Le Guidimakha face aux enjeux de la migration : entre rêve d’Europe, d’Amérique et limites du développement

Sélibabi, Guidimakha – À plus de 600 km de Nouakchott, la région du Guidimakha vit au rythme des départs. Ici, la migration n’est pas un accident : c’est un projet de vie, une norme sociale, un héritage. Mais entre l’argent de la diaspora qui a bâti la région et les projets des intervenants dans la migration qui tentent de fixer les jeunes, le fossé se creuse. Et depuis deux ans, un nouveau cap se dessine : les États-Unis.
Les causes profondes de la migration au Guidimakha
Pourquoi part-on ? Les raisons s’entremêlent, entre contraintes structurelles et choix culturels.
- La précarité et le manque de services : La région est longtemps restée « le parent pauvre des politiques de développement », malgré « plusieurs projets de développement par le gouvernement ». L’accès aux services sociaux de base est « souvent sans un accès approprié » et la région « bat le record national du taux de mortalité maternelle ». Cette vulnérabilité pousse au départ.
- L’impasse scolaire et économique : Pour beaucoup de jeunes, « l’école devient un handicap. Elle nous détourne de nos objectifs », car l’objectif est clair : « avoir l’argent de poche et partir un jour pour la France ». Faute d’emplois locaux et de formations qualifiantes, l’économie villageoise ne rivalise pas avec le cash de l’exil.
- Le poids culturel et le prestige social : « L’émigration clandestine constitue une pratique ancestrale » dans la société locale. « L’homme est un animal terriblement voyageur », rappelait l’historien Ibrahima Baba Kaké. Partir, c’est un rite de passage. Le modèle de réussite visible, c’est le migrant qui a construit « écoles, postes de santé, mosquées ». Rester, c’est l’invisibilité sociale.
- Les chocs climatiques : Les feux de brousse « font des ravages chaque année » et détruisent « des dizaines d’ha » aux alentours des villages. Ces sinistres ruinent agriculteurs et éleveurs, transformant la migration de projet en migration de survie.
Une culture du départ qui change de destination
Longtemps, ce voyage avait un nom : la France. L’abandon scolaire précoce au profit de l’immigration, souvent clandestine, est un phénomène massif.
Depuis deux ans, le changement est visible dans de nombreuses localités du Guidimakha : la destination se déplace. Les États-Unis supplantent progressivement la France dans l’imaginaire migratoire. Les routes changent, les réseaux s’adaptent, mais les causes restent les mêmes : cash rapide, statut, et réussite visible.
La diaspora a construit la région, mais à quel prix ?
Impossible de parler du Guidimakha sans parler de ses émigrés. « La région a connu un changement positif grâce aux émigrés. Ces derniers ont construit des infrastructures de base : écoles, postes de santé, mosquées ».
Mais le revers est lourd. Pour de nombreux jeunes, l’eldorado européen ou américain « est loin d’être le paradis terrestre tant imaginé : l’irrégularité et la précarité sont leur calvaire quotidien ». Certains « restent plus de 10 ans en Europe laissant derrière eux des familles sans ressource faute de titre de séjour ». D’autres subissent le chômage de longue durée, « cela entraînera une perte de pouvoir d’achat ».
Les limites des comités villageois : sauver des hectares quand les jeunes rêvent de Paris ou d’autres villes européennes ou américaines
Face à cette saignée, les intervenants dans la migration au Guidimakha réagissent sans atténuer ou stopper la saignée. L’OIM met en place des comités villageois pour lutter contre les feux de brousse. D’autres appuient la santé maternelle dans une région qui « bat le record national du taux de mortalité maternelle ».
Ces interventions répondent à une logique de résilience communautaire. Or, elles ciblent des enjeux fonciers et agricoles qui concernent surtout les familles d’agriculteurs et d’éleveurs déjà installées.
Pourtant, les jeunes candidats à la migration ne se projettent pas dans ces hectares. Leurs motivations sont ailleurs : argent rapide, statut social, mobilité. Tant que rester au village signifie l’invisibilité sociale face au prestige du « migrant qui a réussi », les pare-feu et les comités de gestion montreront leurs limites et ne suffiront pas à rendre le départ optionnel.
L’urgence : un décalage total entre les projets des intervenants et les rêves des jeunes
« L’appui crucial » des partenaires est « très apprécié des populations vivant dans la précarité ». Mais l’aide d’urgence ne remplace pas un projet de société.
Le décalage est flagrant. D’un côté, les intervenants dans la migration financent des comités villageois, des pare-feu, des formations agricoles. Ils sécurisent des hectares, appuient la santé maternelle, renforcent la résilience face aux chocs climatiques. C’est utile, mais c’est une réponse foncière, rurale, collective.
De l’autre côté, il y a la motivation réelle des candidats à la migration et de leurs familles. Pour les jeunes, partir c’est accéder au cash rapide, au statut social, à la reconnaissance. C’est quitter l’invisibilité du village pour devenir « celui qui a réussi », celui qui envoie l’argent pour construire la maison, payer le mariage, financer la mosquée. L’école, la terre, les projets agricoles ? Pour beaucoup, « l’école devient un handicap » et la terre ne fait plus rêver.
Pour les familles aussi, la migration est un investissement. On vend un bœuf, on s’endette, on cotise pour payer le voyage d’un fils. L’objectif n’est pas qu’il cultive mieux : c’est qu’il envoie des devises. Le migrant qui réussit fait vivre 10 personnes. Le jeune qui reste au village, même avec un champ protégé des feux de brousse, reste un poids.
En tout cas pour ce qui concerne le Guidimakha, les intervenants dans la migration doivent revoir leurs projets. La nouvelle donne américaine l’impose, mais le problème est plus profond : on ne peut pas fixer les jeunes avec des projets qui ne parlent ni à leur imaginaire, ni à leur portefeuille, ni à celui de leurs parents. Continuer à financer des pare-feu sans concurrencer le prestige de l’exil, c’est réagir sans atténuer ni stopper la saignée.
Le défi n’est plus seulement de sauver des hectares. Il est de créer des alternatives qui valent le départ aux yeux des jeunes et de leurs familles : formation courte et monnayable, accès au crédit pour l’entrepreneuriat, migration circulaire légale, valorisation des réussites locales. Tant que le choix sera entre l’invisibilité au village et le statut du migrant, les comités villageois montreront leurs limites.
Sans cela, la région continuera de financer ses besoins grâce à l’argent de l’exil, tout en voyant ces mêmes écoles se vider. Le Guidimakha a été bâti par ses migrants. Reste à savoir s’il peut désormais se bâtir pour ceux qui veulent rester.
Par Amadou Bocar Ba
Président du groupe thématique Droits de l’homme au niveau de la plateforme des OSC du Guidimakha
Tél : 32 59 22 20
Email : amadoubocarba628@gmail.com
