Un barrage a cédé

Les anniversaires sont l’occasion d’évaluer la nature d’un événement : pourquoi est-il survenu à ce moment-là ? Ses répercussions négatives l’emportent-elles sur ses retombées positives ?

bechir-ben-yahmedConnaissons-nous tous ses secrets ? A-t-il fini de dérouler ses conséquences ?
Le premier des événements dont je voudrais vous parler ici cette semaine a eu lieu il y a tout juste dix ans : programmé dès 2002, il s’est produit en mars 2003 à l’initiative de George W. Bush, alors président de la plus grande démocratie occidentale : les États-Unis.

Il s’agit, vous l’aurez deviné, de l’invasion de l’Irak par les armées américaines avec l’objectif déclaré d’en changer le régime, alors personnifié par Saddam Hussein.
Rien n’obligeait George W. Bush à lancer son pays dans cette expédition guerrière. Mais, ayant le pouvoir de le faire, il a choisi d’aller jusqu’au bout de celui-ci.
Pour justifier la guerre, il a même obligé ses services de renseignements à fabriquer des faux et a réussi à entraîner Tony Blair et, avec lui, le Royaume-Uni dans l’aventure.
Elle sera coûteuse, occupera et ternira ses deux mandats. George W. Bush et Tony Blair y laisseront leur réputation, tandis que leurs deux pays déploreront la mort de plus de cinq mille soldats et dix fois plus de blessés.
Deux mille milliards de dollars ont été gaspillés qui se retrouvent aujourd’hui dans le surendettement qui grève les finances de ces deux nations anglo-saxonnes.
Ravagé par la guerre avec des centaines de milliers de morts et plus encore de réfugiés, l’Irak, lui, est ­déstructuré : sa partie kurde a pris le large et sa minorité sunnite est en révolte contre les chiites, nouveaux maîtres du pays.
Il est revenu à Barack Obama, successeur de George W. Bush, d’extirper les États-Unis d’Irak. Et depuis quatre ans, les Américains s’emploient à oublier ce mauvais souvenir, à éponger les pertes qu’il leur a fait subir.
Mais quels étaient leurs objectifs de guerre, les vrais, ceux qu’on n’avoue pas ? Et les ont-ils atteints ?

Le premier de ces objectifs est la simple vengeance. Il fallait, aux yeux du monde entier, pour punir l’offense faite à l’Amérique par Saddam, l’écarter du pouvoir et l’éliminer physiquement.
Cet ex-allié des Américains – ils l’avaient soutenu dans son agression contre l’Iran – a eu l’outrecuidance de se rebeller contre eux, de leur déclarer son hostilité, de menacer de brûler par ses bombes incendiaires la moitié du territoire de leur allié israélien.
Il en avait acquis la capacité et devenait incontrôlable.
Mais c’est le 11 septembre 2001 que Saddam Hussein a signé « son arrêt de mort ». Ce jour-là, lui et les militants de son parti Baas se sont bruyamment félicités de voir l’Amérique humiliée par Al-Qaïda.
Pour ces raisons cumulées, il devait recevoir des mains de ses anciens maîtres la sanction suprême. Et il fallait qu’elle fût publique.
Ils ont envahi son pays, Saddam a été chassé du pouvoir, son parti a été dissous et dispersé.
On l’a ensuite recherché et arrêté ; on lui a dit le motif de sa peine et on l’a livré à ses bourreaux pour qu’ils le pendent.
La même hyperpuissance recherchera sans répit Oussama Ben Laden, avant de l’exécuter et de jeter son corps à la mer.
Dans l’un et l’autre cas, les Américains ont déclaré : « Justice est faite » ; l’observateur objectif dira, lui : « Vengeance accomplie. »

On a soutenu que l’objectif principal de l’Amérique dans sa guerre d’Irak était de s’emparer de son pétrole. Et que cet objectif-là n’a pas été atteint, puisque ni les compagnies américaines ni les compagnies anglaises ne sont aujourd’hui propriétaires ou seulement exploitantes du pétrole irakien.
Je ne partage pas ce point de vue.
Les Américains connaissent trop bien les producteurs de pétrole, leur psychologie et la mentalité de leurs dirigeants pour nourrir, en 2003, l’illusion que des compagnies anglo-saxonnes puissent retrouver ce qu’elles ont perdu dans les années 1970 : la propriété d’un sous-sol et de ses réserves d’or noir, la maîtrise du volume de production et, par là, du prix du baril exporté.
Ils savent qu’ils les ont définitivement perdues et qu’aucun dirigeant d’un pays producteur, même s’il le voulait, ne pourrait les leur rétrocéder.
L’objectif de guerre des Américains n’était donc pas de recouvrer l’irrécouvrable. Il était de changer le régime à Bagdad pour que le pétrole passe entre d’autres mains irakiennes mais amies ou, à tout le moins, conciliantes. Et rentre ainsi dans le circuit du pétrole mondial.
On pourra, dès lors, investir pour développer son extraction et son acheminement ; la production irakienne de pétrole et ses réserves d’hydrocarbures se retrouveront dans ce qui est à la disposition de l’Amérique et des autres grands pays consommateurs.
Le cours mondial du baril en sera affecté à la baisse.
Cet objectif a fini par être atteint : la production irakienne de pétrole, qui stagnait aux alentours de 2 millions de barils par jour (b/j), a franchi la barre des 3 millions de b/j en 2012 et continue sa progression régulière.
On prévoit qu’elle doublera d’ici à 2020 et que l’Irak représentera dans les dix années à venir 45 % de la croissance anticipée de la production mondiale.?La guerre d’Irak a donc atteint son objectif pétrolier.
Elle a même permis aux États-Unis, en 2012 et 2013, de faire en sorte que le monde puisse se passer du pétrole iranien !

Mars 2013 : ce qui se passe sous nos yeux, en Syrie et même au Mali, procède-t-il de la guerre d’Irak ? À mon avis, oui : on dirait qu’un barrage a cédé, libérant des flots torrentiels qui se déversent au dehors.
La guerre de Syrie, civile mais entretenue de l’extérieur, entre ce mois-ci dans sa troisième année, et l’on commence à entendre les premiers vrais craquements du régime en place, annonciateurs de sa chute.
Simultanément, la guerre du Mali entre dans son troisième mois : les organisations jihadistes qui en ont allumé la mèche ont déjà payé et continueront de payer le prix le plus fort en pertes humaines, dont leurs chefs, et logistiques, tandis que, acteur principal, les armées françaises s’en tirent jusqu’ici avec deux soldats tués par mois, tout en additionnant les succès : Veni, vidi, vici !
On annonce pour avril, au terme de cent jours, le début de leur retrait ; ils seront relayés par la Cedeao, par l’Europe et par l’armée malienne, en voie de reconstitution.
Si cela se réalise, nous serons dans le cas rarissime d’une guerre juste, courte et victorieuse.

Source : BBY

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