Témoignage : La première génération noire: quelle influence sur la lutte des Flamistes ?

Mamadou Barry & Yakhya Thiam FLAM USA

Mamadou Barry & Yakhya Thiam FLAM USA

« Cette lutte, pour cette longue quête d’une reconnaissance du Noir mauritanien comme citoyen à part entière, est un combat de longue date. L’histoire de notre pays de 1946, 1956, à 1966, montre que nous n’en sommes pas les pères fondateurs, mais les dignes fils héritiers. La mémoire de notre peuple retiendra que nous n’avons pas démérité dans la gestion de ce lourd et délicat héritage ». (La longue marche des FLAM- MARS 2003). Il n’y a pas un jour qui passe sans voir la première génération des cadres noirs de la Mauritanie être accablée par certains compatriotes noirs.

Elle est accusée d’immobilisme, de compromission avec le système, et/ou même de responsable de la discrimination raciale dont les Négro-africains sont victimes. Ainsi, dans des termes génériques, tout le monde est logé à la même enseigne sans donner d’éléments spécifiques reprochés à chacun d’eux. Pas étonnant, car comme disait le doyen Mamoudou Samba Boly Ba “taweede to leteer winndete, buri taweede to o janngete’’ (celui qui est présent à la rédaction d’une lettre serait le mieux renseigné par rapport à celui qui n’est que présent qu’au moment de sa lecture). Il est certain que ces gens-là – les censeurs – n’étaient pas présents au moment opportun pour une juste appréciation du travail colossal de ces hommes et femmes. Quant à nous autres, nous avons une lecture différente de la situation. En effet, nous étions positivement affectés par l’important travail d’inspiration que nous a légué cette première génération de Mauritaniens. Dès lors, il est de notre devoir de rétablir la vérité sur leurs rôles dans la tentative de rétablir la justice dans notre pays. Pour ce faire, nous citerons des exemples d’individualités, qui n’étaient pas forcément associées à la rédaction du « Manifeste des 19 » ou même n’avaient appartenu aux organisations qui ont fondé les FLAM. Mais nos appréciations sont basées sur des événements vécus dans le cadre des différentes grèves des années 79- 80 et dans celui des différentes activités du syndicat mauritanien des élèves et étudiants.

En effet, toute la philosophie d’une nouvelle stratégie de lutte pour les Noirs mauritaniens se résumait dans cette boutade que feu El Hadj Abdoul Ngaidé aimait répéter tant à la radio nationale mauritanienne ‘’so mawdo wumii wumtii anndii ko gite nafata’’. Après que Dr Sao, Abdoul Aziz Ba, Racine Touré, Dr Hamath Ba, Dr Bocar Alpha Ba, Elimane Kane, Mamoudou Samboly et d’autres eurent échoué pendant le congrès d’Aleg de faire passer l’option fédérale, et le désastre des événements de 1966 après la rédaction du « Manifeste des 19 », nos sages ont opté pour une nouvelle orientation : le changement du système ségrégationniste à partir de la base, par le peuple en s’appuyant sur les élèves et étudiants. Alors, la circulaire 02 pour l’arabisation du pays donnait l’occasion d’expérimenter leur nouvelle vision. De Nouakchott, à Kaédi en passant par Rosso un « pacte non-dit et non écrit » est mis en action par cette génération. C’est ainsi à Nouakchott, que l’institution des ‘’parents d’élèves’’ composée entre autres de Aissata Kane (Dame de Fer, comme quoi il n’y avait pas que la Grande Bretagne qui avait sa dame de fer dans ces années-là !), Abou Diallèl Guisset, Vieux Hamath Ngaidé et Elhadj Abdoul Ngaidé usaient de tous leurs talents de bons négociateurs pour que l’Etat accepte les revendications des élèves noirs. Il faut avouer qu’à cette époque certains élèves non avertis considéraient ce « gang des quatre » comme « casseurs » de grèves, mais au fur et à mesures que les choses progressaient, il apparaissait évident qu’ils épousaient totalement nos revendications et défendaient la cause noire, c’est à dire l’égalité entre toutes les composantes ethniques du pays. Cette même disposition d’esprit se voyait à Kaédi où les vieux Yaya Sy, Abdoul Touré, Doro Sow, Abdoulaye Touré, Oumar Yaghoub Ba, Baba Gallé Wone et d’autres jouaient le même rôle avec les élèves du Lycée de Kaédi.

Subtilement, ils jouaient « aux durs » contre les élèves devant les autorités administratives pendant qu’ailleurs ils participaient aux plans de stratégies de lutte avec les élèves grévistes. Ici, ils s’occupaient de ceux qui étaient arrêtés pour les faire libérer des mains de « l’ennemi », ailleurs, ils cachaient d’autres ‘’meneurs’’ recherchés par la police. Dans ce travail d’autoconservation de la communauté noire, toutes les couches sociales sans distinction d’hommes et de femmes participaient à cette lutte. C’est ainsi que nous sentions toujours en sécurité à chaque fois qu’on se cachait chez Penda Pinadho (chez vieux Bal), chez Ba MBaré ou chez Coumba El hadj au quartier Moderne, ou encore chez l’un des parents d’élèves ou chez n’importe qui ailleurs dans les quartiers de Touldé ou Tantadji. Nos ‘’hébergeurs occasionnels’’ ne nous laissaient jamais sortir sans s’être s’assurés que nous ne risquions pas d’être appréhendés par les autorités policières. Ils prenaient toujours soin d’informer nos parents de notre localisation pour les rassurer. Et quelquefois, ils se portaient volontaires en tant qu´agents de liaison entre les élèves cachés dans différentes maisons pour relayer des informations et harmoniser le ‘’mot d’ordre’’ à suivre.

Leurs actions ne s’étaient pas limitées aux seuls moments de grèves, mais ils nous accompagnaient aussi pendant le travail régulier du syndicat des élèves et étudiants. Pendant les congrès de l’Union Nationale des Étudiants et Stagiaires Mauritaniens (l’UNESM) en 1983 et 1986, nombre de ces parents participaient aux stratégies pour concevoir le programme du Mouvement des Elèves et Etudiants Noirs (MEEN). Leurs conseils et encouragements nous permettaient d’aller de l’avant et de tenir bon contre une forte machine du système représentée par les Bassistes, Nasséristes et autre MND. Après que le congrès de l’UNESM de 1986, qui correspondait à la période de la publication du « Manifeste du Négro-Mauritanien opprimé » eut échoué, c’était au tour du Lieutenant colonel Anne Amadou Babaly, ministre de l’intérieur alors de refuser d’arrêter les Noirs accusés par le système de subversion. Ainsi il sera limogé par Ould Taya et remplacé par Colonel Djibril Ould Abdallah. Mais grâce à sa collaboration avec des « parents d’élèves », beaucoup d’entre nous échapperont aux arrestations et sortiront secrètement du pays. Une fois au Sénégal, nous avions reçu l’encadrement de certains qui avaient déjà élu résidence à Dakar, comme feu Abdoul Aziz Bocar Ba, Tenguella Ba, feu Dr Hamath Ba et tant d’autres.

De la pédagogie de lutte reçue de cette première génération, nous avions retenu deux choses importantes : la confiance énorme qu’ils plaçaient en nous et leur volonté de nous tracer la ligne de conduite à suivre. En effet, même s’il nous arrivait de commettre l’ultime offense, ce qui correspond pour les VIEUX du quartier de Palais de Justice de Kaédi à manquer une prière de crépuscule à la Mosquée de Thierno Ousmane, nous étions tolérés et excusés de la séance du « pincement des oreilles ». Comme pour dire que « nous savons que vous êtes assez responsables et que sûrement vous aviez une autre mission aussi importante que de venir à la mosquée ». Nous étions accueillis à tout moment comme des princes dans des salons privés du Docteur Ba Oumar Ousmane, chez Amy Ndao et chez Aly Kalidou Ba. Quant à Omar Diadié Sow dit Oumar Labbo, il nous prouvait sa confiance en nous accordant des lignes de crédits dans sa boutique. Il faut avouer que accepter de donner des dettes à des jeunes sans salaires ni bourses d’études relève sans nul doute de la confiance aveugle !

En ce qui concerne des voies à suivre, les exemples ne manquaient pas. Certains, cependant, émergeaient nettement du lot comme le Vieux Abou Diallel Guisset qui avait le courage d’assumer pleinement ses responsabilités de patron de la Poste en ne se privant de donner plein emploi aux compétences noires, enfreignant ainsi royalement la sacro-sainte règle des « ¾ réservés aux Maures ». Quant à Thierno Aliou Yaghoub Bâ, il nous enseignait ce qu’était le courage par la défense de tous les vulnérables devant les différentes autorités du système dans le 6ème arrondissement de Nouakchott ; Et Ba Mamadou Alassane s’était distingué durant la célébration des dix ans de Soweto en Juin 1986, il était présent du début jusqu’à la fin pour s’assurer du bon déroulement de l’événement. Enfin Sy Abdoul Idy dit Mamaye, lui, prouvait par l’exemple le sens de l’honneur et du renoncement quand, tout juste après le coup d’Etat du 12/12/84, Taya l’a convoqué (espérant combler le vide laissé par son jeune frère Athie Hamath, qui aurait refusé de s’associer au renversement de Khouna) pour lui proposer un poste, il lui répondit catégoriquement que ‘’ si la Mauritanie était un pays normal, ce ne serait pas toi qui me proposerais un poste ministériel’’. Nous sommes sûrs que Taya doit se rappeler de cette scène.Comme dans toute société, il y a des bons et des moins bons. Nous avons choisi de nous inspirer des meilleurs d’entre nous pour un changement radical de la situation politique et sociale dans notre pays. En effet, le comportement et l’action de ces hommes et femmes ont largement contribué à notre conscientisation et nous ont incité à nous engager davantage politiquement pour lutter contre l’injustice en Mauritanie. Si les Forces de Libération Africaines de Mauritanie (FLAM) ont été créées, chez notre doyen feu Abou Bakry Kalidou Ba, grâce à l’insistance de quelques jeunes qui représentaient le MEEN, c’est parce qu’ils savaient qu’ils ont le soutien total de ces hommes et femmes de la première génération des Noirs de Mauritanie et il faut en profiter pour saluer le rôle joué par les doyens Mbodj Samba Bedou et Fadel Ball dans l´unification du mouvement noir. Ces quelques lignes constituent un témoignage de notre part du vécu, qui du reste a laissé un impact positif dans notre vie de militants pour dire notre reconnaissance à ces grandes personnalités. Par ailleurs, il nous est impossible de nommer ici toutes les personnes qui sont de près ou de loin ont joué un rôle déterminant dans notre vie militante, mais nous sommes certains que d’autres amis et camarades (comme Ousmane Diagana, Amar Abdoulaye Ba, Oumar Sileye Ba, Sao Yero Guelel, Ciré Ba, Boubacar Diagana, Chérif Ba, Elhadj Demba Ba, Ibra Mifo Sow, Mamadou Abdoul Kane, Ibrahima Diawando, Aboubackry Ndongo, Aly Kane, Elhadj Sidi Ngaïdé, Abdoul Yero Ba et d’autres encore) pourront témoigner de la sorte et ajouter ainsi leur expérience personnelle. Enfin, à la veille du retour des FLAM en Mauritanie, nous regrettons une chose : la majorité de nos modèles ne seront plus là avec nous. Mais comme ‘’les morts ne sont pas morts’’ en Afrique, nous partirons leur rendre visite pour dire notre reconnaissance et nos remerciements de l’inspiration, de courage et d’abnégation sans faille qu’ils ont insuflée en nous pendant toutes ces années. Nous sommes convaincus que du haut du Paradis où ils jouissent du repos gracieux, ils nous renouvelleront leurs bénédictions. La lutte continue !

Source : Mamadou Barry & Yakhya Thiam FLAM USA

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