Troublant : 1980 à Rosso, le procès des H’ratines rappelle celui de Birame près de 35 ans plus tard…

esclavage-musulmanC’est en faisant des recherches sur le net à propos de tout et de rien comme toujours dans l’espoir de découvrir quelque chose d’intéressant que je suis tombé sur ce texte troublant : « esclavage en Mauritanie : de l’idéologie à la remise en question » de Boubacar Messoud qui retrace la naissance du mouvement El Hor, de S.O.S esclaves et des premiers combats pour la lutte contre l’esclavage. Article publié dans le journal des africanistes, il y a 15 ans !

Quand on le lit, on est troublé par la similitude du discours officiel 35 ans plus tard  en passant de Taya à Aziz jusqu’au procès de Rosso en 1980 même si à l’époque l’issue fut différente quoiqu’aujourd’hui aussi d’autres avancées juridiques ont vu le jour que l’auteur juge stériles comme hier.

De là I.R.A comme Résurgence… Ironie du sort : aujourd’hui à l’époque des dirigeants et militants de l’Ira emprisonnés, l’actuel ministre de la justice, Brahim Ould Daddah, faisait partie en 1980 du collectif des avocats défendant les militants d’El Hor emprisonnés…

Extraits : « REPÈRES HISTORIQUES

Période 1960-1978

Les méthodes de lutte contre les pratiques esclavagistes préconisées par ces circulaires pèchent par leur caractère utopique : il est impossible de bouleverser un ordre social séculaire sans toucher aux intérêts d’une ou plusieurs composantes de la société. Le régime essaye, quant à lui, de ménager les intérêts des uns et des autres et d’éradiquer l’esclavage grâce au  développement économique.

À sa chute, en 1978, ce régime n’a pas avancé d’un pas dans cette voie. L’indépendance de la Mauritanie s’est traduite par un simple transfert de pouvoir de la puissance coloniale aux forces sociales sur lesquelles elle s’était toujours appuyée. Ces forces pratiquent l’esclavage et n’éprouvent guère la nécessité de l’abolir. Dans leur pratique du pouvoir, elles s’efforcent surtout de nier son existence en mettant en avant l’argument constitutionnel.

Période 1978-1984

La sécheresse que le pays connaît à partir des années 1970 constitue un formidable accélérateur de l’histoire. En effet, elle désorganise le monde rural en engendrant un exode massif vers les villes. Celui-ci contribue à aiguiser les conflits entre les esclaves et leurs maîtres. C’est dans ce contexte que naît, en 1978, le mouvement clandestin El Hor. La paupérisation d’une grande partie de la population et l’explosion concomitante des structures sociales et économiques traditionnelles desserrent le carcan qui emprisonne esclaves et h ‘ratine. La sécheresse ayant décimé une bonne partie du cheptel, de nombreux nomades appauvris se sédentarisent tandis que des esclaves en grand nombre s’auto-affranchissent de leurs maîtres qui ne peuvent plus les nourrir et qui n’ont plus de tâches à leur confier. Ces miséreux affluent vers les villes où ils ne trouvent aucun moyen de subsistance. Ces anciens esclaves sont l’objet d’une exploitation systématique et forment l’essentiel d’une main-d’œuvre urbaine subissant toutes sortes de discriminations : au travail, face à l’administration et à la justice, dans la société, etc.

Cette situation d’exclusion crée parmi les rares h’ ratine scolarisés, ayant accédé au travail salarié dans l’administration ou dans les entreprises privées, une prise de conscience de l’injustice qui a ses racines dans l’esclavage.

Pour les formations progressistes telles que le Parti des Kadikhine de Mauritanie (PKM), le Mouvement national démocratique (MND) ou l’Union des travailleurs de Mauritanie (UTM), l’esclavage est une préoccupation secondaire et ne diffère pour ainsi dire en rien du phénomène des castes, alors que celles-ci, même opprimées, n’en possèdent pas moins leurs propres esclaves.

C’est cette indifférence vis-à-vis de leur sort qui amène des h’ ratine à créer, le 5 mars 1978, une organisation de libération et d’émancipation des hratines — dont l’anagramme, El Hor, signifie L’homme libre en hassaniya — pour conduire la lutte contre l’esclavage et ses conséquences.

Ce mouvement se fixe pour objectif la libération de tous les esclaves et l’émancipation réelle des h’ ratine au plan politique, économique et social. Dès sa création El Hor entreprend de mobiliser, au sein des couches h’ ratine, les éléments les plus conscients afin de lutter contre les pratiques esclavagistes et organiser des campagnes de soutien et de solidarité avec les esclaves fugitifs, de sensibiliser à travers la dénonciation de cas concrets l’opinion internationale sur la situation des victimes de l’esclavagisme.

Les membres de ce mouvement sont exclusivement des h’ ratine, descendants d’esclaves ou anciens esclaves auto-affranchis. À la fin de l’année 1978, le mouvement compte déjà des militants dans tout le pays. L’avènement d’un régime militaire, le 10 juillet 1978, a suscité les espoirs des couches défavorisées et de tous ceux qui aspirent à la démocratie et à la justice sociale, et qui ne manquent pas de l’exprimer de diverses manières.

C’est ainsi qu’à la suite de la vente d’une esclave à Atar (novembre 1979), El Hor organise d’importantes manifestations en janvier, février et mars 1980 dans les villes d’Atar, de Zouérate, de Nouadhibou et de Nouakchott. Les forces de l’ordre répriment alors violemment cette campagne de protestation pacifique : arrestations massives par la police politique qui soumet des dizaines de h’ ratine aux interrogatoires, aux tortures et à toutes sortes de supplices dans les commissariats ou dans des lieux de détention improvisés en pleine brousse. Ils sont finalement renvoyés devant un tribunal militaire, la Cour spéciale de justice, sous l’inculpation d’atteinte à la sûreté de l’État.

C’est le procès de Rosso, en mai 1980, des dix-huit membres dirigeants d’El Hor. La défense des inculpés est assurée par un collectif de seize avocats, défenseurs des droits de l’homme, représentant alors la quasi-totalité du barreau mauritanien 2. Lors de ce procès public, les inculpés et leurs défenseurs mettent en évidence l’existence de pratiques esclavagistes qui justifiaient pleinement les manifestations de dénonciation incriminées et la légitimité de s’organiser en conséquence. Le pouvoir reconnaît alors le bien-fondé de ces revendications : le 5 juillet 1980, le Comité militaire de salut national (CMSN) proclame l’abolition de l’esclavage (cf. annexe).

La condamnation de l’esclavage par le CMSN est prononcée dans des termes et avec une détermination tels qu’elle soulève l’enthousiasme et suscite une immense espérance parmi les esclaves et les démocrates mauritaniens. Pourtant, on déchante très vite, et c’est presque dans l’indifférence qu’est promulguée l’ordonnance (n° 81234 du 9 novembre 1981) portant abolition de l’esclavage sous toutes ses formes, près d’un an et demi après la décision de juillet. Le pouvoir semble alors avoir épuisé toute son énergie rénovatrice : les décrets d’application de l’ordonnance ne sont toujours pas publiés et cette loi, qui aurait pu marquer le point de départ d’un véritable processus d’émancipation des esclaves, sombre dans l’oubli.

En l’absence d’une juridiction claire, les autorités administratives et judiciaires, à de rares exceptions près, continuent de traiter avec mépris les quelques esclaves qui ont le courage, malgré la séculaire pression idéologique appelant à la soumission totale aux maîtres, de se plaindre des graves atteintes aux droits de l’homme dont ils sont l’objet. Aucun esclavagiste n’est inquiété pour des agissements qui constituent, en principe, des infractions et des crimes graves punis par la loi. »

« S’il faut reconnaître au régime militaire le mérite d’avoir satisfait théoriquement la revendication légitime des démocrates en abolissant officiellement l’esclavage, il faut néanmoins souligner qu’il n’est pas allé au-delà

de l’élaboration d’un texte non appliqué dans les faits. »

« Période 1984-1999 : une ère de politique négationniste

C’est dans cette situation de démission qu’arrive au pouvoir, en décembre 1984, le régime du colonel Ould Taya. Le contexte national et international était alors on ne peut plus favorable à la réactualisation et à l’approfondissement des mesures abolitionnistes déjà décidées. La communauté internationale se manifesta d’ailleurs par de fréquents rappels au régime afin de l’amener à adopter une attitude conséquente dans la voie de l’émancipation sociale. Ainsi en 1984, 1985 et 1987, des missions des Nations Unies et de l’organisation Anti-Slavery International entament des négociations avec le gouvernement mauritanien en vue de la mise en œuvre des recommandations de la commission des droits de l’homme des Nations Unies.

Les représentants du gouvernement, parfois de haut niveau, font montre à leur égard d’une grande disponibilité mais se dérobent au moment où des décisions pratiques et effectives doivent être prises 4. Le gouvernement finit par opter pour une politique de négation et de mutisme gêné à propos de la question servile. Poussé dans ses derniers retranchements, il affirme que l’esclavage a été aboli et qu’il n’en subsiste désormais tout au plus que quelques séquelles, qu’il s’est employé d’ailleurs, depuis son arrivée au pouvoir, à éradiquer par des mesures d’ordre culturel et économique »

« AUJOURD’HUI : LES SOPHISMES OFFICIELS

La question de l’esclavage est fréquemment posée, d’abord par les esclaves en butte à l’injustice et qui entrent tous les jours en conflit avec les tenants de ce système ; ensuite, par les démocrates et les antiesclavagistes mauritaniens ; puis, par des témoins étrangers qui visitent le pays ; enfin, par des ONG nationales et internationales qui luttent pour les droits de l’homme et dont le moindre des rôles est de rappeler au gouvernement la nécessité de prendre des mesures adéquates visant à l’éradication de cette tare sociale. C’est donc en réaction à cette dénonciation collective et multi forme que le président Maaouya Ould Sid’ Ahmed Taya réagit lors d’un « Message à la nation » (9 janvier 1997) et sort de son mutisme traditionnel sur le problème pour mettre un terme à une « campagne de dénigrement de la Mauritanie ».

Du coup, de question sociale, l’esclavage devient une question de politique politicienne destinée à dresser les Mauritaniens les uns contre les autres. Par ailleurs, le président Ould Taya tente de mobiliser à ses côtés les militants de son parti et de sa majorité en avançant la thèse du « complot extérieur alimenté par des traîtres à l’intérieur ». Plutôt que d’ouvrir un débat salutaire sur une question sérieuse et qui préoccupe la société depuis longtemps, il s’évertue à le réduire à une discussion sur des séquelles et à la lutte contre la pauvreté 5. Faisant écho à ce discours, la presse officielle et officieuse et certains journaux indépendants, sous couvert de « participation au débat », ouvrent largement leurs colonnes aux tenants des thèses officielles. On y voit fleurir les propos les plus fallacieux tenus par les courtisans les plus cupides et les thuriféraires les plus zélés — unis dans leur souci de plaire au « Guide éclairé » »

« Est-il possible de nier à la fois la réalité de l’esclavage et d’énumérer un train de mesures pour l’éradiquer ? C’est pourtant le tour de force que nos théoriciens accomplissent avec brio. Ils clament haut et fort et en toute occasion que l’esclavage n’existe pas dans notre pays grâce, selon eux, à la politique sociale et économique que le président aurait mise en œuvre depuis plus d’une décennie et qui aurait eu le mérite de faire disparaître les inégalités sociales, dont l’esclavage. Avant d’apprécier les résultats de cette politique, arrêtons-nous un instant à la contradiction signalée plus haut.

Lorsqu’ils la perçoivent, les théoriciens du régime finissent par admettre que l’esclavage existait bel et bien mais soutiennent qu’il n’en subsiste plus aujourd’hui que des séquelles, grâce à cette même politique 6. L’emploi du terme « séquelles » que la réalité quotidienne de l’esclavage dément, n’est qu’un nouveau subterfuge pour sous-estimer, à défaut d’avoir pu en démontrer l’inexistence, le phénomène. C’est ainsi que les manifestations de ces « séquelles » sont généralement rangées, pour en minorer plus encore la portée, sous d’autres rubriques : pauvreté, analphabétisme, chômage,

enfants de la rue, etc. »

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0399-0346_2000_num_70_1_1232

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