Qatar : la raison du plus riche… est souvent la meilleure

Par YAA, FD, LSP, TGG, MP
L'ONG Qatar Charity remet les clés de leur maison à 26 familles démunies, le 15 avril à Tunis. L’ONG Qatar Charity remet les clés de leur maison à 26 familles démunies, le 15 avril à Tunis. © HCHEM

Oeuvres de charité, investissements, soutien à des partis islamistes… Au Maghreb, comme ailleurs, le Qatar est un adepte de la diplomatie du dollar.

Égypte : exit l’Arabie saoudite ?

Pour les Frères musulmans au pouvoir en Égypte, le Qatar est un précieux allié. Les sommes que l’émirat a injectées ou promet d’injecter en disent long : 5 milliards de dollars (près de 4 milliards d’euros) de prêt et 18 milliards d’investissements sur cinq ans. Ce soutien indéfectible n’est pas sans indisposer l’Arabie saoudite. L’alliée historique de l’ex-président Hosni Moubarak n’a jamais caché son hostilité aux Frères musulmans, bien qu’elle les ait soutenus par le passé contre le régime de Nasser. Riyad « souhaiterait voir les Frères échouer dans leur gestion des affaires de l’État, mais s’ils échouent, se pose la question de la survie de l’État égyptien », résume Michael Hanna, du think-tank américain The Century Foundation.

Pour Robert Springborg, professeur à l’école navale américaine, « l’Arabie saoudite n’a pas en Égypte d’engagements financiers [similaires à ceux du Qatar] et ses investisseurs privés ont dû faire face à des difficultés avec le nouveau gouvernement, ce qui peut avoir un impact négatif sur d’éventuels futurs investissements. Et malgré les tentatives de Mohamed Morsi d’améliorer les relations – il a réservé à Riyad sa première visite à l’étranger, en juillet 2012 -, les États du Golfe, sous l’influence de l’Arabie saoudite et à l’exception du Qatar, considèrent les Frères musulmans comme une menace sécuritaire », résume-t-il, citant l’arrestation, fin décembre, aux Émirats arabes unis d’une dizaine d’Égyptiens soupçonnés de collecter des financements et de recruter de nouveaux membres pour la confrérie.

>> Lire aussi : À quoi joue le Qatar ?

Tunisie : l’arme de la charité

Multinationale humanitaire, Qatar Charity a, depuis 2012, les coudées franches en Tunisie. La chute de Ben Ali a en effet permis la levée de l’embargo sur les associations à vocation religieuse. Mais surtout, l’organisation cadre avec la vision d’Ennahdha : le parti islamiste, au pouvoir depuis octobre 2011, est favorable au désengagement de l’État sur les questions sociales.

Qatar Charity a alloué 7,5 millions d’euros à la Tunisie à travers trois structures, Tunisia Charity (dirigée par Abdelmonem Daïmi, frère d’Imed Daïmi, ex-directeur de cabinet du président Moncef Marzouki, ci-contre avec l’émir du Qatar, © AFP), Marhama (conduite par Mohsen Jendoubi, membre du conseil consultatif d’Ennahdha) et l’Association tunisienne de coopération et de communication sociale (présidée par Mohamed Néjib Karoui, fils de l’ancien Premier ministre Hamed Karoui).

Prévue pour les deux prochaines années, cette enveloppe est alimentée par la zakat (aumône obligatoire, l’un des piliers de l’islam). Outre les activités humanitaires classiques (aide alimentaire et assistance aux démunis), elle financera des projets de développement, notamment la réhabilitation d’infrastructures, le réaménagement de terres agricoles ou la construction de logements sociaux, d’écoles et de structures sanitaires. Cependant, en l’absence de lois sur le financement des associations et sur leurs interactions avec les partis politiques, la société civile tunisienne s’inquiète de l’éventuel impact idéologique des actions de bienfaisance qataries.

Maroc : partenaires économiques

 

Fort de ses liens avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, le royaume chérifien ne montre qu’un empressement limité vis-à-vis du Qatar, dont le seul véritable canal d’influence à Rabat est économique. La dernière visite de l’émir, en novembre 2011, a d’ailleurs été l’occasion de le renforcer. À la clé, un fonds d’investissement touristique de 2 milliards d’euros, Wessal Capital – plus concret que la proposition de rejoindre le Conseil de coopération du Golfe faite au Maroc en plein Printemps arabe et écartée avec tact.

Que la visite de Hamad Ibn Khalifa Al Thani (ci-contre avec Mohammed VI © AFP) précède de quelques heures le triomphe du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste) aux élections législatives n’est peut-être qu’un hasard. Même si l’on a beaucoup glosé sur la connivence entre Doha et les islamistes et souligné que les leaders de cette formation étaient souvent invités sur les plateaux d’Al-Jazira.

Pour avoir accueilli opposants et indépendantistes sahraouis, la chaîne a d’ailleurs entretenu des relations fluctuantes avec Rabat. En 2006, c’est depuis le Maroc qu’elle lance son journal maghrébin. Mais en juin 2008, Al-Jazira s’embourbe dans la couverture des émeutes de Sidi Ifni. Elle annonce des morts, ne publie pas le démenti des autorités, s’entête. Excédé, Rabat finit par révoquer son autorisation d’émettre et poursuit le chef du bureau, Hassan Rachidi. « Même protégée par la diplomatie qatarie, Al-Jazira avait manqué de professionnalisme. Il fallait marquer notre souveraineté, dans le respect de nos lois », souligne un responsable qui a géré le dossier. Tout au long de la crise pourtant, les relations d’État à État ont été préservées.

Libye : le temps de la défiance

Le démenti est venu du Premier ministre libyen lui-même. « Le Qatar [n’est] impliqué dans aucune tentative pour déstabiliser la Libye », a déclaré Ali Zeidan le 19 mai. Dix jours plus tôt, des drapeaux qataris avaient été brûlés à Benghazi et à Tobrouk par des manifestants accusant l’émirat de soutenir les milices qui assiégeaient les ministères de la Justice et des Affaires étrangères.

L’émir du Qatar Hamad Ibn Khalifa Al Thani avec le Libyen Mustapha Abdeljalil.

© AFP

Premier pays arabe à reconnaître le Conseil national de transition (CNT) durant le soulèvement contre Mouammar Kaddafi, le Qatar n’est plus en odeur de sainteté dans la nouvelle Libye. Même la place d’Alger, à Tripoli, brièvement rebaptisée place du Qatar, a repris son nom initial. L’ex-Premier ministre de la révolution Mahmoud Jibril confiait récemment, agacé, que les Qataris avaient empêché le désarmement des brigades révolutionnaires après la prise de Tripoli, en août 2011. Son camarade Ali Tarhouni, chargé des questions financières et pétrolières au sein de la rébellion, rapporte ainsi les propos du chef d’état-major qatari à l’automne 2011 : « Pourquoi voulez-vous une armée ? Cela ne vous apportera que des coups d’État. » Une remarque qui prend tout son sens quand on sait que l’émirat a soutenu des milices, de la Cyrénaïque à Tripoli, avec une nette préférence pour les anciens cadres du Groupe islamique combattant libyen. Omniprésent sur Al-Jazira en 2011, l’un des chefs de ce mouvement islamiste, Abdelhakim Belhaj, a tenté sa chance aux législatives de 2012 avec son parti El-Watan. Sans succès. Il arrive que Doha mise (beaucoup d’argent) sur un cheval perdant.

Mauritanie : fausse polémique ?

La ligne Doha-Nouakchott est-elle encombrée ? « Non », affirment en choeur Qatar-azizles Mauritaniens proches de l’émirat. D’autres, pourtant, l’assurent : Cheikh Hamad Ibn Khalifa Al Thani n’aurait pas digéré un échange un peu vif avec le président mauritanien Ould Abdelaziz (ci-contre © AFP), survenu lors de sa visite en janvier 2012. Le général n’aurait pas apprécié que l’émir tente de lui imposer ses vues sur la politique intérieure (prônant une ouverture aux opposants islamistes) et le conflit syrien (Doha a pris parti pour la rébellion).

« Le Qatar est le seul pays du Golfe à avoir maintenu un ambassadeur [en Mauritanie] malgré les choix diplomatiques de Nouakchott au Moyen-Orient (sur le conflit Irak-Koweït ou sur Israël, par exemple) », rappelle Dah Ould Abdi, responsable en Mauritanie de la société d’investissement Qatari Diar. La coopération entre les deux pays se joue tant sur le plan judiciaire – les tribunaux qataris employant des magistrats mauritaniens – que sur le plan religieux, le prédicateur star de Doha, Youssef al-Qaradawi, ayant été accueilli par son homologue mauritanien Cheikh Mohamed el-Hacen Ould Dedew, directeur du centre de formation des oulémas.

Impliqué dans les secteurs financier (Qatar National Bank) et minier (en association avec la société Sphere), l’émirat est aussi partenaire du français Total sur le champ pétrolier de Taoudenni. Qatari Diar a de son côté acquis en 2006 pour 2,5 millions de dollars un terrain sur le littoral, non loin de l’aéroport de Nouakchott, où un complexe touristique doit voir le jour. Enfin, la fondation Qatar-Mauritanie a financé, sous l’égide de Cheikha Mozah – l’une des épouses de l’émir -, un hôpital à Boutilimit, des écoles et cinq centres de formation.

Algérie : lire l’interview de Naoufel Brahimi El Mili, professeur à Sciences-Po Paris : « Le Qatar fait tout pour que la Tunisie ne se tourne pas vers l’Algerie »

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Par Youssef Aït Akdim, Frida Dhamani, à Tunis, Laurent de Saint Perier, Tony Gamal Gabriel, au Caire, et Michael Pauron

Qatarothèque

Pas moins de six ouvrages sur la petite péninsule sont parus dans les premiers mois de l’année : deux enquêtes de journalistes, deux travaux de chercheurs et deux recueils d’articles. Dans Qatar, les secrets du coffre-fort, les journalistes Christian Chesnot (France Inter) et Georges Malbrunot (Le Figaro) dévoilent les coulisses de la puissance qatarie, ses rouages et ses principaux artisans : une initiation aux arcanes de l’émirat. Avec Le Vilain Petit Qatar, Nicolas Beau (Le Canard enchaîné, bakchich.info) et Jacques-Marie Bourget livrent un pamphlet frisant la satire, qui dénonce les petites manoeuvres et le grand projet obscurantiste d’un émir bigot. Une enquête versant parfois dans le sensationnalisme au détriment de la rigueur.

Deux universitaires proposent un exposé plus global. Nabil Ennasri professe le souci de dépassionner le sujet, mais L’Énigme du Qatar tend parfois vers une démonstration très inspirée par la « Vision 2030 » de l’émir, avec ce qu’il faut de bémols pour échapper à l’accusation de partialité. L’essai de Mehdi Lazar, Le Qatar aujourd’hui, passe, lui, le pays au crible des sciences humaines, sans jugement. Une synthèse factuelle un peu plate.

Deux intéressantes compilations d’articles de spécialistes, Qatar : les nouveaux maîtres du jeu (éd. Demopolis) et Qatar : jusqu’où ? (éd. L’Harmattan) permettent, enfin, d’entrer dans les détails de cet émirat-monde : finances, médias, stratégie agricole, sport, diplomatie, etc. L.S.P.

Qatar, les secrets du coffre-fort, de Christian Chesnot et Georges Malbrunot, éd. Michel Lafon, 304 pages, 17,95 euros

L’Énigme du Qatar, de Nabil Ennasri, éd. Armand Colin, 220 pages, 19 euros

Qatar : les nouveaux maîtres du jeu, ouvrage collectif, éd. Demopolis, 208 pages, 20 euros

Source : JA

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