De la voix masculine et des tirs de mitraillettes qui extirpent les filles de leur dérisoire cachette. De son simulacre de mariage avec un prétendu marabout de l’âge de son père, dont elle recevra même une dot : un peu d’argent et un portable. Une mascarade, qui permet de légitimer les viols pratiqués quotidiennement.

L’obsession de la fuite

Témoin involontaire de scènes macabres (son « mari » égorgea un homme devant elle), la jeune esclave joue les soumises pour mieux organiser sa fuite – c’est devenu une obsession. Au prix d’un courage inouï, elle y parvient, en compagnie de trois autres camarades d’infortune. Pour retrouver sa famille au Niger, Assiatou traverse le lac Tchad à pied. Reste alors deux épreuves : les tests de grossesse et de sida, qui se révèlent heureusement négatifs. Dépressive au terme de ce parcours, elle sombre dans un profond mutisme. Le livre relate aussi son combat pour se reconstruire, grâce notamment à son psychologue. Sans doute aussi grâce à ses parents, des musulmans invétérés et analphabètes pour qui la perte de la virginité avant le mariage était synonyme de souillure. Ils ont pourtant su trouver les mots justes : « Ce n’est pas ta faute. »

Terrifiée à l’idée qu’« ils » retrouvent sa trace, Assiatou a hésité avant de raconter son histoire dans un livre. Elle écrit : « J’écris et je crie ma colère, mon indignation, ma fureur. J’écris et mon esprit torturé se libère, ma résistance se déploie. » Ce livre-thérapie a nécessité trente-cinq jours d’entretiens entre la journaliste et l’ex-captive. Mina Kaci s’est parfois posée en porte-parole d’Assiatou, l’aidant à verbaliser, à donner du sens à ses propos.

Elle se dit persuadée que l’adolescente atteindra le but qu’elle s’est fixé : devenir médecin. Un pied de nez à Boko Haram. Réfugiée au Niger, démunie, elle sait que cela prendra du temps. « Je reste vulnérable dans un corps animé d’une nouvelle vigueur. Je renais sans toutefois effacer l’épreuve de Boko Haram. Il m’a marquée à jamais. »

Clarisse Juompan-Yakam

Source: Jeune Afrique

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