Parlement : Le cirque de la politique

Personne ne me l’a dit ; je l’ai entendu de mes propres oreilles, sur les ondes de Radio Mauritanie (la radio du service public) qui retransmet, en sneibadirect, tous les débats de l’Assemblée nationale. Khalil Ould Tiyib, député élu sous les couleurs de l’Alliance populaire progressiste (APP), passé dans les rangs de l’Union pour la République (UPR), parti au pouvoir en Mauritanie est fâché !

Le Monsieur là, qui est connu comme un leader nassériste (qui a survécu à l’Idéologie de Nasser et à son « fils spirituel Khadafi »), a menacé les députés de l’opposition de tout déballer, si vous ne cessez d’attaquer « notre président » ! Eh oui, c’est leur président, pas celui de la Coordination de l’opposition démocratique (COD) et tous ceux qui ne partagent pas la même admiration de Khalil Ould Tiyib pour le président Mohamed Ould Abdel Aziz. C’est ce qu’il fallait retenir d’intéressant dans le discours de dix minutes de ce défenseur zélé du pouvoir. Avec cette « révélation » qu’il connait tant de secret sur les leaders de l’opposition, qu’il risque de livrer ces secrets à l’opinion publique nationale, si les politiques ne respectent pas le « devoir de réserve » qui impose cette règle méconnue du grand public : « ménageons-nous ». Continuons à tromper le peuple, à parler de généralité : le pays est mal foutu, le gouvernement est fainéant, la gabegie n’a pas cessé, la majorité triche, le peuple a faim et soif. Et la majorité de répliquer : la Mauritanie est devenu un eldorado, les caisses de la BCM sont pleines à craquer (demandez au FMI), les habitants des quartiers « Tarhil » pavoisent, les goudrons poussent comme des champignons, etc, etc, etc.

Nous sommes, pour dire les choses clairement, en plein cirque. Le cirque de la politique. Profitant de la cacophonie générale qui commence à peser lourdement sur le quotidien des mauritaniens, chaque camp politique s’adapte à une situation de crise qui s’inscrit, lentement, dans le registre de la « normalité ». Et rien ne semble indiquer que les différents protagonistes de la crise politique se rendent compte, d’eux-mêmes, qu’ils jouent avec le feu.

La situation de blocage ou plutôt de crise politique semble prendre le citoyen comme arbitre. Rien n’y fait. Les dernières « sorties » de la COD (les sit-in à Nouakchott et dans les grandes villes du pays) et les commentaires « à chaud » recueillis en aval de certains hommes du pouvoir, s’inscrivent dans le cadre d’une compétition politique à enjeux multiples : ramener les mauritaniens « à la raison » première de cette crise qui n’est rien d’autre qu’un conflit d’intérêts particularistes entre ceux qui sont bien assis dans les sphères du pouvoir et ceux qui jouent, depuis 2009, voire 2007 et même 2005, à ce jeu connu de tous de « pousse-toi-que-je-me-place ». Par cette opposition au réel, « les gens » de l’opposition (ehel elmouarada) – comme on dit familièrement à l’image de l’expression « ehel lekhla » (djinns) –  rejettent tout en bloc. Comme ils avaient refusé le coup d’Etat contre Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, en août 2008, avant de revenir à la raison du fait accompli. Maintenant, ils balaient d’un revers de la main le projet réformiste devant aboutir à la naissance (renaissance ?) d’une « Mauritanie Nouvelle » que Mohamed Ould Abdel Aziz dit être SA préoccupation. La COD agit avec la force du désespoir – et l’impatience en trop – pour que cesse ce qu’elle considère comme la « descente aux enfers » avec un pouvoir plus militaire que démocratique.

Et, pour dire vrai, la situation est préoccupante sur tous les plans, même si le président Aziz est en train de tout faire pour reprendre la main. Il tente, depuis l’incident de « Toueïla » en octobre 2012, de poser les jalons d’une grande offensive de charme qui rappellent, dans ses grandes lignes, l’approche que l’actuel président avait menée, après le coup d’Etat du 6 août 2008, pour convaincre les électeurs qu’il est vraiment l’homme de la situation.

Aux populations le raïs a voulu donner quelques réponses immédiates aux problèmes qui se posent à elles, même si, à y regarder de près, il s’agit pour l’essentiel d’actes symboliques. A titre d’exemple, l’augmentation des salaires rendue effective début janvier 2013, a tenté de couper court à la comparaison sans cesse établie entre le pouvoir de la transition militaire 2005-2007, qui avait consenti la plus grande augmentation des salaires de toute l’histoire de la République et celui d’Ould Abdel Aziz qui procède par petits coups. Pourtant, Aziz et ses argentiers pensent avoir mieux fait si l’on comptabilise toutes les mesures prises dans ce sens (indemnités de non logement, transport) avec l’augmentation qui vient d’être consentie et qui joue sensiblement sur l’ITS.

Pour la COD, tout ce qui a été fait entre dans le cadre de la récupération politique, seul domaine dans lequel le pouvoir a des aptitudes certaines. Cependant, on ne peut pas dire la même chose s’agissant de l’action appréciable faite en faveur des populations pauvres de « Bouratt », aux confins du Triangle de la Pauvreté entre le Brakna et le Gorgol, mais aussi de celles de M’Bout qui vont bénéficier, enfin et pleinement, des potentialités énormes offertes par le barrage de Foum-Gleïta.

A condition, bien sûr, que les programmes de développement initiés dans cette zone de ce qui était communément appelé le « Triangle de la pauvreté » et que le pouvoir a renommé en « Triangle de l’Espoir », ne suivent les problèmes inextricables que connait la convention de pêche signée avec la société chinoise Poly-Hondone, qui avait fait miroiter monts et merveilles aux populations de Nouadhibou et qui a fini par se transformer en un nouveau scandale.

La stratégie que le pouvoir doit adopter, pour ne pas baisser la garde, est de ne pas laisser la COD attirer les mécontents de l’action du gouvernement dans son giron ; ce qui peut donner une « caution » populaire au discours de l’opposition radicale. Laisser en place, par exemple, le plan d’urgence « Emel 2012 » est une bonne chose mais il faut aussi penser à des programmes de développement qui n’est rien à voir avec les solutions de survie.

La COD poursuit son offensive

Ce qui est remarqué – et remarquable – c’est que la COD ne veut rien lâcher. Même si, pour certains observateurs, elle ne parvient pas encore à mettre suffisamment de pression sur le pouvoir pour le pousser à dialoguer à défaut de le « dégager ». Cette dernière option devenant de plus en plus lointaine à chaque fois que l’on s’approche de la date des élections présidentielles (2014) et que celles pour le renouvellement des conseils municipaux et du parlement s’éloignent pour tendre vers deux mandats en un !

Pour sortir de ce qui fait actuellement l’essentiel des « pièges » tendus pour le pouvoir, il faut bien que la COD sorte de sa léthargie et se mette au travail pour préparer les élections. La « mère des batailles » à livrer contre le pouvoir est à ce niveau pas dans la rue.

Certes, l’opposition doit faire comprendre au pouvoir que sa participation aux élections municipales et législatives est largement tributaire de mise en place d’un état-civil fiable mais il ne faut pas, comme en 2009, attendre l’instant critique (un mois) pour dire « oui, je m’engage ». Avec toutes les chances qu’elle soit encore battue sans savoir pourquoi et comment.

Et d’aucuns de se dire que, même si la COD poursuit son offensive pour faire plier le pouvoir, à défaut de faire chuter Aziz, ce dernier ne pourra faire des propositions concrètes de sortie de crise sans avoir d’abord entre les mains un fichier électoral à partir du recensement en cours. Autant dire que le grand cirque politique, auquel l’on assiste aujourd’hui, a encore de longs mois devant lui.

Sneiba Mohamed

Publicité

Mauritel

Speak Your Mind