Une année suffirait-elle pour l’éducation ?

Classe1La proclamation par le Président de la République Islamique de Mauritanie, de l’année 2015 comme « année de l’enseignement », n’est pas une mauvaise chose. Mais on en est en droit de se demander s’il ne faudrait pas, plutôt, raisonner en termes de décennie (s) pour venir à bout des problèmes et tares multiformes qui gangrènent notre système éducatif, et hypothèquent l’avenir de nos générations montantes et, partant, posent un problème existentiel à notre pays tout entier.

Pour la réussite de cet ambitieux programme, la réalisation de ce sublimissime objectif, et l’atteinte de ce salutaire résultat, rien ne montre que la problématique de l’éducation nationale ait été prise en compte laisse dans sa grande complémentarité et son énorme complexité. On ne communique pas assez à ce sujet, ce qui les observateurs pantois. Pour être juste, reconnaissons que le ministre en charge du secteur commence à faire les visites de routines à certains établissements « relevant de son département ». Les premiers indicateurs, étayés par certaines rumeurs, selon lesquelles les seuils de passation des marchés publics au niveau du ministère auraient été revus conséquemment à la hausse pour les bâtiments scolaires, laissent présager la mise en œuvre d’un vaste programme de constructions scolaires, ou universitaires, au cours de 2015 « l’année de l’enseignement».

Je ne suis pas un spécialiste de l’enseignement. Loin s’en faut. Je ne fais même pas partie de la famille pédagogique, au sens administratif du terme. Mais avant d’être parent d’élèves, j’ai eu l’honneur et le privilège d’accompagner l’école mauritanienne, lorsqu’elle faisait ses’’premiers pas’’, avec la république naissante, comme elle. De ce fait, je sais que la qualité de l’enseignement n’est pas tributaire des seules infrastructures. On a fait beaucoup mieux, avec nettement moins.

Ceci me fait dire que notre enseignement, qui a certes connu moult réformes et méformes, vient de très loin. De ce fait, il a, naturellement, et à l’instar du pays d’ailleurs, souffert de bon nombre de ce qu’il est plus select aujourd’hui d’appeler les ’ tarakoumat ’’ (accumulations). Bien que l’exercice soit particulièrement périlleux, je vais me risquer, quand même, à vous en donner des nouvelles. En cela, je suis encouragé par le privilège qui fut le mien, d’avoir commencé ma scolarité de manière peu conventionnelle : sur une modeste natte, sous une sobre tente.

Au gré des nuages, nous nous déplacions, mon école, ses modestes équipements, mes enseignants, mes condisciples et moi, avec le campement. Nous transhumions, suivant les disponibilités des montures logistiques d’époques, à dos de chameaux ou d’ânes. On ne connaissait pas de chevaux.

Malgré la précarité de l’habitacle, et la modestie des moyens, le respect était pourtant de mise, et la discipline de rigueur. L’enseignant, appelé ‘’Monsieur’’ s’il officiait en français, et « Seyidi » s’il dispensait ses cours en arabe, était traité comme un prince, et considéré comme un quasi-prophète. A chaque entrée de classe, il fallait se mettre en rang, double ou triple file, selon le nombre et le genre. La consigne était claire : les petits devants; les grands derrière; couvrez ! fixe !

Tout cela se passait sous le drapeau, flottant haut dans le ciel, et que nous devions nous habituer, à respectueusement saluer. C’étaient les rudiments d’instruction civiques qu’on inculquait ainsi, à doses savamment réglées, à une génération prédestinée, sans qu’elle n’en prenne véritablement conscience, à bâtir les fondements d’une nation moderne.

Si à l’époque, elle était, peut être, inconsciente, la jeunesse mauritanienne était, indéniablement, consciencieuse. Le sérieux était de mise. La hargne de se distinguer, le souci d’être le meilleur, la peur de décevoir, faisaient partie intégrante du comportement de tout un chacun.

Cet acharnement à l’excellence et la réussite n’était pas l’apanage de ceux dont les parents avaient compris, ou admis, la nécessité de l’enseignement moderne, en tant qu’outil indispensable pour accompagner l’évolution à cadence de plus en plus accélérée de l’humanité. Il était largement partagé par ceux qui, voyant alors en l’école moderne une forme précoce, mais tout à fait inoffensive, de ‘’Boko Haram’’ (l’enseignement moderne est une hérésie), avaient fait le choix respectable de se limiter à s’abreuver, au mieux qu’ils le pouvaient, des textes du Saint Coran, et des enseignements de la Sunna.

A ce sujet, les débats étaient animés, mais, malgré l’intransigeance des conformistes-fondamentalistes,  ils étaient demeuré sereins. La cohabitation était, en permanence, pacifique et fraternelle.

Pour moi, le choix était tout fait. Mon père, érudit sunnite, soufi éclairé, visionnaire comparativement à son entourage, avait inlassablement œuvré pour que le maximum d’enfants (des deux genres), aille à l’école. Il n’y voyait guère un renoncement à la tradition, ou une quelconque forme d’apostasie ou d’hérésie, mais une préparation de la jeunesse à un monde invisible, et qu’il voyait venir à pas de géants. Une grande partie des siens ne l’avait pas suivi. Ils en payent les frais aujourd’hui, l’âme meurtrie par un regret dont les conséquences sont, aujourd’hui, irrémédiables.

Le choix établi pour moi, l’était pour ceux qui ont pris l’option de la modernité. Ainsi, nous allions, mon groupe et moi, quitter la phase préparatoire de la classe ‘’campementale ‘’ et sa natte, pour rejoindre l’école départementale. Dans notre nouvelle vie, nous allons découvrir le ‘’confort’’ des table-bancs, le son (aux débuts strident) de cloche aux heures d’entrée, sortie, et aux recréations.  Nous devions nous accommoder de la fermeté et la  rigueur du surveillant.  A bien tenir ‘’le symbole’’, dans l’espoir qu’un condisciple puisse nous en délivrer rapidement. Nous allions découvrir que les enseignants sanctionnaient. Qui avec un coup de cravache, qui avec un pincement à lobe de l’oreille avec le pouce et l’indexe, dont ils ne taillaient jamais les ongles à ras. C’était, bien évidement sans méchanceté. Rien à voir avec une flagellation de DAECH. Mais, Dieu sait combien nous les craignions et détestions, ces enseignants que nous jugions ‘’méchants’’. Dieu sait aussi, après avoir muri et compris leurs nobles mobiles, combien nous les adorons aujourd’hui et prions pour ceux, parmi eux, qui ne sont plus de ce bas monde.

Grâce à cette rigueur dans les principes, et la souplesse dans les méthodes, renforcés par un environnement pédagogique maitrisé (internat),  l’encadrement pédagogique avait réussi à faire que le niveau moyen des élèves soit satisfaisant.  A l’internat, grâce aux généreuses lampes à pétrole, des heures de révisions étaient régulièrement organisées. Le repas dont la qualité était différemment appréciée par les internes, était servi à des heures précises. Des tenues et consommables (savon, etc…), qu’on appelait trousseaux, étaient distribués une ou deux fois par année scolaire. A l’échelle de l’époque, nous étions tout simplement chouchoutés. Ce traitement impliquait, par la nature des choses, une obligation de résultats. Ainsi, un élève de CM2 pouvait, de façon globalement correcte, adresser une lettre à un correspondant, ou en expliquer le contenu à un illettré ou malvoyant. Les élèves rivalisaient pour maîtriser le contenu du fameux livre de Mathématiques « Jean Auriol », et particulièrement son célèbre problème « Le Dioula ». On parlait tellement de ce Dioula, qu’on n’arrivait plus à distinguer s’il s’agissait d’un commerçant ou d’une tribu de Bobo-Dioulasso. L’essentiel était de pouvoir résoudre le problème. Tous y œuvraient, mais peu y arrivaient. Après avoir assimilé les ‘’Mamadou et Bineta’’, nous rivalisions en maîtrise des ‘’BLED’’, des bandes dessinées telles que Zembla, Micky le Ranger, Tarzan, et autres Lucky Luck (l’homme qui tire plus vite que son ombre).Tout était bon à lire, ou presque. Parce qu’on étudiait pour le savoir. A L’époque, le savoir était un objectif en soi : un synonyme de valoir.

Malheureusement, nous verrons que les choses vont se gâter plus tard, où étudier aura simplement comme objectif unique de passer en classe supérieure. Il était plus juste de dire : classe suivante.

Nous avons continué ainsi, avec un niveau d’enseignement enviable, jusqu’à la réforme du début des années 70 du siècle dernier. Les nationalistes arabes vont continuer leur lobbying, aidés en cela par l’opulence de certains états de la péninsule arabique, jusqu’à ce qu’arabisation s’en suive.  Cette option, peu étudiée, et loin d’être consensuelle, allait accentuer les clivages communautaristes en Mauritanie, et enfoncer le système éducatif national dans une médiocratisation dont il ne se relèvera jamais. Tout les fils de ce pays allaient devenir des ‘’zéro langue’’.  Puis, endiablés par je ne sais quel démon, les militaires vont introduire, en 1979/1980, une nouvelle réforme qui va consacrer la séparation du système éducatif en deux filières. Une première filière dite bilingue (français) quasi-exclusivement fréquentée par les négro-mauritaniens, et une seconde arabisée réservée aux maures. C’était, voulu ou pas, un fossé de plus entre ces deux communautés, qu’on aurait plutôt dû chercher à rapprocher davantage.

Après cette réforme/méforme des militaires, viendra l’ère Taya. Son régime donnera la priorité à ce qui lui semblait de nature à élever le taux de scolarisation. Particulièrement des filles. On était arrivé à citer des taux dépassant les 80% pour les filles. Mais ce qu’on ne mentionnait pas, c’est que ce taux représente un nombre de filles, aux sacs peut-être pleins de cahier, livres, stylos, et maquillage, mais avec des têtes ailleurs. J’ai évité, à peine, l’expression têtes vides. Elles n’avaient pas à en blêmir, leurs condisciples de l’autre genre n’étaient pas mieux lotis au niveau de la matière grise.

Dans un premier temps, Taya voudra généraliser l’enseignement. Pour se faire, il ordonna que les écoles et salles de classes soient disséminées un peu partout sur le territoire national. Ce fut fait, à une très grande échelle. Mais cette politique a été un fiasco. En voulant généraliser l’éducation, on a généralisé la médiocratie. L’école ou la classe, comme le poste de santé plus tard, vont devenir, un moyen d’affirmer l’identité de la communauté. Il est évident que ceci a eu pour conséquence d’encourager les clivages communautaristes, et développer la sédentarisation anarchique et précaire. Participant à une étude d’identification d’un programme régional en 2000, j’ai personnellement visité des salles de classe construites pour des campements. Entre temps, ces derniers avaient opté pour se sédentariser ailleurs, mais les écoles étaient là, témoins de choix peu judicieux, rien que pour plaire des notabilités. C’est tout simplement scandaleux ! Il me revient ici une citation de feu Sidi Mohamed Abass, que j’ai vu sur le site de sa fondation, et dont la teneur est à peu près la suivante : « entre servir et plaire, j’ai décidé de servir ».

Prenant conscience de l’échec des réformes passées, Taya essaya de rectifier le tir, en uniformisant le système éducatif, et en introduisant une bonne dose de langues étrangères. Il fallait voir comment Monsieur Izid Bih, actuel Ministre de la communication, s’évertuait avec son inimitable verve, au cours d’un meeting organisé à Aouin à l’occasion d’une visite de la direction nationale de l’époque, à prouver que la Mauritanie venait de trouver la voie salutaire, après tant d’errance. Au cours du même meeting, l’actuel président du conseil constitutionnel, alors en charge de l’éducation de nos enfants, avait mis en œuvre tout ce qui lui venait à l’esprit comme arabe approximatif, même si Sibawayh devait s’en retourner dans sa tombe, pour argumenter qu’il n y avait pas d’autres choix. Le résultat, nous l’aurons à la fuite des épreuves du Baccalauréat, et sa vente dans les kiosques et transfert de crédit, comme des petits pains. Aujourd’hui, il parait qu’on est passé aux NTIC, pour ‘’faciliter’’ aux élèves le traitement des épreuves. On parle du Wattsap, Viber, et autres moyens de facilitation.

Après avoir distribué généreusement les classes, sans arriver à généraliser l’enseignement avec, ni en améliorer la qualité, le Système Taya avait enclenché quasi-simultanément les campagnes d’alphabétisation, et celle du livre. Chaque mauritanien, fonctionnaire ou partisan, avait inauguré devant la télé-vide, télé-rien, ‘’sa classe d’alphabétisation’’. Mais la classe déposait le bilan (faillite), à l’arrêt de la caméra de la TVM. Quant à la campagne du livre, son effet a été plus impactant. D’abord, nous en avons hérité des maisons de bonne qualité, que nous avons capitalisées pour notre nouvel état-civil, que certains qualifient de militaro-civil. Ensuite, elle avait contraint tous les fonctionnaires (virtuellement au moins), à avoir un manuel de cuisine ou de menuiserie comme livre de chevet. Ce dernier sous-impact a été moins probant. Nos gars n’ont pas changé d’habitudes alimentaires (couscous et riz à l’éternel), et en menuiserie ils ne connaissent, apparemment, que ce qu’ils savaient déjà : les coupes sombres dans leurs budgets.

Avec toutes les sommes faramineuses, à plus de 10 chiffres en US$ ou €, notre système éducatif n’a pas connu une évolution vers le renforcement de ses capacités et la valorisation de nos ressources humaines. Ce n’est donc pas une question des seules infrastructures, mais d’un puzzle dont tous les éléments doivent trouver leur place, pour que le jeu, dans le sens noble du terme, soit fait, voire parfait.

Nous avons vu plus haut qu’avec des moyens rudimentaires, les niveaux étaient honorables. Aujourd’hui, avec les coûts colossaux de notre machine à produire les cancres, nous restons blafards devant les résultats de nos enfants dans les écoles et universités étrangères. Pourtant, pendant les années de vaches maigres, il était rare de ne pas les trouver en tête du peloton. J’ai souvenir d’une année où, la coopération française, avait répondu en accordant une bourse FAC à un certain Cheikh Sid’Ahmed, que la France était honorée par son arrivée. C’était grâce à ses résultats, qui avaient ainsi fait honneur à tout son pays, et l’ensemble de son peuple.

Pour donner une idée de l’inversion de l’échelle des valeurs, permettez-moi de vous livrer deux exemples qui, à première vue peuvent paraitre terre à terre, mais qui me semble illustrer la décadence culturelle et la faillite intellectuelle que nous vivons :

  1. Au temps du symbole, de la cravache, et de Lucky Luck, il était inconcevable, révoltant, insultant, de proposer à un enseignant une rémunération quelconque pour des cours supplémentaires, complémentaires, ou ‘’implémentaires’’. De nos jours, les cours payants, au privé et au public, sont une condition nécessaire et non suffisante pour accéder à la classe suivante ;
  2. Les familles sortaient bâtons et cravaches pour régler leurs comptes, parce que le fils (ou fille) de l’une d’elle, aurait insinué que celui (ou celle) de l’autre avait triché durant l’examen. De nos jours, on sort la grosse artillerie parce que un tel a empêché un quel de profiter du document de réponses qui circulait entre les candidats, par le truchement de la commission de surveillance.

Malgré la gravité de la situation, la complexité des problèmes, la situation n’est pas désespérée. Il s’agit, certes, du devenir d’un pays. De la formation de ses élites. On ne pourra pas se suffire de mettre en place un conseil de la jeunesse. Pour qu’il puisse répondre aux attentes, il faut lui former des générations compétentes, conscientes, et suffisamment préparées aux défis de demain. On ne pourra pas, non plus, se suffire de construire des bâtiments, des immeubles, ou des buildings.

Pour réhabiliter notre enseignement, nous devons d’abord savoir ce que nous sommes, et ce que nous voulons devenir. Un pays élabore des stratégies à court, moyen, et long terme. Il ne peut se suffire de saupoudrage, de raccommodage, ou de rafistolage. Il ne doit, non plus, se limiter à faire face aux urgences. Edgar Morin dit : « à force de consacrer l’essentiel à l’urgence, on finit par sacrifier l’urgence de l’essentiel ».

Pour que notre pays compte demain dans un monde qui connait des mutations rapides et profondes, et que nos enfants soient compétitifs dans un monde de plus en plus exigeant, il nous faut impérativement :

  • Elaborer une stratégie consensuelle et inclusive pour l’enseignement
  • Regrouper les établissements et renforcer leurs moyens
  • Instaurer les internats comme cadre pédagogique maitrisé, dans un monde de plus un plus ouvert, où les enfants mettent plus de temps à zapper qu’à lire, calculer, réfléchir, ou écrire
  • Valoriser la ressource humaine, en donnant à la famille pédagogique, les compétences, les honneurs, l’autonomie, et l’aisance qui lui sied
  • Etc …

Je n’ai pas trouvé plus éloquent, pour étayer cette suggestion, que les deux informations suivantes concernant le système éducatif au Japon :

  1. Au japon, les enseignants, à la maternelle, au primaire, au premier et second cycle du secondaire, ainsi qu’au supérieur, bénéficieraient des mêmes avantages ;
  2. Expliquant les performances de leur enseignement, le premier ministre japonais aurait dit : « à l’éducateur nous avons accordé le traitement du ministre, l’immunité du parlementaire, et le respect de l’Empereur » ;

Pouvons-nous faire comme le Japon ? On ne peut que le souhaiter.

 

Source : Debellahi Abdeljelil

 

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Commentaires

  1. Lire plutôt : « Pour la réussite de cet ambitieux programme, la réalisation de ce sublimissime objectif, et l’atteinte de ce salutaire résultat, rien ne montre que la problématique de l’éducation nationale ait été prise en compte dans sa grande complémentarité et son énorme complexité. On ne communique pas assez à ce sujet, ce qui laisse les observateurs pantois ».

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