Reportage : sur le conflit malien  »Quatre jours en compagnie d’Ançar Eddine »

Entrer clandestinement dans un pays présente, évidemment, des risques.  Les dangers sont plus menaçants quand le pays en question est plongé dans un conflit armé. 

Pire quand vous devez parcourir des dizaines de kilomètres formant un carrefour emprunté à la fois par le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), narcotrafiquants et contrebandiers d’armes.

Récit d’une traversée au cours de laquelle vous tombez face à face avec une patrouille de Ançar Eddine, le mouvement islamiste armé, contrôlant la région de Kidal, et un convoi du Croissant-Rouge algérien (CRA) transportant des aides humanitaires aux populations du nord du Mali.

C’est mardi dernier que nous avons quitté Bordj Badji Mokhtar, daïra de l’extrême-sud algérien, en direction d’El Khalil, première ville du nord du Mali. Environ 25 kilomètres séparent les deux villes.
Arrivés à El Khalil, aux environs de 8h30, c’est un silence peu ordinaire qui vient en accueil. La localité est complètement désertée depuis les combats qui ont ravagé la région il y a quelques mois. Tout d’un coup, des rafales d’armes automatiques déchirent le silence. Nous ignorons l’origine des coups de feu.

S’étalant sur des dizaines de kilomètres, autour de la ville malienne El Khalil, ce carrefour est fortement fréquenté par le Mujao, Aqmi, les narcotrafiquants et les contrebandiers d’armes. Des embuscades y sont souvent tendues. Pour rejoindre Kidal, ville distante de 400 kilomètres  d’El Khalil, le déplacement n’est certainement pas de tout repos. 400 kilomètres de désert traversé, de temps à autre, par des camions et véhicules tout-terrain dont le premier souci est de quitter le plus rapidement possible les lieux. Le soleil gagne en intensité depuis le début de la matinée, atteignant souvent les 50 degrés Celsius.

Le chemin est long et au cours duquel aucune éventualité n’est écartée. La localité prochaine est Tessalit, suivie par Aguelhok avant d’arriver à Kidal, ville distante de 360 kilomètres de Gao, une autre ville du nord du Mali contrôlée par le Mujao.

Ce qui était inévitable arriva : deux Toyota Station appartenant au mouvement armé Ançar Eddine arrivent de loin, dégageant une immense vague de poussière dans leur passage. Les deux véhicules roulaient à grande vitesse. L’un des deux véhicules est équipé d’une lourde mitrailleuse.

Celui qui tenait la lourde mitrailleuse ne quitta pas le véhicule quand les autres descendirent courant vers nous. Un autre groupe du Mujao, d’Aqmi, de narcotrafiquants ou de contrebandiers d’armes pourrait arriver et le membre d’Ançar Eddine qui tient la mitrailleuse lourde se devait de rester vigilant pour repousser toute éventuelle attaque.

Armés tous de kalachnikov, hormis l’un d’eux qui était muni d’un lance-roquettes, les autres membres des deux véhicules d’Ançar Eddine nous entourent et nous demandent de nous identifier et de les informer sur les raisons de notre présence au nord du Mali.

Nous les informons que nous sommes journaliste et que notre but est de rejoindre Kidal pour réaliser un reportage avec la population locale. «La situation est trop dangereuse, vous ignorez le risque que vous prenez», nous dira l’un d’eux.

«Nous avons été contraints de prendre les armes»
Après discussion, le chef de la patrouille d’Ançar Eddine décide de nous amener jusqu’à Tessalit où se trouve un cantonnement du mouvement armé.
Environ 200 kilomètres sont à parcourir avant l’arrivée à Tessalit. La nuit nous surprendrait en cours de route fort probablement. On n’avance pas aussi facilement dans le désert que dans les routes goudronnées des villes.

Nous sommes invités à prendre place à l’intérieur d’un véhicule, près du conducteur. Les éléments de la patrouille d’Ançar Eddine étaient, certes, méfiants, mais font preuve d’une hospitalité qui caractérise les autochtones.

Contrairement au Mujao et à Aqmi qui recrutent parmi les djihadistes et narcotrafiquants de différents pays, Ançar Eddine est composé d’uniquement des autochtones. «Nous sommes pacifiques mais nous avons été contraints à prendre les armes pour nous protéger», nous dira le chef de la patrouille. «Nous avons trop longtemps été victimes de ségrégation et de violences depuis les événements qui ont lieu à l’Azawad», ajoute-t-il.

La base aérienne militaire, les USA et Zeroual
En cours de route et  à 3 kilomètres de Tessalit, nous aperçûmes une longue palissade semblant en abandon. C’était au lieudit Mouachiche. Une petite pancarte indique qu’il s’agit d’une base aérienne militaire. La base est désertée par les militaires maliens depuis les derniers combats.

Le habitations faisant face à la caserne et destinées aux familles des militaires maliens en poste dans la base sont presque totalement désertées. Nous apprenons que les militaires et leurs familles ont fui la base aérienne vers l’Algérie où ils ont été accueillis avant leur rapatriement à Bamako. Des témoins racontent comment le pouvoir à Bamako voulait mettre cette base en location.

Les USA avaient, selon les mêmes témoignages, exprimé leur volonté de louer la base. «La transaction allait être concrétisée si Liamine Zeroual, alors président de la République à l’époque, n’avait pas contacté le président malien pour l’informer que l’Algérie lui verserait la somme représentant la transaction de location, à condition de ne pas louer la base aux USA», témoignent des habitants de Tessalit et autres régions du nord du Mali. «L’Algérie refuse l’installation d’une force étrangère à ses frontières», ajoutent ces sources.

Rencontre inattendue
Escortés par des éléments d’Ançar Eddine, nous arrivons à Tessalit. Quelle ne fut notre surprise d’y rencontrer une délégation du Croissant-Rouge algérien (CRA). Les membres de la délégation se trouvaient dans une bâtisse occupée par des éléments d’Ançar Eddine. Le chef des membres du mouvement Ançar Eddine discutait avec le docteur Benzeguir Hadj Hamou, président du CRA, sur la distribution des aides humanitaires accordées par l’Algérie aux populations du nord du Mali et acheminées par le CRA.

Nous y avons également rencontré le docteur Adel Ghebouli, chef de la mission. C’étaient 70 tonnes d’aides humanitaires composées de produits alimentaires et de produits médicaux qu venaient d’arriver à Tessalit. Nous fûmes bien accueillis et par le chef du groupe d’Ançar Eddine et par les humanitaires algériens étonnés de notre présence dans cette «zone à conflits».

(1re partie)

De notre envoyé spécial Mounir Abi

Source: Le tempsd’Alegerie


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