Rumeurs de coup d’Etat : A qui profite le crime ?

« Il paraît qu’il y a eu coup d’Etat ; l’armée a repris le pouvoir ; L’on dit que le Premier ministre a été arrêté…  » Puis, au fur et à mesure que la soirée avance, les coups de téléphone se télescopent. « On apprend que le président Aziz aurait délégué ses pouvoirs… qu’il serait même mort !… « 


Pendant toute la soirée du samedi 28 octobre, le téléphone arabe a bouleversé la quiétude des Mauritaniens qui savouraient tranquillement les lendemains d’une fête d’El Id Adha où les grandes personnes se sont saignées pour le bonheur de leur famille. Finalement, il s’est avéré que toutes ces « fausses informations  » n’étaient que des rumeurs. Pire, de l’intox. Mais à qui profite le crime ?

Nouakchott a vécu samedi 28 octobre dernier une véritable psychose. De fortes rumeurs de coups d’Etat, souvent confirmées par des personnes supposées proches du sérail, avaient circulé pendant toute la nuit.

« Oui, il y a des mouvements louches au niveau de l’Etat major, une présence suspecte de militaires en centre ville ; je crois que l’armée a repris le pouvoir « . Puis, ce téléphone qui ne cessait de sonner. Des personnes anxieuses, souvent excitées, qui venaient aux nouvelles, ou d’autres encore, supposées en fournir. « Le premier ministre a été embarqué par une unité de la gendarmerie  » ; « le président Aziz serait mourant « …

Puis, la réaction des militants de l’UPR qui bourraient l’espace sis au Palais des Congrès, en soutien au président Aziz, à coups de masses populaires vociférant leur indéfectible soutien à Aziz, au milieu des crissements d’une dizaine de bolides rutilantes et de photos géantes. Une atmosphère inhabituelle pèsera ainsi sur la ville de Nouakchott. Dans tous les foyers cependant, le doute persistera encore longtemps.

Sur la télévision de Mauritanie, sur laquelle plusieurs personnes zapperont, rien de particulier. La bande passante continuait à déverser sa liste de chefs d’Etat du monde qui souhaitaient au président Mohamed Ould Abdel Aziz un prompt rétablissement.

Sur Al Jazeera, encore moins. La Mauritanie n’était même pas mentionnée. Les autres chaînes sur lesquelles des milliers de Mauritaniens se jetteront pour avoir une once d’information sur le « coup d’Etat  » ou sur l’état comatique présumé de Mohamed Ould Abdel Aziz, restaient muettes. Ce n’est qu’épuisés que les citoyens seront finalement fixés. Tout ce tintamarre n’était que des rumeurs fortement entretenues. De l’Intox destinée à servir les desseins obscurs de ses concepteurs.

A qui profite le crime ?

La forte rumeur du samedi a inquiété plus d’un Mauritanien, même si certains auraient souhaité qu’un pareil scénario de sortie de crise, puisse être vrai. Aujourd’hui qu’il s’est avéré qu’il n’y a pas eu coup d’Etat, que le président continue sa convalescence en France, et que tout paraît normal, chacun y va de son interprétation pour savoir qui a intérêt à distiller cette intox. Beaucoup de cadres et de militants du parti-Etat, l’Union Pour la République (UPR), se sont exprimés à travers les ondes d’une radio privée.

Celle-ci avait en effet consacré une couverture médiatique du rassemblement organisé par ce parti dans l’espace sis au Palais des Congrès la soirée du samedi dernier, offrant pendant toute une partie de la nuit, une tribune libre sur ses antennes. La plupart des cadres et militants de l’UPR ont ouvertement accusé des partis de la Coordination de l’opposition démocratique (COD), citant de nom le RFD d’Ahmed Ould Daddah et l’UFP de Mohamed Ould Maouloud.

D’autres se sont contentés d’accuser les « ennemis de la Nation », ces « fossoyeurs de la stabilité de la Mauritanie », avec de fortes allusions à l’opposition. Celle-ci n’a pas encore réagi. Contactés par nos soins, quelques uns d’entre eux n’ont pas voulu commenter ces « ragots « , jugeant que ceux qui ont inventé ces « fausses nouvelles  » ne peuvent être loin du sérail du pouvoir.

Qui est derrière l’intox ?

Quelques voix au sein de la majorité y croient. Il faut rappeler que La COD n’a jamais caché sa volonté de chasser le régime de Mohamed Ould Aziz hors du pouvoir. Pour cela, elle multiplie depuis plus d’une année les marches populaires et les sit-in, ainsi que les tournées régionales, les meetings et les conférences de presse. Les discours de ses leaders ont toujours été d’ailleurs pleins d’allusion à une intervention de l’armée pour décanter la situation de crise que vivrait la Mauritanie depuis l’accession de Mohamed Ould Abdel Aziz au pouvoir.

Ils ont plusieurs fois appelé les militaires à « prendre leurs responsabilités », sous-entendu, selon la majorité, à prendre le pouvoir. Mais depuis l’incident qui a failli coûter la vie à leur ennemi juré, ils ont décidé de suspendre leurs activités, par compassion. Cependant, leurs exigences vont crescendo pour savoir qui gouverne aujourd’hui la Mauritanie, en l’absence du Chef de l’Etat.

Ils ont même invoqué une jurisprudence du Conseil constitutionnel selon laquelle « le pouvoir ne peut être vacant, même un instant « . Or, cela fait plus de deux semaines qu’il l’est. Un vide constitutionnel et politique que la COD veut voir combler au plus vite. Mais l’opposition peut-elle aller jusqu’à fomenter une intox pour précipiter la situation, au risque de perdre en crédibilité aux yeux des Mauritaniens, réputés pour leur sensibilité et leur sens élevé de l’honneur dans pareille situation ? Beaucoup d’observateurs y croient peu.

Alors, ce doit être la Majorité, selon d’autres critiques politiques. En effet, les partisans de Mohamed Ould Abdel Aziz auraient tout intérêt à fomenter une telle intox pour prévenir toute tentative de coup d’Etat contre le président. En prenant ainsi les devants, une telle opportunité leur offre l’occasion de consolider les rangs de leurs partisans, de plus en plus blasés par les fausses versions sur les tirs du 13 octobre et sur l’état de santé de Mohamed Ould Abdel Aziz décrite comme décadente.

L’intox permet surtout aux partisans du régime, de jouer sur la sensibilité des Mauritaniens, comme pour leur dire, « voilà notre président est malade et ses ennemis tirent sur son ambulance « . L’occasion aussi de jouer sur la fibre patriotique, sur les dangers qu’un changement brusque du pouvoir peut entraîner pour la Mauritanie.

Ce coup foiré peut aussi bien être l’œuvre des services de renseignement de l’armée ou de la sûreté, pour tester la réceptivité des Mauritaniens sur un éventuel coup de force. Ce genre de scénario a été souvent testé dans ce pays, où des ballons d’essai sont souvent envoyés à l’occasion de grandes décisions. Selon l’ampleur positive ou négative de la réaction populaire, les initiateurs de l’intox décident alors de passer à l’action ou de la décaler jusqu’à ce que toutes les conditions pour sa réussite soient réunies.

Les soubassements de l’intox

Il faut dire que pour la première fois dans leur histoire, les Mauritaniens vivent l’angoisse d’un pays sans président. En effet, cela fait seize jours que le pouvoir est vacant et nul ne sait son véritable actuel détenteur. Quid du Premier ministre ou du Chef d’Etat-major des forces armées dirige aujourd’hui la Mauritanie ? Personne ne sait avec exactitude.

Personne ne sait également combien de temps va durer la convalescence du président Mohamed Ould Abdel Aziz. Alors que ses partisans continuent d’endormir le peuple sur sa « bonne santé  » et sur son « retour imminent au pays « , les citoyens ne sont pas dupes, à l’heure de la révolution technologique, où l’information n’est plus verrouillée.

Beaucoup pensent que le Président est gravement malade et qu’il est peu probable qu’il reprenne service. Ainsi, comme il n’y a pas de feu sans fumée, la rumeur ou l’intox qui a ébranlé le pays hier soir, doit avoir une partie de fondement. Quelque chose se prépare dans l’ombre. Le général chef d’Etat-major des armées n’a jamais quitté son bureau depuis plus de deux semaines, selon des sources fiables.

Il multiplie les contacts. Le gouvernement est au ralenti et le Premier ministre quasi effacé. Alors qu’est-ce qui se trame dans les coulisses du pouvoir ? L’opacité qui caractérise l’information officielle depuis le 13 octobre pousse ainsi les citoyens à se faire leur propre opinion. Et cela a débuté depuis le soir de l’incident au cours duquel le président Mohamed Ould Abdel Aziz a été touché de plusieurs balles dans le corps.

En effet, le flou qui continue d’être entretenu autour de son état de santé et sur les circonstances réelles de sa blessure par balle, au cours d’une balade nocturne…Tout cela a fait le lit d’une centaine de versions toutes plus rocambolesques les unes que les autres et sur lesquelles l’imagination débordante des Mauritaniens a brodé à loisir. La contreperformance des communicateurs officiels ne fera que troubler davantage les citoyens et rendre la version officielle de plus en plus invraisemblable.

La sortie de l’auteur présumé des tirs sur le président fut en effet un désastreux fiasco, renforçant la certitude que la vérité n’a pas été dite. S’y ajoutera la malencontreuse sortie du ministre de la Communication, le soir de l’incident, alors que le président Aziz était encore au bloc opératoire de l’hôpital militaire de Nouakchott et que tout le monde cherchait la bonne information.

Au lieu d’une légère blessure sans gravité au bras, tel qu’il le déclarera solennellement dans les médias d’Etat, les citoyens découvriront le lendemain que le ministre leur avait menti. Le président souffrait plus que cela, car c’est sur un lit d’hôpital, alors qu’il était sur le point d’être évacué en France, qu’il parlera à la Nation, d’une voix presque inaudible.

L’opinion découvrait avec stupeur que c’était plus qu’une « légère blessure sans gravité au bras ». De là, les rumeurs se sont brodés en l’absence de la vérité. La toile fut inondée de « versions réelles et inédites  » qui se révèleront n’être que des « scoops  » mal ficelés pour médias en mal de promotion.

Le silence coupable des sources d’informations proches du cercle du pouvoir, le maquillage médiatique sur l’état de santé réel du président, le black out sur le film réel des évènements au soir du 13octobre 2012…Tout cela a entretenu la rumeur, puis l’intox. Bref, l’incident de Tweïla a créé un nouveau Mauritanien, un véritable industriel de la falsification.

Source:Cridem

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