Nous aurions un Séguéla national

AZIZ-SEGUELADebellahi Abdeljelil : J’avais trouvé tout à fait pertinente l’analyse de Sneiba Mohamed, publiée sur Cridem en date du 24janvier 2014, et à travers laquelle il avait jugé que la bataille de la Présidentielle de juillet 2014 en Mauritanie, avait déjà commencé. 

Une trouvaille  originale de la Présidence mauritanienne était venue me  conforter dans ce jugement, en corroborant les arguments avancés par Mohamed Sneiba. En effet, les services de communication du Président avaient mis en ligne depuis le 27 janvier 2014, un site sur lequel tout jeune pouvait s’inscrire, dans l’espoir de se voir retenu, et faire partie des deux cent jeunes privilégiés qui devaient avoir la faveur de rencontrer le Président de la République, et de « bâtir, avec lui, la Mauritanie de demain ». Les jeunes reçus en ‘’conclave’’ finiront par être au nombre de 400. Mais il n y a pas de mal à une inflation, même à 100 %, si ça se limite, en nombre et genre, aux jeunes du pays.

J’avoue, qu’en prenant connaissance de cette initiative, j’avais trouvé une raison de plus pour regretter ma jeunesse.  Surtout que le slogan « vous êtes l’espoir …» – sans préciser pour qui – « ils débattront avec le chef de l’Etat, de la situation du pays, de son devenir, ainsi que de leurs propres projets…», était, à la fois, motivant et mobilisateur.

Ce style de communication adopté par le locataire du Palais Ocre(1) – et qui tranche singulièrement avec celui de tous ses prédécesseurs, qu’ils soient civils, militaires, militaires ‘’civilisés’’, ou civils ’militarisés’’ – m’a fait penser à Jacques Séguéla.

Jacques Séguéla a été le « spin doctor » de nombreuses personnalités politiques, aussi bien en France que dans d’autres parties du monde.

En France, il s’est fait remarquer lors de la campagne présidentielle de 1981, par le slogan puisé dans un célèbre discours de Léon Blum daté du 5 juin 1936 : « La force tranquille ». Viendront ensuite, en 1988, « Génération Mitterrand », inspiré de la campagne « Génération Pepsi » de 1984, ou « D’abord l’emploi ». Il parait aussi qu’il a conseillé plusieurs dirigeants à travers le monde : en Asie, en Amérique latine, mais aussi, et surtout, en Afrique.

En Afrique, il avait travaillé pour le président camerounais Paul Biya en 1992, qui est toujours aux commandes. Il a aidé également les défunts présidents Omar Bongo du Gabon et Togolais Gnassingbé Eyadema en 1997. Vous n’ignorez pas que chacun de ses deux derniers illustres clients de Séguéla, avait laissé, en héritage, le ‘’Gouvernail’’ de son pays à l’un de ses fils. Seul Abdou Diouf, qui aurait mis à contribution, en 2000, les valeureux services de Séguéla, s’était résigné, plus tard, à quitter la présidence sénégalaise par alternance élective, normale, et pacifique. L’histoire politique africaine, en particulier sénégalaise, le lui a retenu, en gros caractères, à son actif.

C’est suite à ce rapide balayage rétrospectif du rôle joué par ce spécialiste en communication dans le « façonnement » de bon nombre de personnalités politiques, que je me suis interrogé si notre « chef très éclairé » n’aurait pas son Séguéla à lui.

Qu’il en ait un ou non, il doit, tout au moins, s’inspirer de ses méthodes, en adoptant une stratégie imparable articulée autour de trois axes principaux, avec un socle fondateur : laisser ses adversaires accumuler les erreurs.

Le premier est ce qu’il a, habilement, appelé la rupture avec les méthodes du passé. Celles-ci, il les a bien connues en évoluant pendant de longues années dans le sillage de son véritable prédécesseur, même s’il donne, parfois l’impression, qu’il se préfère successeur ou héritier, sans transition, du Père de nation Moctar Ould Daddah. Durant sa vingtaine d’années au pouvoir, son prédécesseur (physique) , Ould Taya, avait dompté et domestiqué les mauritaniens en alternant, non sans subtilité dans le maniement, le bâton et la carotte. Lui, ayant observé et étudié longtemps et minutieusement le comportement de ses compatriotes, et mesuré leur appétit insatiable, a jugé qu’ils ne méritaient, tous comptes faits, que le bâton. La carotte, on en aurait besoin ailleurs pour, semble-t-il, le développement d’un pays en honteux retard. Il ne serait en avance, toujours, que par rapport  « aux pays voisins ».

Le second axe est caractérisé par une série de slogans irrésistibles qu’il a su adopter, dès le début, pour convaincre tout le monde qu’il était différent de tous ceux qui l’ont précédé, même ceux qui l’ont inévitablement façonné. Parmi ces slogans, ‘‘le changement constructif’’, ‘’la lutte contre la gabegie’’, ‘’ la Mauritanie nouvelle’’, ‘’la Mauritanie profonde’’, et le génial et anticonstitutionnel ‘’Président des pauvres’’. Il y a même eu, à un moment, du ‘’Génération Aziz’.

La troisième articulation, plus complexe et ramifiée, est celle des rencontres et bains de foules. Destinées à donner une image de proximité du peuple, ces rencontres avaient été inaugurées par celle qui a regroupée autour de lui, des centaines de femmes au palais présidentiel, peu de temps après sa prise du pouvoir. 

C’est là où le peuple avait ‘’réclamé’’ (on dirait que le général maréchal d’Egypte s’en est inspiré), à travers les ladies de la high society (nos Mama Benz), sa candidature aux élections qu’il était en train de programmer, d’organiser et de gagner. Ont suivi les rencontres bains de foules à l’occasion des visites tonitruantes et les interminables discours à la Sékou Touré du temps de radio Kankan, avec la maîtrise du verbe en moins. 

Il est vrai que suite aux péripéties de sa blessure par ‘’balle amie’’ en octobre 2012, quelque chose avait indéniablement changé dans le comportement et le style de l’Homme. Ainsi, ses sorties bouillonnantes ont diminué en nombre et baissé d’intensité. Par contre, on ne compte plus les « visites inopinées » où, paradoxalement, il trouve tout le monde à son accueil : inspiration ou intuition des visités ? Fuites, ou démagogie ? Cherchez à savoir !

Aussi, on ne peut guère oublier la cérémonie annuelle, instituée en fait pour célébrer, sans le dire expressément,  l’anniversaire de la reprise du pouvoir (rectification), et baptisée ‘’rencontre avec le peuple’’. Au cours de ce ‘’show’’ très médiatisé, le Président est censé communiquer directement avec les citoyens qui le désirent. Mais, chose insensée, on oublie toujours de mettre des numéros verts à la disposition des pauvres démunis pour pouvoir joindre leur adulé Président. Les observateurs constatent, non sans étonnement, que cette manifestation n’a pas eu lieu en août 2014, contrairement à l’accoutumée. A-t-elle été supplantée par la rencontre avec les jeunes ? A ma connaissance, aucune explication officielle n’a été fournie à ce sujet.

Le forum des experts mauritaniens exerçant à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, celui des investissements qui l’a suivit, en plus de la fameuse rencontre, largement médiatisée, qui a eu lieu avec la jeunesse, sont des éléments à inscrire, en caractères gras, dans le dispositif de la machine officielle de communication-propagande,  omniprésente, et perpétuellement préélectorale,

Je disais plus haut que quelque chose avait changé dans le comportement de l’homme, depuis « la balle amie », que certaines médisances qualifient de « balle d’amie ». La métamorphose est en train de se confirmer davantage, au cours de cette première des cinq années du second (et théoriquement dernier), mandat présidentiel de l’homme. Le plus éloquent à cet égard, est la visite marathon qu’il est en train d’effectuer dans les deux Wilayas (régions) de l’Est. Si mes souvenirs sont bons, c’est la première fois, que « notre guide très éclairé » s’adonne à ce genre de show. C’est une tournée à la Taya, avec les meetings populaires en moins, et par conséquent, un Président peu prolixe. Par contre, la presse officielle, dite de service public, nous donne, minute par minute, nuit et jour, les micro-détails des déplacements du guide. C’est certainement par décence -et nous leur en sommes reconnaissants- qu’ils omettent de nous dire, quand, là-bas, dans la délégation présidentielle, ils font Pipi.

A mon avis, le choix du moment  et  de la durée de cette visite ne sont pas fortuits. C’est une manière éloquemment ’’Segualienne’’, de minimiser l’importance du dialogue avec les oppositions. Le Président aurait confié, au cours de la présente tournée, que le dialogue était retardé par « le dialogue interne à l’opposition ». Il faut avouer qu’il a toujours réitéré sa permanente bonne prédisposition au dialogue. De nombreuses tentatives ont déjà eu lieu. Certaines n’étaient pas jugées, par des segments opposés au Président, suffisamment consensuelles et inclusives, tandis que d’autres ont rapidement aboutit à des impasses. Le rapport de forces obligerait-il l’homme au pouvoir à faire des concessions significatives à une opposition hétéroclites, et qui n’attend, pour imploser, qu’avoir quelque ‘’butin’’ à se partager ? Personnellement, je ne le pense pas du tout.

Ce dispositif qui ne manque pas d’ingéniosité, ne peut être l’œuvre de débiles ou de néophytes. Il se fait par doses mesurées et à pas calculés. En d’autres termes, à la Séguéla. Ce constat m’a permis de comprendre que c’est en s’évertuant à sous-estimer son adversaire, que ce que nous avions comme oppositions a été mené, par le pouvoir, à une mort clinique programmée.

Pourtant, une opposition responsable, cohérente, et crédible, est un pilier important et indispensable à notre évolution vers une démocratie réelle, stable, et durable,. Une opposition qui défendrait un programme convaincant, et véhiculerait un message axé sur les idées, et non sur les ambitions individuelles et/ou Agendas communautaristes.

Du côté du pouvoir, le puzzle étant savamment assemblé, il ne reste plus qu’à espérer, qu’à force de s’approprier alternativement les femmes, les pauvres, les experts, les investisseurs et les jeunes, le Président saura devenir, comme l’exige la constitution, le bon sens et la morale, celui de tous les mauritaniens.

Alain Peyrefitte avait dit « quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera ». Au risque de lui déplaire, je dis à notre Président, en vous prenant tous pour témoins : quand votre successeur viendra, votre plus proche soutien (indéfectible !) applaudira !

 

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