Quel avenir pour la francophonie numérique ?

4606458_6_7558_des-senegalais-travaillent-dans-une-salle-du_242e7e5f338520162bf183296c4a8d0d« Le français est un butin de guerre, déclarait l’auteur algérien Kateb Yacine. J’écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français. » En 1966, à la sortie de l’ère coloniale, à l’entrée de celle pas moins complexe du post-colonialisme, les idéologies étaient les métronomes de toute pensée politique. En 2015, « Le français est une chance » répond l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

En novembre s’est tenu à Dakar le XIVe sommet des chefs d’Etats de la francophonie. À cette occasion ont eu lieu une série d’événements relatifs à la francophonie numérique : de l’enseignement en ligne aux jeux vidéo. Dans la capitale sénégalaise, il a donc été question de langues, de technologies et de culture numérique.

Le français est parlé à 54,7 % par des Africains. Il n’est plus seulement un héritage colonial, puisque l’acteur francophone le plus avancé dans l’enseignement académique en ligne n’est ni la France ni la Belgique, ex-puissances coloniales, mais la Suisse, de l’avis même des spécialistes français.

L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), pionnier européen des cours en ligne (MOOC), enseigne en français comme en anglais, et son audience numérique concurrence celle des universités américaines. Ce détail de l’anglophilie de l’EPFL est important.

La langue de l’église et des cols blancs

La diglossie désigne une situation où deux langues ont deux usages différents dans une même société. Souvent, ces usages distinguent deux rangs sociaux : une lingua franca de l’Etat, de l’église et des cols blancs, et une langue ouvrière, paysanne et roturière.

Etant marocain, je suis habitué à plusieurs formes de diglossies : une première, scolaire, administrative et religieuse entre l’arabe classique d’une part, et les langues parlées d’autre part, la Darija et les trois variantes de l’Amazigh. Deuxième diglossie, professionnelle et universitaire, entre le français d’un côté et les langues précédentes de l’autre. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Charles Albert Ferguson, l’un des fondateurs de la sociolinguistique, a réalisé en 1943 une thèse sur la Darija marocaine seize ans avant de théoriser la diglossie.

Plus au sud, les dualités linguistiques du Sénégal sont plus profondes encore et font oublier le cas marocain, où l’arabe classique, enseigné à l’école malgré son retard, permet d’administrer l’essentiel de la formation générale jusqu’au baccalauréat, tout en étant plus proche intuitivement du Darija que le français ne l’est pour les écoliers sénégalais élevés en wolof.

Si le français est la sixième langue au monde, le contenu francophone ne représente qu’une fraction du savoir sur Internet. La majeure partie de la recherche est publiée en anglais, et cela n’est pas près de changer. L’introduction de l’anglais dans l’enseignement supérieur au Maroc, au Sénégal et dans bien d’autres pays est une urgence.

Pour l’enseignement primaire, les effets néfastes des diglossies sur la scolarité sont avérés. Les experts recommandent d’utiliser au moins une langue véhiculaire autochtone quand la diversité des langues vernaculaires (langue locale communément parlée au sein d’une communauté) ne le permet pas. Le numérique offre une opportunité : celle d’accélérer la création de contenu, quel que soit la langue. Cela permet de dépasser le frein de l’absence de contenu pour l’enseignement.

Les publicitaires l’ont compris bien avant les ministères de l’éducation. Les opérateurs télécoms multiplient leurs affiches en wolof, darija, swahili… S’ils le font, ce n’est pas par idéologie mais par pragmatisme et efficacité de la transmission du message. C’est ce même pragmatisme dont l’école doit faire preuve.

Il y a bien sûr une part de vérité dans la réponse de l’OIF à Kateb Yassine. On peut citer un exemple : l’excellence de la contribution francophone aux mathématiques. On tend à l’oublier mais les mathématiques sont un savoir indispensable pour les acteurs du numérique, car on ne peut se contenter de connaissances rudimentaires en maths pour faire fonctionner un moteur de recherche.

Les pays africains de la francophonie devront capitaliser sur ce type d’atouts, mais ils devront aussi comprendre que le français doit laisser place aux langues locales dans l’enseignement primaire, puis à l’anglais dans le supérieur.

Source: le monde

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