«Seul le temps nous dira si la présidence d’IBK est porteuse d’un changement significatif»

ibkLe pouvoir malien «doit aller au-delà des déclarations d’intention», prévient l’ONG « International Crisis Group«  dans un rapport publié en janvier. L’un de ses auteurs, le chercheur Jean-Hervé Jezequel, explique au Courrier du Sahara le sens de cette recommandation.

INTERVIEW Près de six mois après son investiture, le président malien Ibrahim Boubacar Keita est observé d’un œil attentif par la communauté internationale. Plus de 3 milliards d’euros ont été levés pour financer la reconstruction et le développement du Mali lors de la conférence des donateurs de Bruxelles en mai 2013. Négociations sur le nord du Mali, démocratisation de l’Etat, restructuration des forces armées et de sécurité, les chantiers ne manquent pas. Mais «la marge de manœuvre est étroite alors que les vieilles pratiques clientélistes commencent à réapparaître», estime l’International Crisis Group dont les rapports sont lus avec attention par les principaux bailleurs de fonds du Mali, comme l’Union européenne ou la Banque mondiale. Chercheur principal pour le Sahel dans cette ONG, Jean-Hervé Jezequel explique au Courrier du Sahara le sens de cette mise en garde et fait l’inventaire des principaux défis que le Mali doit encore relever.

Monsieur Jezequel, quelles sont les réformes qui pourraient démontrer un changement significatif de gouvernance, selon vous?

Il y a énormément de domaines à reconstruire. Améliorer la qualité des services publics et pas seulement au nord mais sur l’ensemble du territoire. La sécurité, c’est évidemment un grand chantier. Il y a beaucoup à faire pour restructurer les forces armées mais aussi les forces de police qui doivent être en mesure de sécuriser les villes. La justice, c’est un autre défi. C’est seulement lorsqu’elle sera plus équitable que les populations auront à nouveau confiance en elle. La lutte contre la corruption, c’est aussi un chantier important. Le gouvernement a pris quelques décisions en la matière, certes symboliques mais assez importantes. Plusieurs chantiers sont engagés. On peut mettre au crédit du gouvernement actuel et du président Ibrahim Boubacar Keita d’avoir engagé un processus. Mais ce n’est pas la première fois qu’on entend le discours de la réforme au Mali. Le défi, c’est de faire aboutir cette réforme. Et seul le temps nous dira si la présidence d’Ibrahim Boubacar Keita est porteuse d’un changement significatif.

Il est notamment prévu de créer une commission vérité, justice et réconciliation pour faire la lumière sur les violences de ces dernières années. Pensez-vous que cette institution sera en mesure de faire son travail d’enquête en toute impartialité dans les conditions actuelles?

Cette commission doit encore être nommée et son périmètre exact reste à définir. Il y a déjà eu une première version, avec des nominations l’année dernière. Mais elle a largement échouée. Est-ce que cette deuxième version sera plus à même de remplir ses missions? La commission doit encore être formée. Les choix qui seront faits serviront de premier indicateur. Mais ce qui est vraiment très important, c’est de travailler en symbiose avec les communautés locales, régionales et leurs représentants. Il est primordial que ce mécanisme soit en prise avec la réalité.

Le 6 février, une trentaine de Touaregs ont été tués près Djébock, dans le nord du Mali. Pensez-vous que cette attaque est significative d’un regain de tensions entre les différentes communautés du Nord-Mali?

Il s’agit de tensions entre des groupes touaregs de la tribu des Imrades et des Peuls en partie originaires du Niger. Ce sont de petits groupes appartenant à des communautés plus larges, qu’il s’agisse des Touaregs ou des Peuls. Actuellement, ces communautés ont tendance à s’opposer pour le contrôle des ressources naturelles et des territoires, on le voit dans la région de Gao. C’est inquiétant et cela pourrait s’aggraver si personne n’est en mesure de s’interposer.

«Des communautés ont tendance à s’opposer pour le contrôle des ressources naturelles et des territoires»

Il n’y a actuellement aucun médiateur reconnu et légitime pour éviter que ces violences ne se reproduisent. L’Etat demeure très faible et a perdu en légitimité. Certaines communautés l’accusent de favoriser les Imrades et leur milice proche du gouvernement. La MINUSMA pourrait jouer ce rôle de médiateur mais il faudrait que ses effectifs se rendent plus souvent dans les zones rurales où ces problèmes ont lieu. Mais pour l’heure, les casques bleus ne sortent que très peu des centres urbains.

Quels sont les enjeux derrière les rivalités entre les différents groupes actifs dans le nord du Mali?

Il s’agit d’un bras de fer pour le contrôle des ressources locales avec parfois une montée des tensions autour de certains pâturages récemment mis en valeur par la construction de puits par exemple. Dans la région de Gao, l’enjeu c’est également le contrôle des points de passage pour les trafics, qu’il s’agisse des produits subventionnés ou de la drogue.

Le trafic de drogue n’a-t-il pas été affecté par les opérations militaires dans le nord du Mali?

Ce trafic a été perturbé par l’intervention militaire, en effet. Mais il n’a pas disparu. Les trafiquants se réadaptent. Des routes continuent d’être animées, notamment dans la vallée du Tilemsi au nord de Gao. C’est un passage très important pour le trafic de drogue.

Le Mujao a revendiqué plusieurs attaques ces dernières semaines. L’un de ces leaders affirme aussi retenir en otage cinq humanitaires du CICR. Faut-il craindre un retour en force de cette organisation terroriste?

Tout dépend du Mujao auquel on fait référence. Le Mujao, c’est comme une sorte d’étiquette que des personnes ou des groupes peuvent utiliser pour revendiquer une action en fonction de leurs propres intérêts. Il y a un Mujao en quelque sorte canal historique constitué de personnes motivées par une idéologie salafiste et djihadiste. Ceux-là ont rejoint le groupe Al-Mourabitoune créé l’année dernière par Mokhtar Belmokhtar. Ils sont toujours actifs et peuvent, ponctuellement, faire des opérations. Mais le Mujao, ce sont aussi des trafiquants qui ont rejoint l’organisation par opportunisme en raison de sa prééminence dans les régions de passage pour le trafic. Et puis il y a un autre Mujao constitué de communautés locales, essentiellement des Peuls et des Songhaïs, qui cherchaient une protection contre des communautés touarègues avec lesquelles ils sont parfois en compétition.

Que pensez-vous de la bataille diplomatique que se livrent plusieurs pays de la région pour s’affirmer en tant que médiateur dans les négociations?

C’est une conséquence de l’épuisement de la médiation de la CEDEAO représentée par le Burkina Faso. Le Burkina a rendu des services mais sa méditation semble aujourd’hui atteindre ses limites. Peut être est-ce lié à une proximité un peu trop importante avec certains groupes armés. Désormais, l’Algérie et, c’est un peu plus surprenant et nouveau, le Maroc jouent également un rôle. Ce n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle puisque cela a permis de relancer un certain nombre de discussions. Les Nations Unies ont également beaucoup œuvré dans ce sens.

«A terme, il ne faudrait pas que les offres de services diplomatiques se transforment en cacophonie»

Il y a donc plusieurs acteurs qui proposent leurs services. Evidemment, avec des arrières pensées ou en fonction d’intérêts particuliers. A terme, il ne faudrait pas que ces offres de services diplomatiques se transforment en cacophonie. Le risque, c’est que chaque médiation ayant ses alliés et proposant ses interlocuteurs, on ne sache plus très bien qui seront les interlocuteurs considérés comme légitimes autour de la table des négociations.

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