Profession, gardien de chantiers : « Notre père est parti tenter sa chance »

Mamma une vie gardienne de chantier

Sarkouba, Moulaye,  Maamme, Mahjouba, Mariem, Sidi, Babe et Mohamed Lemine habitent dans ces endroits de Nouakchott qui promettent d’être de belles cités.  Comme beaucoup  d’autres  familles vivant dans des baraques, hangars ou simples tentes  érigés  un peu partout dans les quartiers du Centre Emetteur de Tevragh Zeina, de la Cité Plage Zone Sebkha ou BMCI, ils se chargent avec leurs proches  d’assurer la surveillance du matériel de construction et de veiller à la bonne finition des villas cossues qui fleurissent  à ‘Nouakchott Nord’. C’est ainsi qu’il conviendrait d’appeler la partie de la capitale qui se situe sur le versant nord-ouest de la grande avenue Gamal Abdel Nasser. C’est là où se trouve la zone de Nouakchott qui,  depuis le début des années 80, est appelée Tevragh Zeina …Ce qui  signifie en hassaniyya, dialecte arabe parlé par une partie de la population mauritanienne, « quand elle finira, elle sera belle »… Et pour être belle, il a fallu, et il continue de falloir, à Tevragh Zeina et ses tentacules la vigilance de braves gens qui le plus souvent viennent de l’intérieur du pays ou des quartiers périphériques de Nouakchott et s’installent là pour prêter leurs services de gardiennage de chantiers à ceux qui construisent dans les quartiers chics de la ville. 

Reportage

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Aujourd’hui, Tevragh Zeina est un grand département. Une Moughataa qui a plus de trois décennies d’existence. Elle connait une extension fulgurante vers la route de Nouadhibou sur le côté Nord et vers le Soukouk plus à  l’Est. Sur ce qui fut jadis un vaste siège de dunes bercées par les vents, des maisons s’érigent. Tout aux alentours des bâtiments en construction on trouve des abris de fortune. Leurs occupants sont soit de jeunes couples, soit de vieilles femmes avec enfants et petits enfants. Sous leurs hangars et tentes ou dans leurs baraques, une télévision format 14 pouces. A côté, des antennes paraboliques, juste de quoi capter les chaines de télé les plus regardées par tous les nouakchottois et qui servent  à longueur de journée ces multiples séries télévisées d’histoires d’amour, de haine et d’argent… Des histoires de vie qui mettent en scène les pauvres et les riches ; des histoires faites d’intrigues et de liaisons à rebondissements sociologiques tourmentés.  Mais des histoires dont presque tout le monde raffole…

Sous sa tente, Mariam, jeune femme d’environ 22 ans qui donne l’air d’en avoir 10 ou 15 de plus, prépare le couscous pour son diner : une très petite quantité. Elle montre les quelques morceaux de viande qui serviront pour la sauce. Elle se confie : «Bouna, mche yi taaleb arzaaqou ». Ce qui veut dire : notre père (de famille, son mari) est parti en ville tenter sa chance.

Cette jeune femme est venue de Djiguenni dans le Hod Ech Chargui avec son époux, un jeune ouvrier qui n’a pas d’emploi fixe. Avec leurs deux enfants, un garçon de deux ans et une fillette de quatre ans, ils se sont installés à proximité d’une maison en construction au Centre émetteur. Cette maison appartient à un homme d’affaires qui leur donne en contrepartie de leur vigilance la somme de 20 000 UM (45 euro) chaque mois. « Nous gardons ce chantier depuis deux ans. Le propriétaire est un homme de bien qui, en dehors de notre salaire mensuel, nous donne de temps en temps de quoi payer du sucre et du thé. L’électricité nous est fournie par nos voisins d’en face. Des gens biens qui nous ont gracieusement branché une rallonge sur une prise à l’intérieur de leur maison. Et c’est grâce à eux que nous avons la lumière la nuit et que nous regardons la télévision chaque jour.»

Dans un autre quartier et sous son minuscule hangar, Moulaye, natif d’Amourj, regarde tranquillement la télévision avec sa femme Mahjouba. Sur ses jambes se tient son enfant de deux ans. Emacié, l’air épuisé par une dure journée passée à faire le manœuvre sur d’autres chantiers, il raconte son histoire : « Je suis venu à Nouakchott en 2002, à 20 ans. J’ai fait beaucoup de petits boulots depuis. Aujourd’hui encore je me débrouille. Le travail avec un salaire mensuel n’est pas rentable car on me donnerait au maximum 30 000 UM en contrepartie de tout mon temps. Là, je garde cette maison en construction pour 20 000 UM le mois. Mais je travaille ailleurs comme journalier. »

Mahjouba, son épouse insiste sur le fait qu’il ne leur est permis de garder qu’un seul chantier à la fois. S’ils reconnaissent tous deux n’avoir rien à reprocher, côté paiement,  au propriétaire du bâtiment qu’ils surveillent, le couple tient à rappeler que parfois certains se montrent radins à l’endroit des gardiens. «  Auparavant, nous surveillions un chantier pour une dame qui nous avait laissé les clés de son bâtiment mais ne s’est jamais acquittée de ses engagements à notre égard », déclare Mahjouba assise sous son hangar, le dos tourné à une étagère sur laquelle sont rangées tapis, coussins et autres objets de maison. Au coin de ce hangar en toile, un réchaud relié à une grande bouteille de gaz pour servir à la cuisine.

Dehors, du sable, des briques, du gravier et des barils de fer 8 pour la construction. Un trésor sur lequel doivent veiller ces gens qui en plus de devoir dissuader les voleurs par leur seule présence jouent le rôle de contremaître.

Et ce rôle Sarkouba, vieille femme venue du quartier Mellah Saada à Toujounine, le joue visiblement bien pour la maison d’un richissime homme d’affaires qui à ses yeux est un homme froid regardant les gens d’en haut. « Je ne me souviens même pas de son prénom. Il vient régulièrement payer son dû et il n’y a pas d’autre contact entre nous. Quand il vient il se tient à distance. » Déclare-t-elle avant de poursuivre : « Je me charge de compter les briques, les sacs de ciment, les barres de fer, les étais et autres matériels qui sont déchargés ici. Mon hangar que voici n’est pas éclairé et je ne regarde pas de télé. La nuit, j’utilise une lampe à piles. Une nuit des jeunes à bord d’une voiture ont failli rentrer dans le hangar car ils sont passés en vitesse sur la pile de sacs de ciments disposés juste là dehors. Heureusement il y a eu plus de peur que de mal avec ce groupe de jeunes fils de riches qui sèment la pagaille en roulant à vive allure. » 

Sa fille Vaalle, 32 ans, raconte quant à elle exercer le boulot de gardienne de chantier depuis 1999. « Mon mari ne travaille plus. Il a subi plusieurs opérations aux genoux et il est handicapé. La première fois où j’ai gardé une maison en construction c’est celle d’un ancien ministre. Un homme généreux qui nous an rendu beaucoup de services. » Aujourd’hui, elle confie avoir bénéficié d’un terrain à Dubaï, quartier située très loin sur les dunes de Tenweich, vers la sortie de Nouakchott en direction du Sud. « Ce qui m’empêche d’aller l’occuper ce sont mes enfants qui fréquentent les écoles publiques d’à côté. En plus il n’y a ni eau ni électricité là bas à Dubaï. Ici au moins nos enfants bénéficient des campagnes de vaccination régulières. »

Comme Vaalle, bien d’autres gardiens de chantiers ont bénéficié de cette distribution de terrains. Mariem, elle affirme en avoir reçu un mais reste incapable de le construire faute de moyens. « Mon terrain est sur les dunes. Impossible de l’exploiter. Il n’y a ni eau ni électricité et nous n ‘avons pas de moyens. On nous a parlé ici d’une aide 15000 UM destinée aux pauvres, nous n’en avons jamais bénéficié. »

Même regret chez la vieille Sarkouba qui dit n’avoir pas bénéficié de cette aide. Il s’agit visiblement d’un soutien apporté aux indigents dans le cadre d’un projet du Centre Mokhtar Ould Daddah sis à Elmina. Sous son hangar au milieu du quartier Model du Centre émetteur, elle dénonce : « Nous avons eu vent de la distribution du « Lhamm saoudiyye » (carcasses de moutons sacrifiés à la Mecque et expédiées, après le pèlerinage, en Mauritanie et dans d’autres pays pauvres  pour être distribuées aux nécessiteux) mais nous n’en avons même pas senti l’odeur. »

Pour ne pas devoir vivre que des aides de ce genre, beaucoup entretiennent à côté de leur boulot de gardiennage de chantiers une petite activité génératrice de revenus. Certains sont charretiers, d’autres sont Michelin. D’autres encore ont la chance d’être surveillants de plusieurs chantiers à la fois. Baaba est de ceux-là. Installé sur le versant sud de la route de la plage, juste au bord du goudron, il veille sur plusieurs chantiers et sur une briqueterie. Seulement, il peut arriver que certains responsables des maisons en construction tardent à  le régler. Quant à Sidi, cet autre gardien de chantier dans le même quartier, c’est son âne qui lui permet de joindre les deux bouts. « Je me charge de transporter avec ma charrette tout ce que je trouve moyennant paiement. Auparavant, j’avais un atelier de Michelin. Je me suis rendu compte que ce n’était pas très rentable compte tenu de la position pas très stratégique que j’occupais. Mais avec mon âne, je parviens à gérer le quotidien. » Son épouse Lalla l’aide à s’occuper de leur nombreux enfants. Elle se rend tous les jours à la plage pour se procurer du poisson à revendre dans le quartier. Elle tient à rappeler que son mari s’expose souvent à de dangereux voleurs la nuit : «Sidina ne dort pas la nuit. Il fait la ronde avec les chiens pour dissuader tous ces voleurs qui rôdent et sont souvent armés. »

À la Cité Plage, dans une des maisons vides des lots BMCI, habite Penda. Avec son mari et ses enfants  cette vendeuse de légumes se charge de surveiller un marché en construction dont « les travaux ont été suspendus pour raison de litige pendant devant la justice », confie-t-elle en précisant : « Malgré tout le propriétaire s’est régulièrement acquitté de ce qu’il nous devait. » Penda a bénéficié elle aussi de la distribution de terrains au quartier Dubaï. « J’en ai reçu depuis mais je ne suis pas encore allée l’occuper mais d’autres se sont déjà installés sur leurs terrains. »

Maamma sa mère, n’a pas eu cette chance. La vieille femme est venue la rejoindre il y a quelques semaines. Elle aussi s’était installée dans un hangar devant des bâtiments en construction et vivait de sa petite débrouille : aller à la plage et rapporter quelques poissons. En dehors de la générosité de ses voisins, elle affirme n’avoir jamais eu la chance d’être engagée comme surveillante de chantier. En 2012, son hangar était réduit en cendres à cause d’un incendie provoqué par une explosion de gaz butane. Elle était absente ce jour-là. Ce sont les voisins qui se sont chargés d’éteindre le feu. Les pompiers était venus et se sont contentés d’arroser la cendre. La solidarité aidant Mamma a très vite reconstitué sa baraque. Une autre mésaventure lui arrive fin 2013. Alors qu’elle revenait de la plage où elle a l’habitude de se rendre tous les après midi, une voiture la renverse. Elle s’en sort avec une fracture à la jambe. Zen, elle demande à ce que le chauffard ne soit pas inquiété. Pour elle, c’est un coup du destin.

K-Tocka

Source : Magazine Le Choix N°2 Mars-Avril 2014

 

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