Sortir du cercle vicieux

bechir ben yahmed
Deux grands pays arabo-africains de près de quarante millions d´habitants chacun, dissemblables car l´un est une vieille monarchie dirigée par un assez jeune roi et l´autre une jeune république dont le président achève à 76 ans un troisième mandat de cinq ans.
Voisins pour l´éternité, ils ont la sagesse de ne plus s´agresser militairement, mais continuent, depuis un demi-siècle, à se comporter en adversaires potentiels : ils s´arment l´un contre l´autre et ont transformé leur frontière commune en mur de séparation.
Le Maroc et l´Algérie.

J´observe d´aussi près que je le puis ce qui se passe dans ces deux pays et voudrais vous faire part des réflexions que m´inspirent leur évolution récente et l´avenir de leurs relations.

Lorsqu´il s´est levé à la fin de 2010 en Tunisie, le vent du Printemps arabe a soufflé vers l´est, où se trouvaient, il est vrai, les dictatures.
L´Algérie et le Maroc, qui sont situés à l´ouest, ont été l´une et l´autre épargnés.
On a expliqué ce phénomène par le fait que les deux pays avaient déjà engagé une transition démocratique : multipartisme réel, élections contradictoires et transparentes, partis islamistes reconnus…
Mais sont-ils pour autant à l´abri d´un contrecoup ?
S´agissant de l´Algérie, c´est la santé de son président, Abdelaziz Bouteflika, qui suscite le plus d´interrogations. En 2005, il avait déjà été hospitalisé en France où il avait subi dans l´urgence une opération chirurgicale dont on dit qu´elle lui a sauvé la vie.
Mais depuis il a réduit le rythme de ses activités et l´on a noté que ses absences devenaient fréquentes et prolongées.
Nouvel accident de santé à la fin d´avril 2013 et nouvelle hospitalisation en France, qui aura duré trois longs mois ; le retour en Algérie, à la mi-juillet, débouche sur une « période de repos et de rééducation » de durée indéterminée.
On s´est posé la question de savoir s´il n´était pas préférable, pour le pays et pour Abdelaziz Bouteflika lui-même, de constater qu´il était allé jusqu´au bout de ses forces mais que sa santé ne lui permettait pas d´assurer ses fonctions jusqu´en avril, terme de son mandat.
Le système algérien et Abdelaziz Bouteflika semblent avoir donné une réponse négative à cette question : l´actuel président algérien fera de son mieux pour assurer l´essentiel de sa fonction pendant les huit derniers mois de son troisième mandat.
Une telle réponse a sa logique et ses avantages.
Et d´ailleurs, un précédent de poids : en France, il y a vingt-cinq ans, en 1988, François Mitterrand brigua un second mandat de sept ans alors qu´il se savait miné par un cancer de la prostate, tenu secret.
Son mal s´aggrava après sa réélection et devint voyant. Lui et son entourage tinrent tout de même à ce qu´il achève son mandat en 1995 : il le fit, diminué et souffrant le martyre.
Personne en France ni ailleurs n´y trouva à redire et, à ce jour, aucun historien n´a critiqué ce grand homme politique qui a pourtant trompé ceux qui l´ont élu et réélu en leur cachant son mal…

En Algérie, le président étant en fonction mais malade, c´est le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, qui est chargé du gouvernement et des affaires publiques. Par chance, il ne veut pas être président et n´aspire qu´à bien accomplir sa mission jusqu´en avril prochain.
Les affaires de défense et de sécurité sont gérées par le haut commandement militaire ; à moins d´un nouvel accident de santé du président, le pays peut fonctionner ainsi plusieurs mois et préparer la succession de l´homme qui a dominé sa vie publique tout au long des quinze dernières années.
L´Algérie qu´il laisse est, selon l´excellent observateur qu´est le Pr Ali Mebroukine, « l´un des pays au monde les plus dépendants de la manne pétrolière : 92 % des recettes d´exportation proviennent de la vente des hydrocarbures, 72 % des recettes servant à alimenter le budget de l´État sont issues de la fiscalité pétrolière. Les hydrocarbures contribuent pour 60 % à la formation du PIB, cependant que les exportations hors hydrocarbures n´ont pas dépassé 1,4 milliard de dollars en 2012. »
Entre 2000 et 2012, le pétrole a donné à l´Algérie 600 milliards de dollars de recettes. On a parlé de corruption à la Sonatrach et au ministère de l´Énergie : c´était inévitable, mais il reste que l´essentiel de l´argent du pétrole et du gaz algériens est resté en Algérie où il a servi à désendetter le pays, à lui procurer 200 milliards de réserves de change et à lui permettre de se doter d´une infrastructure développée et moderne.
Mais, malheureusement, pas de la base industrielle qui en aurait fait l´un des grands pays émergents.

Le roi du Maroc, Mohammed VI, est arrivé au sommet du pouvoir dans son pays presque en même temps qu´Abdelaziz Bouteflika. Mais lui a tout juste 50 ans.
Le roi et le président ont hérité des mauvaises relations entre leurs deux pays que leur ont léguées leurs prédécesseurs. En près de quinze ans, ils ne sont pas parvenus à apurer ce passif, et l´on ne sait même pas si l´un et l´autre l´ont vraiment voulu.
En guise de contre-feu au Printemps arabe, Mohammed VI a doté le Maroc d´une nouvelle Constitution, plébiscitée le 1er juillet 2011 par référendum. Les élections, qui étaient notoirement et sciemment truquées jusqu´à la fin du siècle dernier, sont devenues transparentes, fiables et crédibles.
Les islamistes du Parti de la justice et du développement (PJD) les ont gagnées et c´est leur chef, Abdelilah Benkirane, qui exerce depuis près de deux ans la fonction de Premier ministre.
Il se garde d´aller jusqu´au bout de son pouvoir, d´utiliser toutes les prérogatives que lui donne la Constitution et de se poser en challenger du souverain.
Sans rien renier de son credo et du programme de son parti, il a la sagesse-habileté d´éviter de heurter la majorité non islamiste de ses concitoyens.
Par conviction, par patriotisme et par intérêt bien compris de son mouvement, Abdelilah Benkirane et la direction de son parti ont choisi une stratégie différente de celle de leurs homologues tunisiens d´Ennahdha et opposée à celle des Frères musulmans d´Égypte.
Eux et le Maroc y gagnent beaucoup.
Même si la croissance économique du pays est insuffisante pour résorber le chômage, la grande popularité du souverain, la sage modération des islamistes et le dynamisme des entrepreneurs prémunissent le Maroc contre les chocs qui secouent d´autres grands pays émergents comme le Brésil ou la Turquie.

Le Maroc et l´Algérie ont, comme on le voit, d´énormes atouts. Mais un problème les handicape depuis un demi-siècle, obère leur avenir et pollue le monde arabo-africain auquel ils appartiennent : les mauvaises relations qui se sont instaurées entre eux.
Il faut souhaiter que la prochaine campagne présidentielle algérienne soit le moment d´une prise de conscience dans chacun des deux pays : rien de plus important pour eux que de sortir du cercle vicieux où ils se sont enfermés depuis cinquante ans.

Source : J.A

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