Nouvelles d’ailleurs : Madiba …

Mariem Mint DERWICH
(À l’heure où vous lirez ces lignes, Nelson Mandela sera peut-être mort)
Il aura fallu 16 jours, 16 longs, longs, très longs jours pour que les autorités sud africaines reconnaissent « officiellement » l’état de santé critique de Madiba. 16 jours d’une agonie que l’on a cachée, comme si le fait que Nelson Mandela puisse mourir soit quelque chose d’inimaginable; comme si les sud africains ne savaient pas gérer l’après Madiba; comme si on tentait de faire croire aux foules que certains grands hommes ne peuvent pas mourir.

16 longs, longs, très longs jours où l’Afrique du Sud a agonisé au rythme des maigres bulletins de santé qui nous apprenaient que soit «  Mandela est dans une situation préoccupante », soit «  il y a un mieux » ou, encore mieux, «  il a reçu sa petite fille »…. Seule certitude dans l’agonie du grand homme, les appels à la prière… Et la peine immense d’une partie des sud africains et, par delà l’Afrique du Sud, du monde entier.

16 longs, longs, trés longs jours où, du monde entier, les messages affluaient, priant pour le rétablissement de Madiba. Comme si Madiba ne pouvait mourir.

16 longs, longs, très longs jours où personne n’a pris la décision politique de le laisser enfin partir, tranquillement, en être humain dans toute sa fragilité et ses limites corporelles, lui le vieil homme qui fait partie de notre histoire et de nos histoires personnelles, lui qui fut la part de lumière dans l’obscurité de l’apartheid.

Je suis née l’année de l’emprisonnement de Madiba. Quand il sortit de prison, en Février 1991, j’étais une jeune maman, toute jeune et je me souviens de cette sortie ultra médiatisée : mon bébé dans les bras, ce tout petit bébé d’un peu plus d’un mois, je suis restée, en larmes, devant ma télévision pour voir enfin, cet homme là, ce mythe, ce héros, en terminer avec ses décennies de détention. D’une naissance (la mienne) à une autre (celle de mon fils), toute une génération…

D’une histoire (la mienne) à celle qui commençait (celle de mon fils), Madiba…

16 longs, longs, très longs jours où l’appareil d’état, la politique et son pragmatisme, ont joué à plein régime, allant jusqu’à maintenir en vie, coûte que coûte, un très vieux monsieur, le temps de décider de l’après Mandela et de comment gérer cette mort, celle qui changera, plus que tout en Afrique du Sud, le paysage des mémoires. Comme si Madiba était encore chef de l’Etat, en charge de tout un peuple… Et que l’on soit dans la gestion catastrophique des maladies des chefs d’Etat et/ou de leur mort.

La communication politique déteste le vide. Elle préfère le silence, celui qui alimente toutes les rumeurs, toutes les fantaisies, toutes les hystéries. Aucun pays n’échappe à cette règle, à savoir : comment fait-on quand un chef d’Etat est blessé gravement ou malade ou bien, pire encore, décédé?

Nous avons fait l’expérience de ce grand silence chez nous après la blessure par balle de notre Président. Les Algériens survivent dans le silence assourdissant de l’état de santé de Bouteflika.

Les Palestiniens l’ont appris amèrement avec l’hospitalisation en France du vieux lion qu’était Arafat, lui dont on a retardé l’annonce de la mort….

L’Afrique du Sud a mis 16 jours à admettre enfin que c’est le bout du chemin pour Madiba, que les miracles n’existent pas hormis chez les crédules, que, non Madiba n’est pas surhumain.

16 longs, longs, très longs jours où il a sûrement dû être demandé aux équipes soignantes de maintenir à tous prix le vieux combattant de la liberté en vie. L’acharnement thérapeutique comme gestion politique…

Madiba est dans un »état critique …. Mandela se meurt.. Madiba s’en va. Enfin….

Madiba est en agonie et nous sommes tous en agonie.

Enfin il a le droit, octroyé par la real politik, de partir en être humain…Madiba est en agonie. Madiba va mourir. Laissons le partir en paix. Rendons lui la dernière dignité qu’un homme peut avoir : celle de la paix de sa mort, celle du droit à fermer les yeux…

Par le communiqué de la Présidence Sud Africaine, la politique vient, enfin, enfin, de rendre Mandela aux autres hommes.

Et à lui-même.

Et à la solitude de la mort, à cet intime le plus profond, ce moment où l’on lâche prise et que l’on est seul face à sa propre disparition.

Ce moment où Madiba n’est plus le symbole, l’animal politique, le résistant, le combattant, le défenseur, celui qui ne plia pas, mais Madiba l’homme, tout simplement, un homme face à sa fin.

Madiba est en agonie et nous agonisons aussi. Comme agonise toute une période de sang, de feu, de terreur, de racisme, que fut l’apartheid. Comme agonise la volonté tenace de cet homme là de réconcilier toutes les Afrique du Sud, ne cédant pas aux pressions communautaires, aux vengeances, aux vendettas, aux demandes d’expiations des souffrances.

Madiba a montré que la paix ne peut venir que de la volonté. Il a construit cette Afrique du Sud multicolore où les ressentiments ont cédé la place à l’espoir. D’une société sanglante il a fait une société des futurs, tous les futurs possibles. Il a ouvert les bras aux anciens bourreaux.

Il s’est accroché, envers et contre le sentiment d’une partie de l’ANC, à SA coupe du Monde de rugby pour réconcilier ses Afrique du Sud. Il a, avec beaucoup d’amour, obligé les sud africains à se réconcilier et à construire….

Madiba agonise et, avec lui, c’est une certaine idée de l’humain qui agonise.

Madiba agonise et je pleure…Pas sur sa mort prochaine. Non, ce serait lui faire injure que de pleurer sur sa mort. Je pleure sur ce qui va disparaître avec lui : l’espoir, l’espoir d’une société multicolore où la couleur de la peau ne signifie rien.

Madiba agonise et beaucoup essaieront de récupérer sa vie, utilisant la mémoire du combattant pour justifier leurs propres luttes ou ambitions politiques…

Ultime injure faite à l’homme qui nous a rappelés, avec ténacité, que la paix ne se fait que dans le pardon…

Madiba agonise. Madiba s’en va. Madiba entre dans la légende.

Madiba agonise. Respectons cette agonie et cette mort annoncée.

Laissons le partir…Il sera toujours temps après pour toutes les récupérations….

Merci Nelson Mandela….

Source : Lecalame

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