Nouvelles d’ailleurs : Atavismes…

Mariem mint Derwich

Qui n’a pas conduit dans les artères de notre belle capitale exotique, Nouakchott-Plage, ne connaît pas le sens de la vie ni sa saveur, particulière. Prendre le volant est un exercice salutaire, chez les Nous Z’Autres : cela nous ramène à l’humilité que nous devrions avoir vis à vis de ce don qu’est la capacité de respirer et de se mouvoir.

Car, comme pour tout, nous ne faisons rien comme les Z ‘Autres. Rien. Ce serait d’un ennui mortel. Nous, nous aimons vivre dangereusement. Sûrement souvenirs des temps anciens où nous passions notre vie à défendre, virilement, nos puits, nos troupeaux, nos champs, nos femmes, nos babouches et nos fesses, dans un environnement tout sauf amical. Accessoirement, nous partions conquérir les troupeaux des autres, leurs champs, leurs femmes (surtout leurs femmes, elles peuvent être utiles), leurs babouches et leurs fesses. De temps à autre, une petite pause permettait de respirer et de regarder passer les mouches, conter fleurette à madame, assurer une descendance, reposer les montures….Et puis c’était reparti pour le sport. Il y avait toujours de triste sires, non au courant des us et coutumes des Nous Z’Autres, qui lorgnaient du côté de nos maigres possessions.

Parfois c’était du sport « historique », à savoir des guerres entre les guerriers et les marabouts ; mais depuis que les marabouts, vaincus, ont réussi le tour de force d’écrire l’histoire à leur manière (voir les bisbilles de Char Bebbe), les guerriers se sont bien gardés d’aller leur mettre la pâtée une seconde fois… Pas fous les guerriers… D’autres fois, c’était des guerres entre nomades et sédentaires paysans. Certaines tribus guerroyaient joyeusement, juste pour le plaisir, histoire d’adrénaline et d’hormones, d’aller « taquiner » les autres, en leur fichant une trouille bleue, trouille qui est restée dans les mémoires, comme les Rgueybat par exemple, ma tribu, romantique et guerrière à souhait… Mes joyeux ancêtres avalaient des milliers de kilomètres pour aller écumer chez les autres, « empruntant » tout ce qu’ils trouvaient sur leur passage. Oh, ce n’était pas bien méchant : quelques vaches, quelques humains, humaines, surtout, quelques bijoux… Si peu, non ? D’ailleurs, les vaches étaient abandonnées en cours de route, toutes emplies de la mauvaise volonté inhérente aux vaches, à savoir leur paresse à traverser le désert pour aller brouter une herbe si rare dans les pâturages du Nord… Entre sédentaires aussi, ça swinguait, parfois : champs contre champs, espaces politiques contre espaces politiques, espaces d’influence religieuse contre espace d’influence religieuse, chefferie contre chefferie, culture des niébés contre culture du mil, vaches à bosses contre moutons récalcitrants…

Bref, un joli foutoir organisé où tout glissait, chacun étant habitué, depuis l’enfance, à ces relations sympathiques et conviviales entre gens occupant un même espace. Mais depuis que les Toubabs nous ont inculqué la modernité et la démocratie en nous apprenant que, non, ce n’est pas bien d’aller voler les femmes des autres et que, non, ce n’est toujours pas bien, d’aller razzier des êtres humains, etc., etc.,.nous faisons le grand écart entre notre atavique « sang chaud » et la très solennelle et ennuyeuse manière de vie policée que nous ont laissé nos braves conquérants.

La conduite en milieu urbain hostile est un avatar de ces temps anciens et glorieux où les griots chantaient les exploits guerriers et vantaient leur courage, leur panache. En chacun des Nous Z’Autres sommeille un batailleur. Le quidam le plus pacifique, à peine réveillé, douché, alimenté, et qui sort de chez lui pour aller rejoindre un boulot sous payé, la mine en papier mâché de ceux qui n’ont pas assez dormi, se révèle, dès la clé introduite dans le démarreur, le plus redoutable razzieur de la planète.

Chez nous, la conduite c’est « pousse toi de là que je m’y mette », « Chacun pour soi et Dieu pour tous », « A la vie , à la mort », « Dégage ou je te casse la g…. », « Que Dieu maudisse les tiens pour les 10 000 générations à venir », etc., etc. Celui qui ne s’est pas retrouvé coincé, un jour, au Marché Capitale ne sait rien de la vie. Une fois, j’y suis restée fort longtemps, fort loooooongtemps, en position sushi/hamburger, entre des taxis à l’insolence fort désagréable, des 4×4 qui pensaient qu’avec un peu de volonté, ils pouvaient pousser les malheureux Objets roulants Non Identifiés que sont nos voitures, des piétons qui s’arrachaient les cheveux, un flic philosophe assis sur le trottoir, des mouches en rase-mottes, et votre servante en train d’invectiver l’abruti à moustaches qui me faisait du rentre dedans, son pare chocs amoureusement collé à mon pare choc peu amène.

Ne croyez pas que je n’avais pas tout tenté : le sourire toutes dents dehors (ça marche, parfois, suffit de savoir montrer ses dents à la bonne personne), l’air de la blonde ahurie (je suis très forte à ça), ma volumineuse personne extirpée de la voiture et tentant d’aller faire preuve de pédagogie (« Bouyye, ce n’est pas la peine d’aller tenter de faire rentrer un truc à 4 roues dans un truc rond »)…

Sans parler des klaxons. Nous sommes un peuple klaxonneur, klaxons en place des youyous des griots. Plus le klaxon est fort, plus l’exploit est immense. Nouakchott est un klaxon à ciel ouvert. Vous êtes bien élevés, vous vous arrêtez au feu rouge. A peine passé au vert, voilà l’Harmonie municipale qui se met en branle. Vous avez beau passer la tête à travers la fenêtre et expliquer « poliment » aux klaxonneurs que le klaxon est un ustensile à usage modéré, comme la douchette dans les toilettes, rien n’y fait. Je klaxonne donc je suis. Et plus je klaxonne, plus je suis. Et plus je suis, plus je klaxonne.

Vous démarrez donc doucement, ménageant la boîte à vitesse du dinosaure que vous conduisez et, là, commencent les grandes batailles et stratégies : un coup de volant pour éviter le crétin qui vient de vous doubler par la droite et qui se rabat tel l’âne moyen, à 1 cm de votre auto, un coup de volant pour éviter le trublion qui brûle la priorité et, accessoirement, le feu rouge voisin ; sans compter le moment sublime et jouissif où vous vous dressez sur votre pédale de frein pour tenter d’éviter le taxi hargneux qui tient, coûte que coûte visiblement, à terrifier encore plus ses passagers en plein prière d’avant expédition au paradis.

Quand vous croyez que vous avez – el hamdou lillahi ! – sauvé votre peau, voilà que déboule une charrette folle, menée à grand train par un âne de compétition, cornaqué lui même par un individu preux chevalier sans peur ni reproche. Ne croyez pas que quand vous avez réussi à reprendre votre chemin, après vous en être sorti vivant, que tout s’arrange. Non. Ce serait trop simple. Beaucoup trop simple.

Partant du principe qui veut que la priorité à droite n’est qu’un truc pour emmerder le législateur, que la route n’est pas un espace de convivialité mais un champ de bataille, que les feux rouges ne sont là que pour faire croire au monde entier que nous sommes un pays fréquentable, que le goudron n’a de valeur que par le nombre de ravines qu’il expose, que les forces de l’ordre ne sont là que parce qu’on veut nous montrer combien elles sont sexy, en uniforme, que les mauritaniens à 4 pattes, à savoir, chèvres, moutons, chiens et, parfois, humains, sont partie prenante de la conduite en milieu hostile, que tout ce qui a 4 roues et un volant s’appelle une voiture, que, non, le truc-là ne s’appelle pas un panneau de « Cédez le passage » , mais un grattoir pour dos d’animaux et un repère de « pause pipi », que la loi du plus fort prime (allez essayer de tenir tête à un 4×4),que les trottoirs ne sont pas des trottoirs, que la route n’est pas une route, que le code de la route est bon pour les toubabs, vous avez un petit résumé de la conduite en milieu de la jungle.

Je vous passe les joyeusetés des embouteillages de sortie des ministères, chaque véhicule étant conduit par un estomac affamé et confit par la chaleur… J’ai testé : on ne peut rien contre un estomac…..N’essayez pas. Mais c’est notre façon de vivre à nous. On y tient, coûte que coûte. C’est tout ce qui nous reste de nos passés de joyeux drilles. On aime ça, la grande bataille. Mais que les touristes qui me lisent se rassurent : une fois rentré chez lui, le Nous Z’Autres est tout ce qu’il y a de plus pacifique. Oui, oui… faut juste pas l’emmerder sur la route et le laisser croire que le monde lui appartient.

Je demande, donc, pardon à tous les taximen que j’ai copieusement insultés, à tous les piétons à qui j’ai frôlé les fesses, à tous les feux rouges que j’ai brûlés, à toutes mes batailles perdues, aux messieurs à qui j’ai fait croire qu’ils étaient dignes de mon intérêt, aux marchands ambulants qui n’ont eu la vie sauve qu’en effectuant un bond magnifique, aux chèvres que j’ai raccompagnées, un peu plus vite, de l’autre côté de la route, à mon tacot qui souffre, et à mes ancêtres qui doivent se retourner dans leurs tombes…

Salut

 

Mariem mint Derwich

 

Source : Lecalame

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