« Pour s’enraciner, l’islam à la française a besoin de mosquées-cathédrales »

La mosquée de Fréjus.Le CFCM plaide pour un doublement du nombre de mosquées en deux ans. Pour le sociologue Samir Amghar, c’est la condition sine qua non d’un islam à la française.

Le président du Conseil français du culte musulman, Dalil Boubakeur, a appelé samedi 4 avril à doubler le nombre de mosquées d’ici deux ans pour pallier le manque de lieux de culte pour les millions de musulmans français. La question est récurrente mais l’annonce a eu l’effet escompté en relançant le débat. Interview de Samir Amghar, sociologue de l’université libre de Bruxelles, spécialiste du salafisme et de l’orthodoxie en islam. 

Doubler le nombre de mosquée en deux ans, qu’en dites-vous ?

– La déclaration de Dalil Boubakeur est avant tout politique. Voire populiste. Le contexte post-attentats de janvier est très particulier. Les autorités musulmanes, quelles que soient leurs tendances, essayent de transcender leurs clivages pour essayer de faire front.

D’autant plus que les pouvoirs publics et une partie de l’opinion musulmane ont accusé les responsables religieux, notamment ceux issus du Conseil français du culte musulman (CFCM) d’être une coquille vide qui n’a jamais pu se targuer d’un bilan positif. La Grande mosquée de Paris est une structure qui a certes une reconnaissance institutionnelle auprès des pouvoirs publics, mais qui n’a pas la légitimité populaire.

L’absence de bilan du CFCM est par ailleurs en partie lié aux tensions qui existent entre la Grande Mosquée de Paris et l’UOIF [Union des organisations islamiques de France, branche française des Frères musulmans, NDLR]. La déclaration de Dalil Boubakeur doit aussi être comprise à l’aune de ces tensions. L’objectif est donc double : renouer avec l’UOIF et la base musulmane.

Selon les chiffres de Boubakeur, la France compte 2.200 mosquées. Ce qui revient, a calculé « Le Monde », à un lieu pour 1.200 fidèles (sur la base de 3 millions de  pratiquants en France). A ce compte, il n’est pas aberrant de demander davantage de mosquées…

– Même si je ne sais pas sur quelles chiffres s’appuie Dalil Boubakeur, je ne nie pas qu’il y ait des besoins importants. D’un point de vue symbolique d’abord, et fondamental : un islam à la française ne pourra se développer que s’il s’enracine dans les bâtiments que sont les lieux de culte et les mosquées. L’islam de France est tout simplement indissociable de la construction de « mosquée-cathédrale », signes qu’il a parfaitement sa place dans le paysage architectural religieux français.

Ensuite, il faut identifier les besoins. Il faudrait déjà que les fidèles puissent prier dans des lieux décents, alors que beaucoup vont dans des pavillons, pas forcément aux normes. Ensuite, il faut privilégier la proximité pour que les musulmans puissent aller à la mosquée près de chez eux. Cela manque à Paris par exemple. Or de plus en plus de lieux de cultes se construisent mais compte tenu du contexte international et national, pouvoirs publics et municipalités expriment une certaine crispation. Ils craignent d’ouvrir la porte à l’intégrisme.

Alors même que de nombreux rapports publics insistent sur le fait que les mouvements de radicalisation ont déserté les mosquées…

– Oui, mais une partie de la classe politique a une perception négative de la pratique religieuse. Construire une mosquée, laisser des fidèles s’y rendre, se serait laisser, in fine, se développer des éléments, si ce n’est de radicalisation violente, du moins religieuse, avec de plus en plus de femmes voilées par exemple.

Certaines zones ont-elles besoin de plus de mosquées qu’ailleurs ?

– Je n’ai pas travaillé dessus. Ce que je peux dire en revanche, c’est que toutes les mosquées ont cela de paradoxale qu’elles sont sous-exploitées la semaine car les fidèles ne les fréquentent pas, et sur-utilisées le vendredi et les jours de fêtes musulmanes, obligeant certains à prier à l’extérieur. L’arbitrage n’est parfois pas simple à faire. Cependant, sur le long terme, on sait que les musulmans seront démographiquement de plus en plus nombreux. La construction de mosquées peut satisfaire les jeunes générations.

La question de la construction des mosquées pose inévitablement la question du financement. De nombreux chantiers de mosquées n’ont jamais pu être achevés en France. Comment l’expliquez et comment y remédier ?

– La communauté musulmane est relativement bien intégrée mais issue des classes populaires. Elle n’a pas le pouvoir d’achat nécessaire pour aider à la construction des mosquées. Les chantiers sont lancés mais parfois suspendus par manque de financement. D’où cette tendance à aller chercher des financement extérieurs à l’étranger, des mécènes venant du Qatar, des Emirats Arabes Unis, d’Arabie saoudite et du Koweït. Mais ici aussi, il faut les contacts et le réseaux pour lever des fonds. Les Frères musulmans ont une expertise en la matière, pas les primo-migrants.

Enfin, même si les pouvoirs publics estiment que l’Etat ne peut pas financer les lieux de culte, il y a des dérogations à la règle. Par exemple, un certain nombre de collectivités locales mettent à disposition des terrains sous forme de bail emphytéotique, de 99 ans, en échange d’un euro symbolique, ce qui permet d’économiser l’achat du terrain. On peut aussi financer, au sein des lieux de cultes, uniquement les parties liées à la culture. La mosquée de Créteil a été financée à hauteur de 40% par la mairie en finançant les parties culturelles. C’est de bonne guerre. Les pouvoirs publics, quand ils font preuve de pragmatisme, sont capables de financer les cultes en contournant la loi.

Faut-il alors remettre à plat la loi de 1905 ?

– La question est plutôt de définir ce qu’on entend par laïcité. On est dans une laïcité idéologique. La République est une et indivisible mais la laïcité est à géométrie variable. Comment voulez-vous appliquer la laïcité en France quand elle est appliquée de façon intégraliste dans certaines villes de France, en Paca ou en Rhônes-Alpes et pas du tout appliquée dans les régions concordataires. Comment concevoir la laïcité alors que dans les Dom-Tom, dans des régions comme Mayotte, la Réunion ou Wallis-et-Futana, les appels à la prière sont autorisés ?

Propos recueillis par Sarah Diffalah

Source: L’OBS

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