Pr. Abdel Wedoud Ould Cheikh, l’humilité d’un homme de science.

cheikh_ould_abdel_weddoud_philoKassataya – Dans le contexte sociopolitique mauritanien marqué par des antagonismes parfois profonds, il est des figures qui inspirent respect et considération au-delà des clivages.

Le Pr Abdel Weddoud Ould Cheikh en est. A la fois anthropologue, sociologue et philosophe, cette figure dont Kassataya dresse le portrait est sans aucun doute une référence parmi les universitaires mauritaniens. Sa grande érudition contraste cependant avec son effacement : en dehors des cercles scientifiques, il est peu connu du grand public dans son pays d’origine.

Comment aborder le portrait d’un homme comme le Pr Abdel Weddoud Ould Cheikh ? C’est l’interrogation majeure à laquelle est confronté quiconque s’essaie à l’improbable exercice d’évoquer celui qui est sans doute l’une des valeurs les plus sûres de la recherche sur la Mauritanie.

Ses travaux sont d’une envergure telle qu’il est tout simplement impossible à l’heure actuelle de mener une étude sérieuse sur la société mauritanienne et sa composante maure en particulier sans citer au moins l’un de ses travaux. Qui est donc le Pr Abdel Weddoud Ould Cheikh ?

Soif de savoir

Abdel Weddoud Ould Cheikh vit le jour « sous une tente » en 1948 près d’un puits à Al-Maymûn al-Gibli dans les environs de Boutilimit (150 km au sud de Nouakchott). Il est le 10ème d’une fratrie de 12. Il est issu d’une famille d’éleveurs nomades plutôt modestes, également lettrés, marabouts** héritiers d’une lignée très respectée. La maîtrise du savoir islamique et l’exaltation des valeurs religieuses y sont élevées au rang de cultes. Le jeune Abdel Weddoud n’étant pas doué pour le pastoralisme, c’est donc tout naturellement qu’il embrasse très tôt « le métier » de « chercheur de science ».

Mais plutôt que de s’adonner à la récitation des textes essentiels du cursus comme tout fils de zwaya (le Coran, Akhdarî, Ibn ‘Âshir, Alfiyya, Khalîl…) Abdel Weddoud Ould Cheikh suivra un autre chemin : celui de l’école coloniale. Ce parcours, il le doit principalement à la conjonction de plusieurs facteurs : « la proximité généalogique et géographique avec des cercles proches de l’administration, jointe aux effets économiques désastreux de la crise du début des années 1940, a poussé certains membres de ma famille à rejoindre l’école coloniale de Boutilimit.

J’ai fini moi-même par intégrer cette école à un âge relativement précoce, avant d’avoir, hélas !, sérieusement entamé une formation scolaire de wull zwâyä, comme on disait dans le temps »[1]

Il se retrouve plus tard à l’université de Dakar qu’il fréquente pendant un bout d’année scolaire agitée par la fameuse grève de 1968. Les étudiants de l’Université de Dakar rendaient alors la vie dure au régime de Léopold Sédar Senghor. Au terme d’un mouvement de grève quelque peu musclé, des étudiants sont emprisonnés tandis que d’autres étaient renvoyés vers leur pays d’origine. Ould Cheikh revient en Mauritanie. Mais pas pour longtemps.

En septembre 1969, sans bourse et sans argent, le jeune Abdel Weddoud prend la route de l’Occident dans les cales d’un bateau via Dakar avec l’intention non pas d’étudier mais plutôt d’« aller à la découverte du monde tel un globe-trotter ». Une fois en France, l’obtention d’une bourse lui fait changer d’avis. Abdel Weddoud retrouve le chemin de l’école : hypokhâgne à Saint-Etienne.

Puis Paris en Khâgne au Lycée Fénelon dans le Quartier Latin où était passée une certaine Marie-Thérèse Daddah, épouse de Moktar Ould Daddah, premier président de la Mauritanie indépendante. Il s’y retrouve avec un certain Haibatna Ould Sidi Haiba (futur ministre) et Sidaty Ben Hmeida (futur Gouverneur de la Banque centrale de Mauritanie).

Abdel Weddoud fait une licence puis une maîtrise de Philosophie à Paris I avec une interruption en 1972-1973 quand le syndicat des étudiants mauritaniens, l’UGESM, proche des Kadihines, donna consigne à ses membres de rentrer au pays pour nourrir une agitation visant, entre autres, à libérer de l’armée leurs camarades enrôlés par représailles dans cette institution.

Au bout du périple, la Mauritanie

A son retour en Mauritanie en mars 1978 alors qu’il venait de s’inscrire en thèse, A. W. Ould Cheikh est recruté comme chercheur à l’IMRS (Institut Mauritanien de Recherche Scientifique) dont il deviendra le directeur en 1987. L’expérience tourne court : lors des « événements de 1989 »[2], confie-t-il à Kassataya, « il m’a été exigé de transférer des employés de l’Institut vers l’administration centrale ».

Conscient du sort qui sera réservé à ces Négro-mauritaniens qui risquaient d’être radiés dans le cadre de l’épuration administrative, il refuse d’obtempérer. Dans le même temps, « il y avait une mobilisation pour réécrire l’histoire de la Mauritanie en excluant la composante noire, c’était une absurdité ! », s’indigne-t-il. Pour finir, un numéro d’al-Wasît, le bulletin de l’IMRS, qui comportait un article sur l’esclavage[3] au 19e siècle, sujet tabou pour les autorités, fut censuré.

Dès lors, Abdel Weddoud Ould Cheikh se rend à l’évidence : la liberté d’action et d’expression est entravée en Mauritanie. Voyant s’évanouir ses rêves de faire de la recherche de façon libre et indépendante, Ould Cheikh claque la porte. Désormais il sera enseignant à l’université de Nouakchott pendant une décennie avant de prendre le chemin de l’exil en 2002. C’est la recherche en France qui se frotte alors les mains. Abdel Weddoud Ould Cheikh est accueilli à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales puis par les Universités de Strasbourg et de Metz (actuelle Lorraine).

La France est devenue au fil des ans sa terre d’accueil. Il s’y considère comme « un réfugié culturel et philosophique ». Cette terre d’asile lui ouvrira les portes de l’un des temples du savoir anthropologique français : le Laboratoire d’Anthropologie Sociale du Collège de FranceAbdel Weddoud Ould Cheikh officiera jusqu’à faire valoir ses droits à la retraite en septembre 2013.

M. Ould Cheikh jouit aujourd’hui d’un statut de professeur émérite à l’université de Lorraine. Ce qui lui permet encore de mener une vie professionnelle intense. Il est ainsi régulièrement sollicité pour diriger des thèses de doctorat ou participer aux jurys de thèses sur la Mauritanie (mais pas seulement). Il anime aussi des conférences aux quatre coins du monde. Il n’en n’oublie pas pour autant sa Mauritanie natale.

Un observateur engagé de la vie politique en Mauritanie

Les vicissitudes d’une vie scientifique intense n’ont pas empêché Abdel Weddoud Ould Cheikh de rester attentif aux soubresauts qui reconfigurent les sociétés mauritaniennes. Dans ses observations, Abdel Weddoud Ould Cheikh jette un regard sans complaisance sur la Mauritanie. A l’entendre, la nation mauritanienne est à construire puisqu’une nation suppose, entre autres, une mémoire collective, une communauté de destins, un idéal et un dénominateur communs.

Celui-ci peut-être incarné par l’islam mais l’expérience a montré, constate le sociologue, que « cela n’a pas empêché la discrimination et les exactions contre une frange de la population en plein mois de Ramadan » lors des événements de 1989-1991.

Et le chercheur n’est pas convaincu, comme le soutient l’Etat, que le dossier du passif humanitaire soit clos malgré le retour de certains réfugiés, les indemnisations, etc. Parce que, argumente-t-il, les raisons de ce conflit sont liées à « l’appropriation de l’Etat en tant que lieu d’influence et de redistribution de ressources ». De plus il n’est pas évident pour les victimes « d’oublier les frustrations, les brutalités et les exactions subies sans autre forme de procès ». La solution, à ses yeux, pourrait passer par une sorte de « commission vérité et réconciliation » à l’instar de ce qui s’est passé en Afrique du sud.

Autre question qui préoccupe le chercheur, celle des Haratines. Le Pr. Abdel Weddoud Ould Cheikh les verrait bien jouer « le rôle de charnière entre les différentes communautés » notamment pour l’unité du pays. Leur émancipation pourrait s’appuyer sur plusieurs facteurs au premier rang desquels le facteur résidentiel et géographique. Il s’agirait de la séparation géographique avec les anciens maîtres.

L’exode rural des années 1970 consécutif à la sécheresse avait mis fin au tête-à-tête entre maîtres et esclaves, avec le rôle déterminant joué par le mouvement d’émancipation des anciens esclaves, El Hor. Les années 1990 ont montré comment des masses défavorisées semblables au lumpenprolétariat pouvaient être mobilisées à des fins douteuses. Les mobilisations associatives en milieu urbain peuvent aussi favoriser cette émancipation avec les proto classes basées sur la division du travail.

Réservé sur le futur de la Mauritanie

Le Pr. Abdel Weddoud Ould Cheikh relève que les soubassements des difficultés qui entravent l’avènement d’une démocratie véritable en Mauritanie proviennent d’« une notion de citoyenneté fragile, marginale et d’un manque de tradition étatique très affirmée ». De son point de vue, « la société mauritanienne est composite avec des mentalités traditionnelles dominantes qui favorisent la solidarité de proximité à base de tribus, d’ethnies, etc. »

Par ailleurs, il y a, notamment chez la communauté maure, une tradition culturelle qui favorise une « demande despotique » ; en d’autres termes, c’est comme si le citoyen lambda se suffisait d’ « un souverain juste mais qui agit selon son entendement à lui ». Et c’est pourquoi l’anthropologue a « un petit peu peur » que les militaires aient encore de beaux jours devant eux.

Fort de sa science, Abdel Weddoud Ould Cheikh cultive le doute en toute humilité. Le chercheur concède ne pas jouer les oracles et pense avoir peut-être une vision « pessimiste et passéiste » ; il conseille de ne prendre ce qu’il dit que pour une modeste contribution au débat. La marque de l’humilité d’un chercheur insatiable toujours sur la piste de nouvelles découvertes avec la Mauritanie plus que jamais chevillée au corps.

Mauritanie qu’il espère retrouver bientôt ; reste à savoir « sous quelle forme et pour combien de temps » ? A son retour il pourrait aller se ressourcer sous une tente près d’un puits pastoral du nom d’al-Maymûn al-Gibli aux environs de Boutilimit d’où tout est parti quand il vit le jour il y a 66 ans. Une occasion pour lui de se remémorer les temps où, jeune berger, il aurait bien pu suivre une autre voie; comme se lancer dans une recherche d’un autre genre : la poursuite d’un dromadaire de monture égaré par un apprenti-berger par manque d’attention. C’était il y a une vie

Ibrahima Athié et Abdoulaye Diagana pour Kassataya

[1] Extrait interview Taqadoumy le 4 janvier 2012.

[2] Référence pudique pour évoquer les massacres des populations noires de Mauritanie par le régime d’Ould Taya à la faveur d’un conflit avec le Sénégal voisin où des maures furent également massacrés par la foule.

[3] Dans le numéro 3 d’al-Wasît figurait notamment un article de Yahya Ould El Bara intitulé al-tâbi’iyya ‘ind al-fuqahâ’ al-mûritâniyyîn. waqfat ta’ammul (pp. 122-145 de la partie en arabe). L’auteur y abordait, entre autres, les questions liées à l’esclavage traitées par certains légistes et savants Mauritaniens des siècles passés. Vu la sensibilité du sujet encore tabou, le pouvoir politique jugea que le numéro n’était pas digne d’être publié.

** Ould Cheikh est issu de la tribu des Awlad Eberri « guérrière » à l’origine. Une partie de la tribu s’est cependant tournée vers les livres. Les Awlad Ebberi sont apparentés aux Awlad Ahmed et aux Awlad Deman.

Pour mieux connaitre les travaux du Pr Ould Cheikh

• Nomadisme, Islam et pouvoir politique dans la société maure précoloniale (XIe-XIXe siècle). Essai sur quelques aspects du « tribalisme », Thèse de Doctorat en sociologie, 3 vol., 1985, 1057 p. + annexes.

• Les problèmes actuels du nomadisme sahélien. Le cas de la Mauritanie, Bamako, Institut du Sahel, 1986, 115 p.

• « Vie(s) et mort(s) d’al-Imâm al-Hadrâmi. Autour de la postérité saharienne du mouvement almoravide (XIe-XVIIe siècle) », (en collaboration avec B. Saison), Arabica, XXXIV, 1987, pp. 48-79.

• Al-ansâb. La quête des origines. Anthropologie historique de la tribu arabe, (en collaboration avec P. Bonte, É. Conte et C. Hamès), Paris, Éd. de la M.S.H., 1991, 260 p.

• « L’évolution de l’esclavage dans la société maure », in Edmond Bernus, Jean-Louis Triaud & al. (éd.), Nomades et commandants, Paris, Karthala, pp 181-192, 1993

• « Des voix dans le désert. Sur les élections de “l’ère pluraliste” », Politique Africaine, n° 55, Octobre 1994, pp. 31-39.

• « La société sanhaja méridionale au XVe s. Autour d’une correspondance en provenance du Takrûr », Masâdir. Cahier des sources de l’histoire de la Mauritanie, n° 1, 1994, pp. 5-35

• Etude sur Ouadane et Chingueti (en collaboration avec B. Lamarche & M. M. O. Saad, Bruxelles, Union Européenne, 1995.

• « Les perles et le soufre : une polémique autour de la Tijâniya en Mauritanie in J-L Triaud et D. Robinson (éds.), La Tijaniyya, Paris, Karthala, 2000, pp.125-163

• « Il faut qu’une terre soit ouverte ou fermée. A propos du statut des biens fonciers collectifs en islam (exemple de la Mauritanie) », (en collaboration avec Y. O. Al-Barra), Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée, n° 79-80, 1997, pp. 157-180. • « Les fantômes de l’amîr. Note sur la terminologie politique dans la société maure précoloniale », The Maghreb Review, vol. 22 / 1-2, 1997, pp. 55-73.

• « De la nomadisation des noms propres. Etat civil et « démocratie » en Mauritanie, in A. Bourgeot éd., Horizons nomades en Afrique sahélienne. Sociétés, développement et démocratie, Paris, Karthala, 1999, pp. 99-113

• « Vous avez dit “Histoire” ? », Histoire de la Mauritanie. Essais et synthèses, Nouakchott, Imprimerie Nouvelle, 1999, pp. 1-35.

• « La généalogie et les capitaux flottants : al-Shaykh Sîd al-Mukhtâr (c. 1750-1811) et les Kunta », in P. Bonte, Ed. Conte, P. Dresch (Dir.), Emirs et Présidents. Figures de la parenté et du politique dans le monde arabe. Paris, CNRS, 2001, pp. 137-161.

• « La caravane et la caravelle. Les deux âges du commerce transsaharien », L’ouest saharien, vol. 2, 1999, pp.29-70.

• « La science au(x) miroir(s) du prince. Savoir(s) et pouvoir(s) dans l’espace arabo-musulman d’hier et d’aujourd’hui »; Rev. du Monde Musulman et de la Méditerranée, Juillet 2003, 101-102, pp. 129-155

• « Introduction », in Pages d’histoire de la côte mauritanienne (XVIIe – XVIIIe siècles. Collection l’Ouest Saharien, Paris, L’Harmattan, 2006, pp. XI-XIX

• “ Les habits neufs du sultan : sur le pouvoir et ses (res)sources en Mauritanie ”, Maghreb-Machrek, n° 189, automne 2006, pp. 29-52

• “ Nouakchott, capitale nomade ? ” in D. Retaillé (coordination) La ville ou l’Etat ? Développement politique et urbanité dans les espaces nomades et mobiles (Mauritanie — Sénégal — Inde, et retour) Rouen, Publications de l’Université de Rouen et du Havre, 2006, pp. 87-100

• « Entrepreneurs moraux et réseaux financiers islamiques en Mauritanie » (avec Mohamed Fall Ould Bah), Afrique Contemporaine, 231, 2009-1, 99-117

• al-Qabîla wa al-dawla fî Ifrîqiyyâ (en arabe), Beyrouth, al-Dâr al-‘Arabiyya li-l-‘ulûm nâshirûn, 2013, 156 p.

Biographie Express
2011-2013 Collège de France. Chercheur au laboratoire d’Anthropologie Sociale, CNRS, Paris
2004-2011 Professeur d’Anthropologie et de Sociologie, Université de Metz
2002–2004 Maître de conférences en Anthropologie à l’université Marc Bloch/Strasbourg
1990-2002 Professeur à l’université de Nouakchott
1987-1989 Directeur de l’Institut mauritanien de recherche scientifique (IMRS)
1978-1987 Chercheur, chef de département, à l’Institut mauritanien de recherche scientifique (IMRS)
*********

Quelques publications d’A. W. Ould Cheikh

. Eléments d’histoire de la Mauritanie, Centre Culturel Français Antoine de St. Exupéry, Nouakchott, 1989, 135 p.

. Les populations de la zone sud du littoral Mauritanien, in F. Colas (Ed.), Environnement et littoral mauritanien, (en collaboration avec A. M. Diop), 1997, pp. 163-168, Montpellier, CIRAD.

. Cherche élite, désespérément… Evolution du système éducatif et (dé)formation des « élites » dans la société mauritanienne, Nomadic Peoples, Vol. 2, 1-2, 1998, 235-252.

. La société maure. Contribution à l’étude anthropologique et historique d’une identité culturelle ouest saharienne, Dossier d’habilitation, Paris, EHESS, 2000.

.Espace confrérique, espace étatique : le mouridisme, le confrérisme et la frontière mauritano-sénégalaise in L. Marfaing et S. Wippel (éds.), Les relations sahariennes à l’époque contemporaine, Paris, Karthala, 2004, pp. 195-230

. Une armée de tribu ? Les militaires et le pouvoir en Mauritanie, The Maghreb Review, Vol. 35, n° 3, 2010, pp. 339-362

 Source : Cridem

Brochure MOIMA Annonces1 Brochure MOIMA Annonces1

Exprimez vous!

CommentLuv badge