Nouvelles d’ailleurs : Les damnés de la terre….

Esclavage, séquelles de l’esclavage, haratines, discriminés, stigmatisés, descendants d’esclaves, esclaves… Derrière la bataille des mots et ses Mariem Mint DERWICHvictimes collatérales, c’est tout un enjeu politique qui livre une guerre impitoyable, à savoir qui remportera un éventuel leadership de la communauté la plus nombreuse de notre République.

Il aura fallu des décennies, après les combats d’El Hor, pour, qu’enfin, le sort de nos « damnés de la terre » devienne un enjeu politique. Et qui dit enjeu politique, dit automatiquement combats.

Pendant des années nos pouvoirs successifs ont fait dans le grand écart : stigmatiser l’esclavage, légiférer sur son abolition et, en même temps, se refuser à toute concrétisation judiciaire de pratiques pourtant proscrites.

Notre pays s’était enorgueilli, et continue à le faire, d’avoir aboli l’esclavage, déclamant devant tous les bailleurs de fonds internationaux combien nous avions fait un pas important. Sans s’appesantir sur le manque de cohérence de la loi. La Mauritanie a aboli l’esclavage. Bien.

Mais en « libérant » des centaines de milliers d’êtres humains, en interdisant le commerce de chair humaine, nos politiques ont « oublié » que l’interdiction de l’esclavage ne devait pas rester qu’un vœux pieux, une déclaration d’intention certes louable mais peu efficace.

Les esclaves ont quitté, pour certains, leurs maîtres pour aller s’entasser dans nos périphéries pauvres, dans ces gazra immenses, crevant de faim, taillables et corvéables à merci. Du joug « sociétal », ils sont passés au joug économique, à l’exploitation de leur force de travail. Les autres, sans moyens financiers ou économiques leur permettant de s’affranchir réellement de la tutelle des familles « propriétaires » ont fait le choix de rester chez leurs anciens maîtres.

La mort dans l’âme. Et n’ont pas vu leurs conditions de vie s’améliorer, ni le regard de la société sur eux. Dans notre pays de cocagne on naît esclave, on meurt esclave. La liberté dans le poids des pesanteurs sociales. Un hartani reste un hartani, nonobstant ce que tous les textes officiels peuvent dire.

Nos sociétés sont si sclérosées, si repliées sur des fantasmes, des constructions dites « traditionnelles », que chacun a sa place, prédéfinie, cette place qui dessine toutes les attitudes et comportements. Le pouvoir actuel et ses thuriféraires ont beau clamer sur tous les tons que l’esclavage n’existe plus et que nous sommes face à des « séquelles d’esclavage », ce phénomène est bien réel.

Il suffit de regarder dans nos rues : les haratines sont partout, ils sont le sous-prolétariat, ce monde de travailleurs exploités et exploitables à merci et à volonté. Ce sont eux qui creusent nos canalisations; ceux sont eux qui forment le gros des dockers, ceux sont eux qui survivent devant des étals misérables, ceux sont eux qui sont les domestiques….

Nous les voyons tous les jours, bêtes de somme peu payées, à la recherche désespérée d’une survie quotidienne aléatoire, Nous les voyons tous les jours, gardiens misérables de chantiers, entassés dans des baraquements de fortune, au milieu de nos quartiers en pleine expansion. Nous les voyons tous les jours aux marchés. Nous les voyons sans les voir.

Enjeux misérables de luttes politiques sanglantes, ils sont au carrefour de toutes les revendications communautaires, otages involontaires d’une situation politique crispée. Chaque communauté, si tant est que l’on puisse parler de « communautés » noires et/ou blanches, les revendique comme siens.

Les « Maures » les considèrent comme appartenant à leur communauté; les « Noirs » les revendiquent « Africains »; chacun essayant de faire pencher la balance démographique communautaire dans un pays qui a perdu tous ses repères de cohabitation entre communautés. Ils sont les otages des prochaines élections, les bataillons de crève-la-faim que l’on ira chercher partout afin qu’ils votent « bien ».

Le pouvoir actuel a bien compris l’enjeu et tente de couper l’herbe sous le pied des abolitionnistes et des militants de la société civile : en créant son agence Tadamoune, il se pose en justicier, allant jusqu’à accorder à la nouvelle agence le pouvoir d’ester en justice…. Entre alliances, stratégies, cooptations, petits arrangements entre amis, déstabilisation, il y a les haratines.

Bien loin de toute cette soupe politique qui se joue à Nouakchott. Nous voilà pourvus d’une nouvelle agence de lutte contre l’esclavage, agence créée en parallèle du Commissariat aux Droits de l’Homme qui a montré ses limites. A sa tête, notre ancien ministre de la Communication. Je reste perplexe devant ce choix, non pas sur la capacité de l’homme et son intégrité, mais sur le choix, encore un, d’un homme qui, aux yeux de la masse des haratines, représente, dans leurs têtes, les anciens maîtres.

Je reste persuadée que pour comprendre et agir en faveur des haratines, il faut avoir été hartani. Il faut avoir vécu dans sa chair les ostracismes, les rejets, les racismes, les exploitations. Il faut être né « esclave » pour comprendre la souffrance des haratines. Pour comprendre ce qu’être hartani signifie.

Pour répondre aux besoins il faut connaître ces mêmes besoins. Sinon nous restons dans la configuration tellement confortable que nous érigeons en politique absolue, à savoir, l’image déformante du « gentil et démocrate blanc » répandant la bonne parole chez les « gentils et miséreux haratines ». Encore une fois c’est la classe dominante qui va gérer nos damnés.

Que connait un politique de NKTT de la vie dans le Triangle de la Pauvreté? Que connait un politique du sérail à la vie dans les gazras? Que connait un politique de notre microcosme politique à géométrie variable, de la colère, de la rage, du désespoir, des rejets, des stigmatisations, de la famine?

Que connait un politique nouakchottois de la marque au fer rouge que représente le regard des autres? Nous sommes malades de nos contradictions et de nos déchirures. Aveugles, nous pensons un monde que nous parons de toutes les vertus et de tous nos racismes. On naît esclave, chez nous, et on reste, malheureusement, esclave.

Je défie quiconque de me dire le contraire. Il suffit que l’on parle « mariage » par exemple, pour que le vernis s’écaille : la liberté des uns s’arrête dans les schémas sociétaux des autres. Nous serons enfin libres, dans nos têtes, quand une fille « de grande tente » (comme on dit, n’est ce pas?) pourra épouser un hartani sans que cela provoque l’ire de toute la tribu. Nous serons libres, enfin, quand un Hartani pourra être élu à la tête de notre pays.

Nous serons libres, enfin, quand dans les manuels scolaires, l’esclavage sera abordé. Nous serons libres quand, enfin, nous aurons admis nos racismes quotidiens, nos vanités vaines, nos compartiments mentaux, nos scléroses, nos orgueils, nos utilisations dévoyées de l’Islam pour permettre l’exploitation humaine.

Je regarde les photos des manifestations des dockers et en ces forçats, ces bagnards, ces miséreux parmi les miséreux, je vois notre avenir, notre force, notre richesse. Ils sont notre chance d’échapper à l’éclatement, eux qui ont construit la Mauritanie, eux qui sont la troisième force, entre monde arabe et monde noir, véritables traits d’union. Ils sont notre reflet.

Salut

Mariem Mint Derwich

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