Nouvelles d’ailleurs: «Timbuktu» ou l’autre miroir…

Mariem mint Derwich

« Timbuktu » n’a rien obtenu. Pas le moindre prix, pas la moindre distinction, hormis les deux prix, parallèles, obtenus à Cannes, en guise de « lots de consolation ».

Comme tout le monde, j’espérais que notre pays reçoive une consécration artistique qui aurait fait que le monde allait parler de nous, non plus pour ses coups d’Etat, non plus pour son histoire tumultueuse, non plus pour sa crise politique… mais pour ce qu’il peut produire de plus beau, à savoir l’art, la sensibilité, le regard créatif et la création tout court. Dire que je suis déçue est un euphémisme.

Car « Timbuktu », s’il n’a pas été primé par un jury qui a préféré le normatif à la poésie, un peu décalée, du cinéaste mauritanien, a été l’un des favoris des amoureux du cinéma. J’imagine la déception d’Abderrahamne Sissako et de ses acteurs.

Elle doit être à l’image de notre amertume, immense… Comme un goût d’inachevé, d’occasion ratée. Bien sûr, nous pouvons nous consoler, en nous disant que « Timbuktu » a déjà gagné, dans le cœur des festivaliers et que les cinéphiles se presseront, en masse, à sa projection en salles. Mais manquera, quand même, cette consécration internationale.

Par-delà un prix, une reconnaissance aurait été une manière, aussi, de saluer le cinéma africain, lui qui n’a jamais obtenu le Grand Prix. On se souvient de Mahamat Saleh Haroun, le tchadien qui reçut le Prix du Jury… et de la fierté que nous avions pu, nous Africains, ressentir alors, receveurs, par procuration, de cette reconnaissance, comme si nous la recevions aussi…

Un prix, aussi mimine fût il, nous aurait, nous Mauritaniens, ancrés dans notre appartenance au Monde, dans notre identité africaine, dans notre longue marche vers la naissance d’une autre Afrique, non plus celle des horreurs auxquelles nous sommes abonnés, loin de la sanglante Centrafrique, loin des fanatismes meurtriers des fous de Dieu, loin de la guerre au Mali, loin des attentats, des enlèvements, des interventions étrangères, loin des pauvretés, immenses, loin des potentats locaux, loin de la mémoire, atroce, du Rwanda ; mais qui nous aurait « recréés », le temps d’une distinction, en hommes, dans le sens le plus simple du mot. Hommes en création, hommes en paix.

Loin de moi l’idée de vouloir « sanctifier » notre cinéaste national. Ce serait lui faire endosser un rôle qui n’est pas le sien. Certains, chez nous, lui reprochent de ne pas avoir fait un film sur les évènements de 1989 ou sur l’esclavage. D’autres lui reprochent son poste de conseiller à la Présidence, comme si ce poste était rédhibitoire et « sale ».

Chacun d’entre nous, dans notre pays non-réconcilié avec lui-même, a projeté ses douleurs sur la tête de cet homme, chaque mémoire réclamant justice. Comme si un cinéaste, chez nous, se devait d’être le porteur de tous nos drames, là où nous-mêmes n’avons pu faire nos deuils.

C’est une charge lourde à porter pour un seul homme que celle d’exorciser notre mémoire. Et un faux procès. Il a filmé un Mali déchiré, englué dans ses contradictions internes, ses grandes et petites lâchetés, otage des exigences sécuritaires de ses voisins, incapable de créer un sentiment d’appartenance chez tous ses citoyens, emporté par la sécession, la rancœur, la violence des djihadistes, les guerres entre différentes fractions.

Il a choisi de filmer un Mali qui nous ressemble étrangement, même si nous ne connaissons pas, actuellement, la guerre fratricide. Pourtant, nous l’avons connue, cette guerre fratricide : ce fut la guerre du Sahara, ce fut 1989…

Il a filmé un Mali en proie aux fanatiques assassins. Nous l’avons connu, aussi, avec nos salafistes locaux qui ont tué sur notre territoire. Il a filmé un Mali où des extrémistes ont tenté – et tentent encore – d’imposer leur vision réductrice et simpliste d’un Islam de mort. Nous le connaissons, aussi. Il a filmé un Mali où les communautés se regardent en chiens de faïence, empêtrés dans les peurs et les fantasmes. Nous savons ça, aussi.

Il a donné de l’humanité, là où il n’y a plus d’humanité ; un visage, aux victimes ; un nom, à la résistance ; une « douceur », même aux djihadistes, nous rappelant que ces derniers ne sont pas des extra-terrestres, mais nos enfants perdus d’un développement qui a laissé, au bord de la route, des centaines de milliers d’abandonnés.

Alors, par-delà le Mali, Abderrahmane Sissako a parlé de nous, en miroir, en gestation. De nous, Africains dans les tourmentes d’un continent devenu fou, où la violence ne semble être que le seul langage audible. Il a filmé ces monstres que nous avons créés. Il nous a filmés, nous, tout simplement. Nous.

Salut,
Mariem mint Derwich

Toute reprise partielle ou totale de cet article doit faire référence à www.rimweb.net

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