Passif humanitaire : Et si on clôturait enfin ce dossier

Le dossier du « Passif humanitaire » demeure un casse-tête persistant pour les successeurs de l’ancien président Maaouiya ould Taya.

C’est sous son régime, entre 1986 et 1991, que des exécutions extrajudiciaires, des déportations, des radiations de fonctionnaires, ainsi que des confiscations de terres, de maisons et de bétail, ont été perpétrées. Depuis, chaque dirigeant a tenté d’y apporter une solution définitive, avec des approches diverses. En vain.

Un profond désaccord persiste sur la nature même de la résolution : l’État privilégie une approche financière et matérielle, tandis que les organisations de victimes et de rescapés exigent une justice pénale et un travail de mémoire.

Des murs infranchissables

Cette revendication mémorielle s’est d’abord fracassée sur la loi d’amnistie n° 93-23 de 1993. Ce texte ôte toute possibilité de faire la lumière sur ce drame pour tourner définitivement cette page sombre de l’histoire nationale. Cette absence de vérité porte un coup sérieux au vivre-ensemble mauritanien, alors même que le sujet est régulièrement évoqué sans réelle volonté politique d’aboutir.

Si certains hauts responsables mauritaniens jurent n’avoir jamais été au courant de ces exactions sous l’ère Ould Taya, d’autres soutiennent que le dossier touche directement l’armée et ne doit pas être exposé sur la place publique. En effet, le passif humanitaire ébranle la cohésion nationale et implique directement l’institution militaire, dont certains cadres influents de l’époque sont toujours actifs ou politiquement protégés.

Aborder de front ces violations commises contre les communautés afro-mauritaniennes ravive des tensions mémorielles et ethno-politiques que le pouvoir cherche à contenir pour préserver la stabilité de l’État. Pour rappel, le COllectif des VIctimes de la Répression (COVIR) a toujours articulé ses revendications autour de trois piliers fondamentaux : le devoir de vérité, le devoir de justice et le devoir de réparation.

Tentatives d’arrangements et divisions internes

Face à ces blocages, les régimes précédents ont tenté des arrangements partiels. Mohamed ould Abdel Aziz a cherché à rallier les rescapés, les veuves et les orphelins dès sa candidature consécutive au coup d’État d’Août 2008. Il a notamment organisé une journée de prière à Kaédi, décrété une journée de réconciliation nationale le 25 Mars 2009 et octroyé des indemnisations financières aux victimes.

Cependant, ce geste censé clore le dossier a suscité de vives tensions et divisé les organisations de défense des droits des victimes, déchirées entre l’acceptation du pardon financier et l’exigence de justice. Bien que la justice transitionnelle se soit invitée dans le débat, elle n’a jamais fait l’unanimité, l’État redoutant un grand déballage public.

À son départ du pouvoir, Ould Abdel Aziz a déclaré le dossier définitivement clos, laissant pourtant derrière lui un tissu associatif en ruines, marqué par des divergences profondes et des accusations mutuelles. C’est dans ce contexte que la présidente du Collectif des veuves, Mère Houlèye, a été rappelée à Dieu sans jamais connaître la vérité sur l’exécution de son fils, le lieutenant Sall Abdoulaye à Inal, et de tant d’autres militaires.

Aujourd’hui encore, les veuves et les orphelins fidèles à la ligne de la justice pénale continuent de transformer la fête nationale du 28 Novembre en journée de deuil, rythmée par des marches et des conférences de presse. En refusant d’abroger la loi de 1993, l’État bloque le « devoir de justice » et préfère gérer les conséquences matérielles plutôt que les causes systémiques du drame.

L’ère Ghazouani : Une feuille de route suspendue aux arbitrages

Élu en 2019, l’actuel président Mohamed ould Cheikh El Ghazouani s’est engagé à régler ce dossier en concertation avec les organisations concernées. Pourtant, après plusieurs années de mandat, la question piétine. Les commissions mises sur pied, tant par la présidence que par les défenseurs des victimes, semblent faire du surplace.

Le Cadre de Concertation des Rescapés Mauritaniens (CCRM) et le Cadre de Concertation des Victimes des Événements de Mauritanie (CCVEM) ont réussi, non sans difficultés, à harmoniser leurs revendications dans une feuille de route commune soumise à la commission gouvernementale.

Mais à chaque fois que le bout du tunnel semble proche, le processus se corse. La diaspora est régulièrement accusée de faire obstruction, car elle persiste, à l’instar d’une partie des veuves, à réclamer le jugement des auteurs des crimes. Récemment, une délégation de la diaspora a séjourné à Nouakchott pour échanger avec le gouvernement.

Selon des confidences proches du dossier, ces discussions auraient permis d’intégrer de nouveaux amendements à la feuille de route. La balle est désormais dans le camp de la présidence pour validation.

Entre espoir, impatiences et tentatives de sabordage

Malgré l’engagement présidentiel, de lourds obstacles persistent. Si la majorité des rescapés et ayant-droit restent modérément optimistes, l’impatience grandit chez les victimes qui luttent depuis des décennies. En parallèle, des forces politiques tentent de diluer le processus.

Récemment, un collectif de présidents de partis, d’élus et d’anciens ministres a publié une déclaration réclamant une « justice inclusive ». Selon eux, le gouvernement devrait traiter globalement toutes les injustices commises dans le pays depuis 1962.

Pour les victimes du passif humanitaire, cette démarche n’est qu’une tentative de torpiller le processus en cours, arguant que les injustices listées dans ce document (relayé par le média Alakhbar) ne sont absolument pas de même nature. De plus, dans le cadre des préparatifs d’un futur dialogue national, plusieurs voix se sont élevées pour exiger le retrait pur et simple du passif humanitaire de l’ordre du jour, estimant que l’État a déjà versé des milliards pour solder les comptes.

Cette vision réductrice feint d’ignorer que les sinistrés ne réclament pas de simples indemnités pour sécher leurs larmes. Le passif humanitaire va bien au-delà de la réparation matérielle. Sa résolution définitive exige une volonté politique forte et courageuse pour extraire enfin cette épine du pied de l’unité nationale, un concept encensé par tous, mais rarement abordé avec la sérénité requise.
Source:Le calame-Mauritanie

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