Nouvelles d’ailleurs: Téléphonons donc…

mariem mint derwich

Il paraît que les Nous Z’Autres dépensons 88 milliards juste pour le plaisir, hautement tarifé, de pouvoir téléphoner. 88 milliards ! 88 millions, passe encore ; nous sommes d’impénitents bavards et tout ce bavardage a un prix ; mais 88 milliards, là, on ne joue plus dans la même cour ! Mais plus du tout…

Habib disait que nous sommes le pays de ceux qui ronflent en dormant ; moi je rajoute : nous sommes le pays qui téléphone en dormant. Ou qui dort en téléphonant (je sais, c’est la même chose mais ça me permet de rallonger ma chronique…). Nous sommes donc champions du « téléphonage fou ». Nous le savions.

Point besoin de statistiques et de chiffres compliqués pour nous dire que nous avons, non plus, des millions de poètes, mais des millions de pendus à leur phone. Faut dire que nos opérateurs ont bien fait les choses : en bons technico-commerciaux qu’ils sont et rois de la communication forts au courant de nos multiples petits défauts, ils nous ont inventé le besoin quasi-vital de téléphoner à qui de droit, tous les jours, quand on veut, comme on veut, où l’on veut…

Notre République dattière n’a pas l’électricité partout mais elle possède une force extraordinaire : de n’importe quel coin ou recoin de nos sables moutonnants, on peut téléphoner… Si, si : même planqués dans le frigo, on peut téléphoner… Tentez donc l’expérience : vous suivez les dunes, à la troisième, après l’arbre en boule, tournez à droite, encore cent mètres, arrêtez-vous et appelez : vous verrez que ça passe.

Ok, ça passe plus ou moins bien… mais, là, vous en demandez trop. On ne vous demande pas d’exiger une qualité de communication tip-top poil ; on vous demande de remercier le dieu téléphonie qui vous permet d’appeler chez vous pour dire que vous allez arriver, si, si, dans cinq minutes, wallahi !

De plus, « on » nous a soufflé qu’avoir un seul téléphone et un seul opérateur c’était has been, que le must du must, c’est d’avoir, au minimum, deux téléphones, le mieux, bien sûr, est d’en avoir trois. Chacun, de bien entendu, avec un opérateur différent. Nous voilà donc spécialistes de l’achat de cartes téléphoniques car, chez nous, point d’abonnements.

Mais ce geste, en apparence anodin, demande, quand même, une bonne dose d’anticipation et de programmation, si ce n’est posséder de bonnes jambes et avoir une montre à l’heure car, non contents de nous obliger à acheter des cartes pour pouvoir téléphoner, nos opérateurs ont inventé le 100%. Chaque semaine, un opérateur nous offre un bonus qui se termine à minuit tel jour…

A minuit moins cinq de la date fatidique où votre carte à 2000 UM vaut 4000 UM de communications, branlebas de combat ! Course éperdue à la boutique du coin où vous chopez un boutiquier prêt à s’endormir, histoire qu’il vous vende, vite, vite, la carte bonus ; là, c’est toute une organisation : acheter ladite carte ne vous ouvre pas les portes du paradis ; encore faut-il que vous maîtrisiez l’art du grattage éclair, du « rentrage » de code, de la non-confusion entre touche dièse et touche étoile et, miracle des miracles, entendre, enfin, que votre compte a été crédité de votre bonus… Il est minuit moins une : vous êtes sauvé, vous allez pouvoir téléphoner deux fois plus à vos amis et plus si affinités…

A minuit une, vous commencez à faire le tour de « qui je peux donc em… à cette heure-ci ? ». Vous êtes heureux : vous avez participé aux 88 milliards… Dans la nuit, histoire de vous remercier de votre marathon nocturne toutes babouches dehors, vers 4 heures du matin, votre téléphone que, bien sûr vous n’éteignez jamais, des fois que vous ratiez un appel de notre Sultan, vous réveille de ce son si particulier du SMS voyageur.

Vous ouvrez un œil endormi, vous prenez votre téléphone et vous êtes content de voir que l’opérateur en question vous annonce que, par exemple, aujourd’hui, c’est la journée du lavage des mains… Vous vous rendormez moins bête… Les riches, histoire de ne pas s’encombrer de trois téléphones, ont le téléphone multi-puces. Ils passent donc leur temps à basculer de puce en puce, selon qu’ils appellent un interlocuteur de tel opérateur ou de tel autre.

C’est normal : les riches ne font jamais les choses comme il se doit ; ils ont les moyens de leur originalité. Le citoyen moyen, c’est à dire Nous, possédons donc trois téléphones. Je veux appeler un numéro Mauritel, par exemple, vu que c’est ma semaine « bonus Mauritel », je prends mon téléphone « puce Mauritel » ; je veux appeler un interlocuteur qui ne jure que par Chinguitel, je prends mon téléphone Chinguitel. etc, etc. C’est un rituel bien rodé…

Depuis que nous sommes passés du téléphone dit arabe (je ne garantis pas l’exactitude de ce dernier hhh), à savoir le t’bol préhistorique et la bonne vieille langue pendue de tout voyageur qui se respecte, à ce bijou de technologie, made in China pour la plupart chez nous (c’est à dire qui ne fonctionne que deux semaines), copie de copie de copie, nous sommes devenus L’Homo Mauritanicus Téléphonicus…

Et je te téléphone par ci : « ça va ? Moi, ça va, el Hamdoullilah ! Et toi, ça va ? El Hamdoullillah ! Moi, ça va ! El Hamdoullillah !… » etc., etc. je téléphone par là : « Ente mneyn ? » (ça, c’est le « Wali » qui appelle, à savoir madame…), « Je suis en route, j’arrive, je suis presque là, wallahi, je ne suis pas loin ; j’ai eu un petit souci, j’ai crevé deux pneus… » (ça c’est le mari du Wali). Il y a le spécialiste du bippage, souvent une femme qui bippe à tout va. Pour les non-initiés, le bip signifie : « rappelle-moi, je n’ai plus de crédit » ou, variante, « tu es un homme, à toi de payer la communication »…

Il y a l’appel d’urgence absolue et vitale celui que nous envoyons à un pote que nous pensons soit plus argenté que nous , soit gogo parfait : « paie-moi du crédit »… Il y a l’appel du matin, de préférence au patron : « wallahi, je suis en train de mourir au moins d’Ebola, si ce n’est de maux de ventre. Je ne peux venir travailler… ».

Il y a l’appel des amoureux. Mais là je ne dirais rien, sous peine d’être accusée d’incitation à la pornographie et de prendre perpète… A vous de faire travailler vos imaginations plus que fertiles dès lors qu’il s’agit des choses de l’amour… Ça pourrait commencer par « Ya omri [ya rouhi, pour les plus anciens], ya, mon balbastik sucré, ya, ma papaye, mon abricot, ma datte… » etc, etc. Celui-là dure longtemps… souvent aux frais de monsieur. Il y a, enfin, l’appel à Radio-Mauritanie pour dire tout le bien qu’on pense de l’invité du moment…

Même les mendiants ont au minimum deux portables chez nous ! Pour vous dire comment nos opérateurs ont été forts… Ah ! J’allais oublier l’appel des sourds : « allou ! Allou ! C qui ? Hein ? Quiiiii ? ‘allou ! ‘allou ! C’est qui ? Toutou ? Hein ??? ‘allou ? »… Souvent suivi d’une onomatopée peu sympathique que la pudeur m’empêche de retranscrire.

Bref : 88 milliards… Et nous sommes contents… d’être les gogos de l’affaire. Je dois vous quitter : j’ai un appel à passer à ma copine que j’ai quitté il y a une heure mais qui doit me raconter ce qui s’est passé pendant cette heure… Et hop : quelques ouguiyas de plus à l’édifice 88 milliards ! Salut

Source : Le Calame

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