La carte du monde qui redessine l’aviation en Afrique / Par Fousseynou Coulibaly, ingénieur
L’ONU vient d’adopter une nouvelle carte du monde, plus fidèle aux proportions réelles des continents. Un changement qui semble anodin, mais qui pourrait bien redessiner notre façon de penser les distances aériennes, et en particulier la connectivité aérienne en Afrique.
Il y a deux semaines, l’Assemblée générale des Nations Unies a approuvé l’usage de la projection Equal Earth, invitant le monde à s’éloigner peu à peu de la projection de Mercator, celle-là même qui, depuis des générations, trône dans nos salles de classe et façonne, sans que nous en ayons vraiment conscience, notre manière de voir la planète, y compris notre perception des distances que l’on peut parcourir en avion.
Derrière ce choix technique se cache un sujet bien plus vaste : celui d’un continent que nous avons collectivement appris à sous-estimer. Ce continent, c’est l’Afrique.
Une carte qui trompe sur les proportions
La projection de Mercator, inventée au XVIe siècle pour faciliter la navigation maritime, a un défaut bien connu des géographes : plus on s’éloigne de l’équateur, plus les terres sont étirées et grossies. Résultat, le Groenland semble aussi grand que l’Afrique sur nos cartes murales, alors qu’il est en réalité quatorze fois plus petit.
L’Afrique, elle, se trouve précisément là où cette distorsion la pénalise le plus : près de l’équateur, au centre du planisphère, mais rétrécie à l’œil comme nulle autre région du monde.
Un continent presque impossible à imaginer
À quel point l’Afrique est-elle réellement grande ? Les chiffres sont très parlants. Avec ses 30,37 millions de kilomètres carrés, le continent africain est trois fois plus vaste que l’Europe, et quatorze fois plus grand que le Groenland, qui pourtant paraît déjà immense sur nos cartes. À titre de comparaison, la seule République démocratique du Congo, avec ses 2,34 millions de kilomètres carrés, dépasse à elle seule la superficie totale du Groenland.
Les données sont encore plus éloquentes lorsqu’on assemble les pièces autrement. Car l’Afrique est si vaste qu’elle pourrait, sur le papier, accueillir en son sein plusieurs des pays que l’on considère parmi les plus grands du monde, tous à la fois. Le continent pourrait littéralement « avaler » l’Europe entière, les États-Unis (8,12 millions de km² sans l’Alaska), la Chine (9,56 millions de km²) et même l’Inde (3,28 millions de km²), et il resterait encore de la place.
Pour se figurer la chose autrement : l’Afrique compte aujourd’hui 54 pays et représente, à elle seule, environ 20 % de la surface terrestre totale du globe. Une échelle que la carte de Mercator a longtemps faussée.
Ce que cette échelle change pour l’aviation
Les cartes ne façonnent pas seulement notre culture générale : elles façonnent aussi notre intuition des distances, une intuition que l’aviation, plus que tout autre secteur, vient rapidement corriger. Un vol entre l’Europe et l’Afrique australe n’est, en distance, pas si différent d’un vol entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est. Pourtant, dans l’imaginaire collectif, l’Afrique semble bien plus proche.
Le même phénomène se reproduit à l’intérieur même du continent. Lorsqu’on évoque la connectivité aérienne entre pays africains, on imagine volontiers, carte conventionnelle à l’appui, des trajets courts entre marchés voisins. La réalité est tout autre : traverser l’Afrique d’est en ouest peut représenter de très nombreuses heures de vol. Un trajet entre Addis-Abeba et Dakar dépasse les 6 000 kilomètres, soit davantage que la distance entre New York et Los Angeles (moins de 4 000 kilomètres).
Ce n’est pas la liaison intérieure la plus longue des États-Unis, ce record revenant à Miami-Seattle (plus de 4 300 kilomètres), mais elle reste la référence la plus connue du grand public pour un vol transcontinental.
Bien sûr, les compagnies aériennes ne construisent pas leurs réseaux en regardant une carte de salle de classe. Elles s’appuient sur des distances orthodromiques précises, des temps de vol réels, les performances de leurs appareils et des modèles économiques sophistiqués. Mais le développement du transport aérien ne se limite pas à ces calculs : il dépend aussi, en amont, de la façon dont décideurs, investisseurs et voyageurs se représentent intuitivement les marchés et les distances qui les séparent.
Changer la carte pour changer le regard
C’est peut-être là que la nouvelle carte du monde peut avoir un effet, modeste mais réel : en donnant à voir l’Afrique à sa juste échelle, elle pourrait, lentement, changer cette intuition collective, et faire apparaître le continent non plus comme un ensemble de marchés proches les uns des autres, mais comme ce qu’il est réellement : un continent-monde, où la distance représente à la fois l’un des plus grands défis de la connectivité et l’un des arguments les plus puissants en faveur de l’aviation. Changer la carte ne change pas le monde. Mais cela peut, enfin, changer la façon dont nous le regardons.
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À propos de l’auteur
Fousseynou Coulibaly est ingénieur mauritanien spécialisé dans les systèmes électroniques embarqués pour l’aéronautique, l’aérospatiale, l’automobile et la robotique, fort de plus de 20 ans d’expérience internationale.
Il a occupé des postes de direction technique au Royaume-Uni, chez Rolls-Royce et ZF, avant de rejoindre H55, entreprise suisse spécialisée dans les systèmes de propulsion et de stockage d’énergie pour avions électriques, où il est directeur du département électronique et de l’équipe hardware, et contribue notamment au programme de propulsion hybride-électrique (HEP) mené avec le motoriste américain Pratt & Whitney.
À Rolls-Royce, il a piloté le développement électronique des ordinateurs de vol du turboréacteur Pearl 700, qui propulse les jets privés Gulfstream G700 et G800, après avoir contribué au programme Trent 7000 de l’Airbus A330neo. Chez ZF, il a dirigé la conception des systèmes mécatroniques de direction assistée arrière équipant la Porsche Panamera, la Mercedes Classe S et le Hummer électrique.
En Mauritanie, il est fondateur de TABATOO, entreprise de suivi GPS et IoT, et membre du Conseil du Prix Chinguitt, plus haute distinction scientifique et culturelle du pays, nommé par décret présidentiel en 2023.
Source: Onde Info – Mauritanie
