Nouvelles d’ailleurs : C’est comment, chez vous ?

Mariem mint Derwich

Je reviens de Tunisie où j’ai été invitée, avec deux amis compatriotes, Djibril Hamet Ly et Abdoul Ali War, à la deuxième Rencontre euromaghrébine d’écrivains. Thème de cette année : « Littérature et Engagement ». Plusieurs panels étaient proposés : « Ecriture et Pouvoir », « Engagement, pour quoi faire ? », « Engagement et censure », « Littérature et exil », « Liberté, coûte que coûte ? ».

Vastes débats et réflexions où chaque écrivain invité tentait de donner un sens à ses combats, à ses aspirations, à sa place en tant qu’écrivain. De ces partages passionnants, de ces lectures déclamées, de ces rencontres avec d’autres « pensées », d’autres façons d’appréhender le rôle de l’écriture dans l’engagement, du « qu’est-ce qu’est et qu’est-ce que doit être une littérature de l’engagement ? », j’ai retenu une chose primordiale : là où le mot est, les pouvoirs ne peuvent rien.

Il y avait, là, des écrivains qui connurent la prison politique, à l’instar de Djibril Hamet Ly ou de Zbigniew Kruszyiski (Pologne) ; des écrivains de l’exil, comme Mohamed Berrada (Maroc, compagnon de Leïla Chahid), qui durent quitter, volontairement ou non, leur pays, suite aux tracasseries politiques ; des écrivains engagés dans leur propre pays, comme Mohamed Walid Grine (Algérie), etc., etc.

Tout un panel de vies et d’écriture engagées, englobant plusieurs pays : Maroc, Algérie, Tunisie, Pologne, Tchécoslovaquie, Portugal, Espagne, Libye, Malte, Autriche, Roumanie, Slovénie, Belgique, Pays Bas, Bulgarie et… Mauritanie.

Aux débats assistaient les ambassadeurs des pays de chaque engagé. Mais, comme de bien entendu et fidèle, en cela, à nos traditions « pur » Nous Z’Autres, seul l’ambassadeur de notre belle République fut absent. Comme de bien entendu.

Le contraire nous aurait d’ailleurs perturbés, nous les trois écrivains mauritaniens, habitués que nous sommes à l’invisibilité de nos diplomates, dès qu’il s’agit du moindre truc littéraire ; diplomates peu à l’aise, semble-t-il, avec la coutume « barbare » qui veut qu’un pays honore, de temps en temps, ses compatriotes invités à l’étranger.

Bref, nous avons donc, Djibril, Abdoul et moi, regardé, d’un œil quelque peu envieux, les autres écrivains reçus par leurs ambassadeurs… Mais, comme le coup d’œil envieux fait partie intégrante de nos coups d’œil divers et variés, nous avons donc laissé nos coups d’œil envieux vivre leur vie de coups d’œil envieux ; ils sont très à l’aise dans cet exercice et ne nous dérangent plus.

Pour rappel aux quelques étrangers qui me liraient, nous avons, nous peuple de Héros, deux coups d’œil principaux : le coup d’œil « agent de renseignement » et le coup d’œil envieux. Entre ces deux importants et vitaux coups d’œil, existent d’autres coups d’œil : le coup d’œil dragueur, le coup d’œil affamé, le coup d’œil rieur, le coup d’œil militaire, le coup d’œil commerçant, le coup d’œil gabegiste, le coup d’œil opposition, le coup d’œil majorité, le coup d’œil qui se contente d’être un coup d’œil…

etc., etc., tout un éventail de coups d’œil dont nous nous accommodons et qui nous sauvent la vie, parfois. Tous ces coups d’œil réunis formant, au final, un immense coup de Z’Yeux.

Fiers de la non-présence de nos autorités diplomatiques, nous avons donc affiché ce particularisme, nous réunissant entre nous-mêmes…. C’est ça, la solidarité entre bipèdes mauritaniens. Et, qui plus est, entre bipèdes mauritaniens écrivains, excusez du peu.

Cette solidarité exotique fut fort remarquée par les autres invités, qui s’en amusaient gentiment. « Y a-t-il une ambassade de Mauritanie en Tunisie ? » fut une des questions les plus fréquentes… A ceci, nous avons répondu fièrement que oui.

On est patriote ou l’on ne l’est pas. Et nous le sommes restés, patriotes, même quand l’écrivain portugais, José Rodrigues dos Santos (l’écrivain le plus lu du Portugal) fut la star d’un dîner organisé par son ambassadeur, dîner où ce même plénipotentiaire portugais avait convié des écrivains tunisiens et brésiliens, pour une rencontre échanges.

Nous, nous nous serions contentés de guerté/thé/biskits sarakollés… Mais nous avons répondu que ce qui compte, c’est le soutien moral de notre pays. OK, nous ne sommes pas les écrivains les plus lus de notre pays. J’avoue, je le reconnais bien bas. C’est même le contraire mais c’est nous qui étions à Tunis.

Pfffuitttt…. Puis, nous avons dû répondre à tout un tas de questions, normales quand elles étaient posées par le Slovène, par exemple, mais fort étranges, quand elles sortaient de la bouche de nos frères maghrébins.

En vrac, voici les questions qui nous furent les plus souvent posées par nos amis marocains, algériens, tunisiens et libyens : C’est comment chez vous ? Quelle langue parlez-vous ? Y a-t-il des arabes en Mauritanie ? Des blancs, des noirs ? Comment s’appelle votre président ?

Ah bon, vous parlez français aussi ? Ah, ce ne sont pas les Touaregs qui vivent en Mauritanie ? C’est quoi, Halpular ? Vous êtes cousins aux gens du Sud marocain ? Y a-t-il des grandes villes historiques chez vous ? Êtes-vous tous musulmans ? Vous avez des problèmes de terrorisme, chez vous ? Et ainsi de suite.

J’ai donc « découvert » que, malgré tous les efforts titanesques que nous produisons pour être le centre de tous les mondes arabes, les arabes eux-mêmes ne savent rien de nous.

Ils savent qu’un pays s’appelle la Mauritanie, qu’il y a, forcément, de joyeux et gentils habitants qui le peuplent, que le soleil nous éclaire aussi mais, à part ça, wallou.

Je ne vous parle pas de l’étonnement quand nous expliquons que nous avons des écrivains, arabisants ou francophones, des intellectuels. Est-ce à dire que nous vivons dans un monde parallèle qui s’appelle la Mauritanie ? Apparemment.

Dans ce monde qui n’existe que pour nous, nous semblons posséder des vies propres. Nous avons, dans ce monde, un système politique. Nous y avons des villes, des cultures, des musiques, une gastronomie locale (fort peu fournie mais elle est à nous), des langues. Nous y avons même des habitants…

En fait, nous pensons exister mais nous n’existons pas pour les autres. Nous croyons figurer sur les cartes géographiques mais cela est juste une histoire de coup d’œil trompeur (Tiens, encore un !) Quand les Z’Autres regardent la carte de l’Afrique, là où nous pensons être, ils ne voient sûrement qu’une tâche blanche.

De la non-présence de notre ambassadeur à la non-existence de notre bled, tout n’est que question de perception de la transparence… Je vois mon coup d’œil moqueur pointer son nez – oui, oui, un coup d’œil des Nous Z’Autres a tout : un nez, une voix et, plus encore, selon les circonstances – il va encore se ficher de moi, ricaner de toutes ses dents et me balancer un de ses pensums sortis de son imagination fertile, genre : « pour une transparente, je trouve que tu prends de la place, place volumineuse, si l’on écoute tes sornettes.

Contente-toi d’une chronique transparente, adressée à des transparents. Rentre dans la transparence et fous-nous la paix avec tous tes et patati et patata… ».

Il a sans doute raison, le bougre ! Je vais donc réintégrer ma république unique au monde, connue de ses seuls habitants et, ainsi, je pourrais continuer à rêver que nous sommes les centres de tous les mondes connus et inconnus, que nous avons même dû inventer l’eau chaude et le fil à couper le beurre, sans parler de la rotation des planètes et de la culture vivrière du sable.

Alors, direction Air Blédards et retour au bercail, là où les cartes nous donnent un nom, rien que pour nous. Et que le reste des mondes réels aillent voir ailleurs si nous ne serions pas quelque part en train d’essayer de construire une boutique ! A notre transparence vantarde : hourra !

Salut

Mariem mint Derwich

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