Nouvelles d’ailleurs : Je, Nous….

derwich_mint_meriemeA chaque fois que j’entends un érudit religieux nous dire qui nous devons respecter, à quel « chef»nous devons obéir, j’ai des boutons…. Non pas que cet érudit là n’ait pas le droit à la parole. Mais parce qu’en disant ceci, en nous indiquant un chemin officiel, il ne fait que rendre nos existences encore plus misérables qu’elles ne le sont déjà…
En vertu de quoi tel homme de pouvoir ou tel autre se trouve-t-il paré de vertus qui justifieraient l’obéissance absolue de la part de ses « sujets » ? Et en quoi un religieux a-t-il le droit de choisir pour nous ?
Dans un pays, le nôtre, politiquement morcelé, enjeu de pouvoir entre gens qui appartiennent à la même sphère, qui ont grandi dans les mêmes conditions, qui ont étudié dans les mêmes universités, qui se partagent le même gâteau, la voix du conseil « religieux » n’apporte qu’un peu plus de délitement de la pensée.

Du « Je » qui est celui du citoyen, nous faisons un « Nous » absolu, qui n’est que masse, mouvement grégaire…

Nous attendons la parole presque divine, celle du chef…

Lors des élections, nous nous empressons de voter selon le desiderata de la famille, de la tribu….

Comme si le Je ne devait exister que dans le silence honteux d’une intimité qui nous est refusée.

Penser dans le groupe, penser comme on nous dit de penser.

Surtout ne pas penser par nous-mêmes…. Avoir besoin de guides, de leaders, de quasi gourous….

Ce besoin frénétique d’être « éclairés », ce vide complet de la pensée, sont nos marques de fabrique…

On ne choisit pas tel homme de pouvoir. On l’élit parce que certaines de nos autorités morales nous disent de l’aimer…

C’est la fracture profonde de notre entendement, le vide abyssal…. Penser par soi même est un crime… Choisir par soi même une hérésie…

je n’ai nul besoin qu’une autorité religieuse, toute érudite qu’elle soit, me dise à qui je dois faire allégeance… Est-ce dans l’allégeance à un pouvoir personnifié par un homme ou une famille que je suis moi ?
A force de tout mélanger, de faire du politique un salmigondis de profane et de religieux, d’utiliser la religion à toutes les fins possibles, de justifier l’injustifiable au nom d’un pré supposé concept musulman, l’allégeance à un homme ou à une politique, nous ne faisons que laminer un peu plus toute tentative de penser par soi même….
Le courage dans le vide. Le courage dans la fuite en avant…
Laisser quelqu’un d’autre penser pour nous est la mort de l’entendement….
Mais nous aimons ça… Nous n’aimons que ça : des gourous qui nous disent comment choisir, comment manger, comment nous habiller, comment et quoi écrire, comment aimer, comment respirer…. comment voter, pour qui voter….
Et, surtout, qui nous disent tous les châtiments qui nous pendent au nez si nous désobéissons….
Partout ce discours là, cette injonction faite en nos noms, détricote l’humain en nous.
Le Je devenu Nous…. Et le Nous qui fait du Je l’ennemi à abattre…
J’aime le Je, ce Je là qui me permet de regarder dans le miroir de ma pensée et du monde. Ce Je qui m’autorise l’intelligence. Ce Je qui me dit que Nous, dès lors qu’il devient secte, n’est que le reflet d’une violence inouïe, tapie en nous….
Mon Je contre le Nous qui a perdu son sens premier, pluriel, non pas colmaté…
L’autre jour j’écrivais sur mon ressenti en tant que femme de ce rôle féminin que la société a décidé pour moi, en ma place.
Il me fut reproché par certains ( des hommes) que je menais un combat d’arrière garde, occidental.
Parler de nous femmes en utilisant le Je, pour parvenir au Nous Femmes, ce Nous là possédant en lui toutes les souffrances inhérentes à nos non dits, est salvateur.
Il n’est pas posture. Il n’est pas féminisme, si tant est que l’on puisse me donner la signification de ce terme…
Quand je dis que nous devons lutter pour une égalité parfaite avec les hommes, je ne parle que de nous…
Quand je dis que nous femmes mauritaniennes vivons, quoi que l’on veuille bien dire, dans un schéma violent, je dis Nous….
Quand je dis que les violences ne sont pas seulement celles que l’on voit dans l’excision, les mauvais traitements, les coups, les viols, les meurtres, les mariages précoces, la polygamie, etc…. je dis Nous…. Ce Nous qui est Je, qui est Femmes.
Quand je dis que la violence est aussi dans le regard, dans ces lois qui nous infantilisent, dans ces éducations qui nous stoppent au degré de l’obéissance, dans ces tuteurs, dans ces codes ritualisés qui font de nous des femmes fleurs en plastique, assignées à des postures particulières, dévolues à des tâches précises, élevées en reproductrices, en femmes modèles, en mères, en passeuses de morale….

je dis aussi Nous….

Non pas le Nous du groupe, mais le Nous de la force muette….
Quand je dis que nos sociétés sont aussi assassines envers les femmes que d’autres de par le monde, je dis nous….
Le Nous de ces femmes qui tuent leurs bébés nés hors mariage parce que nos vivons dans un monde où la grossesse extra conjugale est considérée comme la mort de la « normalité », de la bienséance, de la norme, de l’honneur….
Le Nous des ces femmes qui ont subi des viols, qui ont été battues, qui ont été mariées très jeunes…
Mon JE est ce Nous de la petite fille qui subit un homme qui pourrait être son père, au long de nuits permises par la morale…
Mon Je est ce Nous de ces femmes qui ont peur de prendre un taxi, qui ont peur la nuit, qui regardent par dessus leur épaule…

Mon Je est ce Nous de la petite fille excisée…

Mon Je est ce Nous de la femme violée et qui se trouve comme une misérable sous les yeux d’un juge ou d’un procureur qui lui dénient le droit d’être victime….

Mon Je est ce Nous de l’inégalité des droits….

Mon Je est ce Nous dont certains religieux ont fait leur fonds de commerce, prêches à après prêches, discourant sur la femme objet de péché, seule coupable de la chute de l’homme hors du Paradis, oublieux qu’ils sont que ce péché là fut partagé et par l’homme et par la femme, chassés tous DEUX hors de l’Éden….
Mais dans mon Nous, dans ce Je multiple, il y a toute la pensée du monde, pas le monde refermé sur un Nous d’injonction….

Salut

Mariem Mint DERWICH

Source : Le Calame

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