L’État bâtisseur ou l’État distributeur ?

Les politiques publiques ne sont jamais de simples arbitrages budgétaires. Elles révèlent l’idée qu’un État se fait de sa mission et du temps dans lequel il inscrit son action.

Certaines obéissent au diktat de l’instant ; d’autres bâtissent pour un temps qui leur survivra. Les premières peuvent soulager une détresse, apaiser un mécontentement ou donner le sentiment que l’action tient lieu de solution. Elles peuvent également contribuer à rallier ou à préserver un soutien politique.

Les secondes renforcent les institutions, développent le capital humain, construisent les infrastructures et accroissent les capacités d’une nation. C’est moins à l’éclat des annonces qu’à la durée de leurs effets que se juge la valeur d’une politique publique.

Dès lors, une question s’impose. Lorsqu’un État consacre 249 milliards d’ouguiyas à distribuer environ 15 000 ouguiyas par bénéficiaire ou par foyer, le véritable enjeu n’est pas le nombre des bénéficiaires. Il est de savoir ce que ces 249 milliards d’ouguiyas auraient pu construire et l’héritage qu’ils auraient laissé aux générations futures.

Avec de telles ressources, la Mauritanie aurait pu engager un ou plusieurs chantiers d’intérêt national : revaloriser la profession enseignante, moderniser les établissements scolaires, développer les centres de formation professionnelle, créer un véritable fonds de dotation pour la recherche à l’Université de Nouakchott, renforcer le système de santé, améliorer les pensions de retraite, financer de grands projets agricoles créateurs d’emplois, créer un réseau intégré d’assainissement et d’évacuation des eaux usées et pluviales à Nouakchott, réhabiliter les routes, construire des infrastructures sportives ou investir dans des équipements publics dont les effets auraient continué de se faire sentir pendant des décennies.

Cette interrogation fait écho à la réflexion de Dambisa Moyo dans Dead Aid. Elle y défend l’idée qu’un développement durable ne peut reposer sur des transferts financiers lorsqu’ils ne s’accompagnent ni d’investissements productifs ni d’institutions solides. Une richesse distribuée disparaît avec sa consommation ; une richesse investie continue de produire ses effets longtemps après que les fonds ont été dépensés.

Abhijit Banerjee et Esther Duflo, dans Poor Economics, arrivent à une conclusion complémentaire. Une politique sociale produit ses meilleurs résultats lorsqu’elle est ciblée, évaluée et conçue pour lever les obstacles qui enferment les plus pauvres dans la précarité. La solidarité n’est pas en cause ; c’est la manière de l’exercer qui l’est. Une aide réussie est celle qui permet, à terme, de ne plus dépendre d’elle.

Il en découle une exigence de discernement. La solidarité nationale oblige à protéger ceux qui ne peuvent réellement subvenir à leurs besoins : les personnes âgées sans ressources, les personnes en situation de handicap, les malades ou les victimes de circonstances exceptionnelles. Mais lorsqu’elle se dispense de tout ciblage, elle risque de brouiller la frontière entre protection sociale et dépendance durable.

Il suffit d’observer nos villes pour mesurer que la pauvreté n’a pas un seul visage. Certains de ceux qui vivent de la mendicité ne peuvent plus travailler et relèvent légitimement de la solidarité nationale. D’autres disposent encore de cette capacité. Pour ces derniers, la politique la plus juste n’est pas celle qui entretient une dépendance durable, mais celle qui ouvre l’accès à la formation, au travail, à l’entrepreneuriat, aux chantiers publics ou à toute activité productive leur permettant de retrouver leur autonomie et leur dignité.

La lutte contre la pauvreté ne se résume pas à redistribuer des revenus. Sa véritable ambition est de rendre la redistribution progressivement moins nécessaire. C’est par l’éducation, la formation, l’investissement, la production et la création d’emplois qu’une société élargit durablement les possibilités offertes à chacun.

Un ami proche du cercle des décideurs me rapportait récemment que mes écrits étaient davantage tournés en dérision que réellement discutés par certains de ceux qui ont aujourd’hui la responsabilité de l’avenir du pays. Comme si l’on ne pouvait écrire sur les affaires publiques sans attendre en retour un poste, une faveur ou une récompense. Cette manière de voir révèle souvent davantage ceux qui la professent que ceux auxquels elle s’applique.

Je ne m’en offense pas. Il est toujours plus facile de sourire d’un avertissement que d’assumer, avec le recul des années, les conséquences de ses propres choix. L’histoire est jalonnée de dirigeants qui, une fois le pouvoir perdu, ont connu l’exil, la prison ou l’oubli, abandonnés par ceux qui les entouraient la veille. Il ne leur restait plus qu’à contempler un pays qu’ils avaient eu le pouvoir de renforcer et qu’ils avaient laissé s’affaiblir.

L’histoire, pourtant, ne juge ni les intentions ni les discours ; elle juge les œuvres. Elle se montre souvent plus indulgente envers celui qui n’avait que la parole, même lorsqu’il s’est trompé, qu’envers celui qui détenait le pouvoir d’agir et qui n’a laissé derrière lui que des occasions perdues, des ressources dissipées et des institutions affaiblies. Le temps finit toujours par séparer l’éphémère du durable. Les distributions s’effacent ; les institutions demeurent. C’est à cette mesure, plus qu’à toute autre, que l’histoire reconnaît la grandeur d’un homme d’État.

Source:Mohamed El Mokhtar Sidi Haida

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