Sur un coup de force…

bechir ben yahmed
Ce qui s’est passé au Caire dans la nuit du 3 au 4 juillet 2013 fera date. Pour l’Égypte elle-même, pour le Printemps arabe et, peut-être – qui sait ? -, pour le reste du monde.

Cette nuit-là, l’armée, sans laquelle, en Égypte, depuis juillet 1952 – soixante et un ans ! -, aucun changement politique d’envergure n’est possible, est de nouveau sortie de ses casernes : répondant au bruyant appel de plusieurs millions d’Égyptiens, elle a chassé du pouvoir, sans ménagement, les islamistes – personnifiés par Mohamed Morsi -, qui l’avaient conquis par les urnes il y a tout juste un an.
Ayant obtenu le départ du premier président démocratiquement élu de leur histoire contemporaine, ces Égyptiens affirment qu’ils ont accompli, le 3 juillet, une nouvelle révolution !
Ce qu’ils ont accompli était populaire, sanctionnait l’échec patent du pouvoir islamiste. Mais c’était un coup de force.

Élu président de la République à la faveur d’un scrutin pluraliste, Mohamed Morsi avait déclaré qu’il serait le « président de tous les Égyptiens », mais il s’est comporté comme le serviteur de sa confrérie, les Frères musulmans, avec pour mission principale de les installer au pouvoir, d’en parfaire pour eux la conquête.
Opprimée depuis sa création, en 1928, la confrérie a, dès son arrivée aux affaires, fait preuve de sectarisme et d’incompétence, suscitant l’hostilité, voire le rejet d’une majorité d’Égyptiens.
Les militaires s’en sont prévalus pour intervenir contre Morsi et contre des islamistes drapés dans leur « légitimité démocratique » – « nous sommes au pouvoir parce que nous avons été élus ».
Pour réel qu’il soit, l’argument est trop court.
La vraie signification, les conséquences à court et moyen termes de ce qui s’est passé au Caire dans la nuit du 3 au 4 juillet 2013, vont se préciser peu à peu : beaucoup dépendra de ce que feront les islamistes en réaction à leur éviction. Qui les soutiendra et jusqu’à quel point ? Quelle sera l’attitude des salafistes ? Qui utilisera la violence ?
Mais, je constate, non sans étonnement, que le coup de force n’a été stigmatisé par (presque) personne et que nul n’a volé au secours des évincés.
Il ne fait aucun doute en tout cas qu’il s’agit là d’un tournant historique : s’est ouvert le 4 juillet un nouveau chapitre de l’histoire égyptienne et a débuté la deuxième phase du Printemps arabo-africain.

L’expérience des deux années écoulées a révélé que les islamistes arabo-africains sont, pour l’heure, inaptes à l’exercice du pouvoir. Ils se sont disqualifiés, et l’on ne peut leur confier la responsabilité ni d’un État, ni même d’un gouvernement.
Se posent alors deux questions : comment les empêcher de s’emparer du pouvoir ? Comment en écarter ceux qui ont réussi à y accéder ?

1) Les Euro-Américains ont cru, en 2011 et 2012, que l’islamisme, dès lors qu’il se dit modéré et ouvert à la démocratie, était un interlocuteur solide et durable. Certes, il n’a pas rompu avec le salafisme, ne renie pas la violence, mais n’est-il pas soutenu, politiquement et financièrement, par ces alliés traditionnels des Euro-Américains que sont l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis, aussi rétrogrades et islamistes que riches et dociles ?
Les chefs d’État et de gouvernement d’Europe et d’Amérique ont donc caressé les islamistes dans le sens du poil, ont fermé les yeux sur leurs dérives, se sont bouché les oreilles pour ne pas entendre leurs outrances ; ils en ont fait leurs partenaires.
L’ambassadrice des États-Unis en Égypte, Ann Patterson, est allée, elle, jusqu’à afficher le soutien de son pays aux Frères musulmans et à militer pour que le riche Qatar, qui ne refuse rien aux États-Unis, déverse ses milliards pour boucher les trous béants du budget égyptien et ainsi « sauver le soldat Morsi ».
L’émir de ce petit pays s’est exécuté : 8 milliards de dollars décaissés en moins d’un an.

2) Ceux d’entre nous qui sont sur le terrain ont une vision différente : nous savons que les islamistes arabo-africains existent en tant que courant politique depuis des décennies ; ils ont été, la plupart du temps et presque partout, sévèrement réprimés.
Nous savons aussi que c’est le Printemps arabe qui les a fait sortir de la clandestinité ou de l’exil en Tunisie, en Égypte et en Libye. Il les a propulsés sous les projecteurs, et leurs défauts sont alors apparus aux yeux de tous : sectaires, impréparés à gouverner, incompétents.
Et, plus grave que tout le reste, s’est révélée leur ignorance crasse des règles de l’économie : les pays qu’ils gouvernent et leurs populations le ressentent…
Mais forts du soutien des Euro-Américains, ils se sont sentis confortés dans leur légitimité. Au grand dam de la majorité de la population des pays gouvernés par ces islamistes, une ère nouvelle semblait s’ouvrir où les islamistes auraient tenu la barre et le haut du pavé.
Le changement intervenu en Égypte dans la nuit du 3 au 4 juillet est historique parce qu’il a cassé cette funeste perspective. Il n’est pas sans précédents…

L’armée turque avait procédé de la même manière en 1997 pour prévenir le même risque, utilisant le coup de force contre le Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan.
Et en Algérie, l’armée est intervenue en 1992 pour empêcher les islamistes de ce pays d’y occuper le pouvoir que les urnes semblaient leur promettre.
Habitués à montrer la voie, les Tunisiens devront-ils, demain, suivre l’exemple ? Le voudront-ils ? Le pourront-ils ?

Turcs hier, arabo-africains aujourd’hui, les islamistes ne sont pas (encore) des démocrates : pour l’heure, ils utilisent l’un des instruments de la démocratie pour parvenir au pouvoir et s’y maintenir.
Est-il loisible pour autant de recourir à la force pour leur barrer la route ou les en écarter ?
Si nous recourons provisoirement à ce moyen discutable, comment saurons-nous qu’ils ont, un jour, à l’instar des islamistes turcs, suffisamment évolué pour qu’on songe à les admettre dans le jeu démocratique ?
Faudra-t-il accepter, pour un temps indéterminé et jusqu’à ce qu’ils changent, d’utiliser contre les islamistes arabo-africains la solution turque, algérienne et, désormais égyptienne, à savoir l’appel à l’armée ?
Autant de questions, pour le moment sans réponses, que nous oblige à nous poser le fait que nos islamistes en sont encore, en 2013, au stade où en étaient leurs aînés turcs en 1980.
Car Mohamed Morsi a montré aux Égyptiens – et à nous tous – qu’un islamiste arabo-africain ne peut pas encore être « le président de tous les citoyens de son pays »…

Source : BBY

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