Nigeria: Liantu Andrawus, mariée de force à un islamiste de Boko Haram

Une partie des jeunes filles enlevées à Chibok par Boko Haram a pu s'enfuir, comme ces jeunes filles, ici en mai 2015-AFP PHOTO-STRIl y a un an, plus de 200 lycéennes ont été enlevées à Chibok par les islamistes de Boko Haram. Certaines ont pu s’échapper, mais la plupart de ces adolescentes auraient été forcées de se marier et de se convertir à l’islam. Liantu Andrawus est une jeune chrétienne d’une vingtaine d’années, originaire de Gwoza où Boko Haram affirmait il y a quelques mois avoir imposé un califat. Captive des islamistes pendant trois mois, dans la forêt de Sambisa, elle raconte son calvaire.

RFI : Liantu Andrawus, vous êtes réfugiée dans l’Etat de Nasarawa avec près de 2200 autres personnes. Comment en êtes vous arrivée là ?

Liantu Andrawus : Je suis originaire de Gwoza. Avec ma famille, nous avions décidé de fuir les violences et d’aller nous réfugier à Abuja. Mais en chemin, sur la route de Maiduguri, nous sommes tombés sur des insurgés de Boko Haram. Dans la voiture, ils ont tués les six hommes qui étaient avec moi, parce qu’ils avaient refusé de se convertir à l’islam. Moi aussi, j’ai refusé de me convertir. Mais ils m’ont épargnée. Ils m’ont emmenée à Takwala, juste à l’entrée de la forêt de Sambisa, où j’ai passé trois mois. Ensuite, ils m’ont ramenée à Gwoza.

Que s’est il passé pendant ces trois long mois ?

Ils ont décidé que je devrais me convertir à l’islam et m’ont annoncé que je devrais me marier avec l’un d’entre eux. Je leur ai dit que je suis déjà mariée et que j’ai un enfant. Mais ils n’ont pas voulu m’écouter. J’étais enfermée avec six autres femmes d’un village voisin. Elles ont aussi été forcées de se marier avec un Boko Haram.

Comment avez-vous été mariée ?

Ils ont organisé une cérémonie. Nous étions deux. On nous a rebaptisées. L’autre femme s’appelait Grace, on l’a nommée « Maryama ». Et moi, ils m’ont nommée « Aïcha ». Au cours de la cérémonie, un homme est venu vers moi. Il ne m’a pas adressé la parole. Il s’est présenté auprès de l’ensemble du public pour dire qui il est. Puis, ils ont décrété que le mariage était scellé. Le soir même, nous avons dû consommer le mariage.

Ensuite, on m’a enfermée dans une maison et on m’a donné un hijab. J’ai alors protesté, et je leur ai dit que je ne comprenais pas leur manière de célébrer un mariage : un mariage sans témoin, sans mes parents et sans ma famille… Ils m’ont répondu que ça n’est pas leur problème, c’est leur manière de faire. Donc j’étais contrainte de rester avec cet homme. Je n’avais pas le choix, cet homme était armé. Je n’avais donc pas la possibilité de fuir.

Comment cela s’est-il passé ensuite ? Comment vous ont-ils convertie à l’islam ?

Cet homme avait déjà plusieurs femmes. Mais l’une d’elle était comme moi, c’était une chrétienne qui a dû se convertir. Nous étions toujours ensemble. On nous forçait à nous asseoir par terre et quelqu’un nous faisait répéter des versets du Coran. Après ces cours, nous devions prier. On nous laissait sortir de la maison uniquement pour faire nos ablutions. Ensuite, on devait rentrer de nouveau dans la maison pour prier. C’était tous les jours la même chose. Jusqu’au jour où j’ai pu m’enfuir.

Dans ces conditions, comment avez-vous réussi à vous enfuir ?

J’avais remarqué que je n’étais pas surveillée au moment où je priais. Donc un jour, au lieu de prier, j’ai pris la fuite. Mais j’ai laissé derrière moi plusieurs personnes. Parmi ces femmes, il y avait une dame qui a donné naissance à un petit enfant. Les autres n’étaient pas enceintes. Je suis la seule de cette maison à avoir pu fuir.

Il ne m’a pas adressé la parole. Il s’est présenté auprès de l’ensemble du public pour dire qui il est. (…) Le soir même, nous avons dû consommer le mariage.
Liantu Andrawus

Est-ce que l’apprentissage du Coran avait lieu uniquement dans cette fameuse maison dans laquelle vous étiez enfermée ? Ou étiez-vous, par moment, amenée à vous déplacer ?

J’ai passé trois mois dans la forêt de Sambisa, puis on m’a déplacée à Gwoza, où j’apprenais le Coran. Là bas, lors des séances de récitation du Coran, j’ai rencontré à plusieurs reprises les jeunes filles enlevées de Chibok. On apprenait ensemble.

Comment se portaient-elles ?

La plupart de ces filles ont également été mariées de force. Elles portaient toutes le hijab. 18 jeunes filles ont refusé de se marier. Elles ont été enfermées dans la maison d’un sénateur, un certain Ndumé. Elles ont été enfermées et personne n’était autorisé à leur rendre visite.

Qu’en est-il des autres filles ?

Les autres jeunes filles, elles ont été mariées à des Kanuri (peuple vivant sur les bords du lac Tchad, NDLR). Certaines étaient mariées à des Fulani (Peuls, NDLR). A chaque fois qu’on se voyait, elles se mettaient à pleurer, à pleurer très fort… Elles avaient vraiment l’air malheureuses. Elles sont sans espoir. Elles regrettent leur vie normale. Que peuvent-elles bien faire ?! Elles ne peuvent pas courir et s’enfuir. Il y avait des hommes armés partout. Donc, leur seul moyen de s’exprimer, c’était de pleurer.

Ils disent qu’ils veulent établir un califat, une sorte d’Etat dans lequel seule la religion musulmane aurait droit de cité. Ils m’ont dit qu’ils ne croient pas en Jésus. Ils disaient qu’ils voulaient amener tout le monde à se convertir à l’islam, et qu’ensuite, il n’y aurait plus de guerre. Mais personnellement, je ne les considère pas comme de vrais croyants.

Lorsque j’étais dans la forêt de Sambisa, j’ai remarqué qu’ils avaient aménagé un espace réservé aux exécutions : dès qu’ils voulaient tuer quelqu’un, ils les massacraient là-bas, comme si c’étaient des animaux. Ils avaient un rituel : les hommes massacrent les hommes ; les femmes massacrent les femmes. Par exemple, quand ils voulaient tuer une femme, ils demandaient aux femmes captives, si elles étaient bien d’accord pour les massacrer de leurs propres mains.

Une fois qu’ils ont trouvé une femme, ils lui donnent un couteau et elle est contrainte de découper la victime. C’est leur manière d’agir, donc je pense qu’il y a des motivations qui dépassent la religion. Car pour moi, ça n’est pas possible d’agir comme ça pour des raisons religieuses.

RFI

 

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