Pêche : Vers l’accord de trop ?

«Même si aucun accord avec les Russes n’a encore été signé, le simple fait de l’avoir envisagé, dans l’encombrement de Pechel’exploitation en cours, prouve combien le pouvoir n’a cure, en réalité, de gestion durable de notre patrimoine marin». On verra, dans le dossier suivant que le monde de la pêche, le long de la façade nord-ouest-africaine s’agite beaucoup, ces dernières années : la société civile, nationale et internationale, doit faire preuve d’une vigilance de tous les instants…

 La Russie est très discrète, en Mauritanie. Elle y entretient pourtant divers intérêts, notamment par l’intermédiaire d’une commission mixte mauritano-russe, officiellement versée dans le strict domaine de la pêche, ce qui n’exclut, nullement, toutes sortes d’arrangements annexes. Le Calame a pu mettre la main sur un document confidentiel, grossièrement préparé par le ministère mauritanien des Pêches, pour justifier un accord de dix ans avec des « armateurs russes », du même type que celui signé, pour vingt-cinq ans, avec les Chinois de Poly Hondone. Ce nouveau projet de convention était au centre des discussions, les 15 et 16 avril courants, lors la réunion, à Nouakchott, de la cinquième commission mixte de pêche mauritano-russe, présidée par Vassili Sokolov, vice-président de l’Agence fédérale russe de pêche, et Mohamed Mahmoud Ould Bouasriya, secrétaire général du ministère mauritanien des Pêches et de l’économie maritime.

Très peu médiatisée, la rencontre ne semble avoir abouti, pour l’instant, à rien de bien concret mais l’évènement aiguise d’autant plus l’attention qu’il intervient après la signature à Rabat, le 10 décembre 2012, d’un nouvel accord, de quatre ans, entre le Maroc et la Russie, toujours par ce même Sokolov. On se souvient, ici, de l’énorme scandale soulevé, en mars 2012, par Greenpeace, au Sénégal (1). Deux années durant – de février 2010 à avril 2012 – les pêcheurs sénégalais avaient assisté, impuissants, au pillage de leurs ressources halieutiques par des chalutiers pélagiques géants, battant pavillon de la Russie et de divers autres pays est-européens ou s’abritant derrière des pavillons de complaisance.De nombreux emplois ont été perdus, en raison de l’effondrement de l’activité de pêche locale, résultant de la présence de navires-usines, dépassant, banalement, les cent mètres de longueur et ne débarquant, de surcroît, leurs prises qu’à l’étranger. Chassés des eaux sénégalaises, les Russes tentent, aujourd’hui, manifestement de s’implanter au Nord d’une zone qui les intéresse particulièrement, par sa richesse en pélagiques, la sardinelle, tout particulièrement.

Flash-back

Le premier accord de coopération dans le domaine de la pêche entre la Mauritanie et la Russie date de 1973. Il a permis aux navires de ce pays d’accéder à nos ressources halieutiques, avec un important développement au cours des années 80, suivi d’un net recul, au début des années 90 (chute de l’URSS), après l’arrêt des activités de la Mausov, une joint-venture mauritano-soviétique qui intervenait dans le domaine. Depuis, les Russes ont repris un peu de l’écaille de poisson – du moins jusqu’à l’accord sino-mauritanien, en 2011– en pimentant leurs rudes prélèvements sur notre faune marine, d’une « palette de propositions », à chaque réunion de la commission mixte, «dans les domaines de la pêche, de l’environnement, de la recherche scientifique et de la formation ». Propositions suivies d’effets ? Dans les domaines de la pêche, oui, sans aucun doute, avec un certain nombre d’arrangements financiers, plus ou moins en sous-main, où un Maurice Benza fit longtemps la pluie et le beau temps, en compagnie de Abass Bougherbal, plus spécialisé, lui, dans les affaires ukrainiennes ; l’un et l’autre aimables pourvoyeurs de licences libres, obtenues on ne sait trop comment… Pour le reste, à part la contribution, active, à la destruction de l’environnement maritime, non, on ne voit pas…

Ainsi, si l’on a eu peu de peine à retrouver quelque trace « du partenariat entre les secteurs privés en Mauritanie et en Russie, avec une participation limitée [prodigieux euphémisme ! NDR] de l’Etat », dont notre Agence Mauritanienne de l’Information se fit le chantre, à chaque réunion de la commission mixte, on a cherché, partout et en vain, par contre, « le dossier de la coopération en matière de formation et de recherche scientifique, domaine où la Russie dispose de grandes capacités ». La cinquième commission mixte débouchera-t-elle, un jour ou l’autre, sur la publication et la mise en œuvre de ce dossier ? On le dit, on l’espère, mais il semble plus certain qu’elle soit, surtout, une nouvelle occasion de faire tourner la machine azizienne des passations préférentielles de marchés…

Dix ans de pêche contre cent millions de dollars

Car, si l’on en croit le document préparatoire – qu’il n’ait pas encore officiellement abouti ne signifie, nullement, qu’il soit jeté à la poubelle – le deal serait dix ans de pêche contre un investissement de quelque cent millions de dollars, dans une nouvelle société de gestion visant à l’implantation d’une « infrastructure qui assurerait le stockage et la transformation de poisson dans la région de Nouadhibou », avec « des installations hydrotechniques, des voieries ferroviaires et autoroutières avec accès au port » et « une base complète de gestion, d’économie et de technologie permettant de bénéficier, de manière efficace, de l’infrastructure concernée ». Le plan d’affaires de ladite société de gestion étant « soumis à l’approbation des établissements et les autorités appropriées de la RIM », on comprend bien que « le choix de l’entreprise qui effectuera les travaux, en tant qu’entrepreneur général (avec la possibilité d’embaucher les sous-entrepreneurs) » puisse ouvrir de belles perspectives… aux familiers du président des pauvres.

Plan B, alors que l’accord avec les Chinois aurait déjà du plomb dans l’aile (2) ? Possible mais les affaires ayant cette tendance, fâcheuse, plus à enfler à la (dé)mesure des appétits – qui, on le sait, viennent en mangeant – qu’à se contenir dans les limites d’un sain développement durable, on ne peut exclure l’éventualité d’un dramatique doublon Chine + Russie ; en fait, triptyque, puisque l’Europe est aussi de la partie de pêche, pour, au moins, deux ans… Les pêcheurs artisanaux mauritaniens ont donc du souci à se faire. Même si aucun accord avec les Russes n’a encore été signé, le simple fait de l’avoir envisagé, dans l’encombrement de l’exploitation en cours, prouve combien le pouvoir n’a cure, en réalité, de gestion durable de notre patrimoine marin…

Priorité à la pêche locale !

Pour bien comprendre les enjeux, laissons la parole au président de la section artisanale de la Fédération Nationale des Pêches de Mauritanie (FNPM), Sid’Ahmed Abeïd :« En 1978, nous n’étions que 17 embarcations artisanales. Aujourd’hui, nous en comptons 7 500 où se répartissent 36 000 pêcheurs.[…] Nous fournissons 90% de l’emploi dans le secteur, avec des gens qui travaillent dans cinquante usines de traitement de congélation des produits, douze ateliers de fabrication de pirogues et des centaines de magasins de vente de matériel, des milliers de mareyeurs, de transporteurs, de fabricants de pots, etc. Dans la pêche artisanale, la valeur ajoutée est de huit fois supérieure à la valeur ajoutée dans la pêche industrielle » (3).

Il ne semble pourtant pas que ladite section artisanale ait été invitée aux discussions des 15 et 16 avril avec les Russes, ni qu’elle ait été, à tout le moins, associée à la préparation du document de travail. En dépit des belles formules, maintes fois réitérées par le gouvernement, prétendant privilégier la concertation et la transparence, dans le secteur des industries extractives, on est très loin, encore, des souhaits émis par Ould Abeid :« La transparence, dans le secteur de la pêche, que ce soit pour l’utilisation des financements destinés au secteur ou pour les conditions de licence, est, pour nous, un élément essentiel. Nous avons, dans ce cadre, soutenu l’intégration du secteur de la Pêche dans l’Initiative de Transparence des Industries Extractives (ITIE), qui est en train d’être mise en œuvre par le Ministère de la Pêche et de l’Economie maritime. » (3) Mais il faudra bien que nos gouvernants s’y fassent, tôt ou tard : les ressources nationales appartiennent au peuple souverain de Mauritanie et, plus le temps passe et plus celui-ci va élever la voix pour se faire entendre.

Certes, nous renseigne encore le président de la section artisanale, « le gouvernement a fait savoir [au début de l’année 2013 (NDR)] que les activités de la société chinoise Poly Hondone devaient, dorénavant, se limiter aux petits pélagiques, et le président de la République a annoncé que les conditions, faites aux Chinois et à toute autre flotte étrangère, seraient les mêmes que celles faites aux Européens. Il a aussi précisé que le poulpe sera réservé aux Mauritaniens, particulièrement à la pêche artisanale. » (3) Petits pélagiques chinois, pour vingt-cinq ans ; petits pélagiques russes, pour dix ans ; petits pélagiques européens, pour deux ans ; et il reste quoi, à part le poulpe, pour les pêcheurs artisanaux et la consommation locale ?

La sardinelle, épicentre du séisme

Car il faut bien comprendre que les petits pélagiques, notamment la sardinelle, représentent les principales ressources vivantes exploitées, dans la région nord-ouest-africaine. Les débarquements annuels varient entre 600 000 et 1 400 000 tonnes, jouant ainsi un rôle social et économique majeur, en dépit de leur faible valeur commerciale. Ces espèces constituent plus de 80% des captures globales et représentent 23% de la valeur des exportations de produits halieutiques des pays membres de la Commission Sous-Régionale des Pêches (CSRP) qui regroupe la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie, le Sénégal et le Sierra Leone.Ecoutons encore ce que nous en dit Sid’Ahmed Abeïd : « Comme les sardinelles sont un stock partagé avec nos voisins d’Afrique de l’Ouest, et vu que cette ressource est très importante pour l’alimentation de nos populations, nous discutons, avec nos collègues pêcheurs artisans sénégalais, gambiens et guinéens, pour voir comment promouvoir, auprès de nos Etats, la mise en place d’une gestion commune, qui donne la priorité à la pêche artisanale et à l’approvisionnement des marchés locaux. » (3)

Les effets officiels de ces discussions, renforcées par la révélation publique du scandale, au Sénégal, du pillage de la sardinelle par les Russes, sont réels : à l’issue des travaux de la 19ème session ordinaire de la conférence des ministres de la CSRP, une stratégie commune de lutte contre la pratique courante de la pêche illicite non déclarée a été adoptée, le 21 décembre 2012, à Conakry, par les six Etats de la commission et le Cap-Vert. Sera-t-elle suffisante pour contrer la phénoménale conjonction des efforts de redéploiements russe et chinois, plus au Nord, avec, notamment, des implantations de longue durée en Mauritanie ? Il ne faut pas se leurrer et se rappeler que le même Vassily Sokolov était déjà vice-président de l’Agence Fédérale des Pêches, en février 2011, lorsque Madické Niang, ministre sénégalais des Affaires étrangères, s’était rendu en Fédération de Russie, pour discuter d’accords généraux de coopération. On y avait évoqué, en matière de pêche, un « accord établissant les principes de coopération en matière scientifique, technique et économique entre les deux pays », tout-à-fait dans la note de ce que nous rabâche, depuis vingt ans, la commission mixte mauritano-russe.

Mais le fait marquant des discussions moscovites, ce fut la présence, à la table des discussions, de cinq très gros armements russes : Murmanskiy Trawl Fleet, Transco, Westrybflot, Alians Marin et Ostrovnoï. On sait la suite et certains, en Mauritanie – à l’instar d’Ahmed Ould Mouknass, particulièrement au courant des affaires de la Société Frigo de l’Union, à Dakar – bien plus que d’autres. Tous ces messieurs s’agitent, aujourd’hui, en personne ou via tout un attirail de joint-ventures, en cours ou en construction, autour des Mohamed Abdallahi Ould Yaha, Cheikh Ould Ahmed Ould Baya et consorts. Il serait peut-être temps d’établir un cordon de sécurité à l’entour de ce panier de crabes, en combinant les vigilances du CRSP et des diverses organisations, nationales et internationales, de la société civile : il vaut largement mieux prévenir que guérir. D’autant plus que le mal – Chine + Europe + Russie (et cie) – se révèlerait, cette fois, vraiment fatal…

Source : LECALAME

Ben Abdella

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