Non, la Mauritanie n’est pas ce que vous croyez.

Gaston Kelman

Informé des manifestations qui se dérouleraient périodiquement à l’ambassade de Mauritanie à Paris, je suis allé le 12 juin m’en rendre compte personnellement. Là, j’ai appris qu’une rencontre-débat se tenait le même jour à l’Assemblée nationale sur la Mauritanie. Je m’y suis rendu.

À la porte, mon ami l’avocat mauritanien Jemal Ould Mohamed a été pris à partie par Biram Dah Abeid, un autre défenseur des droits de l’homme en Mauritanie. Les propos étaient d’une vulgarité inattendue, surtout quand on sait que le principal reproche qui était fait au jeune avocat, c’est de faire son métier en appliquant le premier des droits humains, selon lequel tout le monde a droit à être défendu.

Jemal, défenseur du président mauritanien notamment contre Noël Mamère qui avait proféré des projets inimaginables contre lui, était un «mercenaire» aux yeux de Monsieur Dah Abeid.

La colère du grand homme viendrait du fait que la veille, il avait rencontré Jemal à France 24 en langue arabe. Hors antenne, il aurait reconnu que le président Aziz avait fait bien avancer le problème des séquelles. Seulement, à l’antenne, il a tenu des propos diamétralement opposés. Ce que n’a pas manqué de lui signaler Jemal.

L’homme s’est déchaîné à l’antenne et sa poursuivi son invective le lendemain, à la porte de l’Assemblée. Contrairement à ce que prétend Monsieur Diko, je n’ai pas été «foutu dehors» par la sécurité. J’ai abandonné l’idée d’assister à un débat où il était clair que les organisateurs ne pouvaient supporter un autre son de cloche que le leur. Je les ai donc laissés à leur infaillibilité et m’en suis allé vers d’autres cieux plus cléments.

Je n’ai jamais caché ma sympathie pour le peuple mauritanien que comme tout le monde, j’avais un peu hâtivement jugé d’esclavagiste. Puis un jour, je l’ai visité. Pourquoi lui et pas un autre ? Tout simplement parce que le président – un Maure supposé esclavagiste – avait accepté de me recevoir. Je m’intéressais de plus en plus aux expériences démocratiques africaines.

J’aurais bien voulu travailler avec le Mali ou encore tel ou tel autre pays. Mais nulle part je n’ai reçu un accueil favorable. Bien des gens m’ont fait comprendre que le complexe du Noir aurait permis à n’importe quel journaliste ou écrivain blanc d’être reçu, mais que moi, je n’étais qu’un Noir et donc bien peu de chose aux yeux des entourages des leaders noirs.

Quand j’ai sollicité le président mauritanien – maure, donc blanc -, échaudé par l’accueil humiliant que j’avais essuyé de la part de mes «frères noirs», instruit comme tous les profanes du «racisme mauritanien», j’ai insisté pour que l’on dise au président que j’étais défini comme noir.

Je n’oublierai jamais sa réaction. « Vous dites que ce Monsieur est un Noir et il a rencontré un tel succès chez les Blancs. Alors c’est qu’il est très bon et j’ai bien envie de le rencontrer ».

J’ai été en Mauritanie. J’ai rencontré des hommes et des femmes de toutes les classes sociales – du président maure de la république au serviteur noir sous la tente dans le désert – et de toutes les races.

Je les ai écoutés, je les ai entendus. Ils m’ont ouvert leurs cœurs et leurs portes. J’ai écrit un livre sur ce peuple. J’ai accompagné ses représentants à l’ONU comme consultant indépendant, pour écouter leur plaidoyer contre l’esclavage et le travail qu’ils avaient accompli pour en éradiquer les séquelles. Je ne le regrette pas.

Ils m’ont invité dans leurs ambassades, dans leurs consulats. Alors, j’ai compris que les exemples vivants sont d’un autre pouvoir. J’ai été surpris par la diversité des races qui régnait dans les bureaux.

J’ai rencontré l’ambassadeur de Mauritanie à Genève, un haratine, le consul à Paris, un Soninké devenu ambassadeur par la suite. Je rapporte ce que j’ai vu et qui m’a interpellé sur le racisme dont on accuse la Mauritanie. J’aimerais que les peuples du Maghreb qui n’ont jamais défrayé la chronique du racisme, présentent la même diversité raciale dans leurs représentations diplomatiques.

J’aimerais que les représentations diplomatiques de la France présentent la même diversité. Et ce n’est pas pour cela que l’on clouera la France au pilori du racisme. Ce n’est pas pour les propos de quelques dinosaures békés de Martinique, séquelles vivantes d’une autre ère, que l’on va dresser des procès à la France.

Vous avez peut-être entendu parler de l’arbre de la colère en Louisiane, cet arbre sous lequel encore en 2006, seuls les élèves blancs se croyaient le droit de s’asseoir. Quand les élèves noirs ont enfreint cette règle, le lendemain matin, 1er septembre 2006, trois cordes à noeud coulant pendaient à une branche de l’arbre.

La corde, dans cette région, évoque l’esclavage, les lynchages et le Ku Klux Klan. Pourtant Condolezza Rice était ministre et deux ans après Obama devenait président. Cette lourde séquelle de la traite justifie-t-elle que l’on oublie tout le chemin parcouru dans ce pays où même les Black panthers ont compris que leur combat serait désormais d’arrière-garde ?

Le Noir et ses amis ne se rendent pas compte qu’à ramener toutes les perspectives sur le domaine coloriel, ils fragilisent un groupe, celui des Noirs. Je ne le répèterai jamais assez.

Chaque fois que le Noir se définit comme Noir, il entre dans le lexique raciste du 19ème siècle et en accepte les critères. Le salut du Noir passe par une seule et unique perspective, éradiquer cette identité colorielle dont il est victime, dont tous les peuples se sont servis pour l’asservir ou le minimiser. Ce n’est pas le Noir qui a été esclave.

C’est un groupe qui s’est trouvé sur un territoire que certains facteurs ont conduit à être le lieu de production des esclaves. Est-ce à cause de leur couleur que les Indiens ont été exterminés et que les rares survivants sont aujourd’hui parqués dans des réserves du Montana comme les gnous du Sérengueti ou les antilopes de Waza ? Que les aborigènes d’Australie ont subi un sort sensiblement identique ?

Le critère qui a été à la base de la programmation du génocide juif, arménien ou tutsi n’est point coloriel. Il est bestial.

Je refuse de me donner mes boursouflures comme  »d’authentiques gloires.  » Et je ris de mes anciennes imaginations puériles. Comme Césaire, je ne voudrais pas faire de ma couleur et de mon histoire, la seule perspective qui justifie mon passé et définit mon avenir. Je ressens une profonde pitié pour ces êtres sans scrupule et de bien peu d’intelligence qui, comme des tiques, collent aux oripeaux désincarnés du passé pour en sucer un sang rare et infesté.

L’exploitation du passé mauritanien est triste et mesquine. Non qu’il ne se soit rien passé. Mais il n’existe pas plus de séquelles ici qu’ailleurs. J’affirme même qu’il existe ici, moins de séquelles qu’ailleurs dans les pays du Maghreb, dans les vieilles terres castées d’Afrique de l’Ouest ou de l’Inde, dans les monarchies pétrolières du Golfe.

Mais il est plus reposant, plus lâche et plus payant de ramener tout à la dimension colorielle dans laquelle, le pauvre noir issu d’un peuple qui a beaucoup souffert, est la victime éternelle et sans tache. L’Occident chrétien bat à jamais sa coulpe et les nécrophages nègres se repaissent de cette charogne. J’affirme que les scandales sur l’esclavage qui émaillent les rubriques françaises ne sont point mauritaniens.

Pourquoi tous ces exemples plus haut ne sont pas plus parlants que les fantasmes de quelques croisés souvent à double jeu ? Parce que comme toujours, c’est ceux qui reconnaissent leurs fautes passées et veulent s’amender qui sont victimes de la vindicte des lâches.

Aujourd’hui, le monde occidental qui a fait son mea culpa sur l’esclavage, l’a criminalisé, a produit des maires de grandes villes et un président aux Etats-Unis, des ministres, des députés et des sénateurs en France ou en Angleterre, ce monde subit plus les critiques que le monde arabo-islamique qui n’a jamais généré même une simple pensée philosophique contre l’esclavage et au sein duquel les Noirs sont encore désignés par des appellations les plus avilissantes possibles.

Alors, si je ressens de la pitié pour les exploiteurs de la situation mauritanienne, j’ai du mépris pour leurs leaders qui instrumentalisent cette situation, font preuve d’une bonne dose de malhonnêteté intellectuelle, trompent l’opinion internationale, veulent museler ceux qui ne pensent pas comme eux en usant de l’invective, du mensonge, d’un chantage abject et de l’insulte.

Je mets en garde les autorités politiques et intellectuelles françaises qui prêtent trop facilement leur logistique et leur oreille à ces personnes. Elle n’est pas loin la position inepte du genre de celle dans laquelle est tombé Noël Mamère qui, après avoir écouté ces gens-là, s’est autorisé à proférer des insultes contre le président mauritanien. Aujourd’hui, je pense qu’on ne l’y prendra plus.

Gaston Kelman. Paris, le 19 juin 2013.

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