Barrage du Karakoro : un projet structurant qui doit s’appuyer sur la transparence et la concertation

Dans le sud de la Mauritanie, aux confins du Guidimakha et de la frontière malienne, le Karakoro façonne depuis des générations la vie des populations riveraines. Plus qu’un simple cours d’eau saisonnier, il constitue l’épine dorsale d’un territoire dont l’agriculture, l’élevage et l’organisation sociale se sont construits autour de ses crues, de ses décrues et de ses ressources hydriques.

L’annonce de la relance des études relatives au projet de barrage sur le Karakoro a naturellement suscité de nombreuses réactions dans les localités concernées, notamment dans le département de Ould Yengé.

Selon plusieurs témoignages recueillis sur le terrain, les premières opérations techniques de reconnaissance et de relevés ont attiré l’attention des habitants, qui cherchent aujourd’hui à mieux comprendre les objectifs du projet ainsi que ses implications futures sur leur environnement et leurs moyens de subsistance.

Les informations rendues publiques par les autorités indiquent qu’une nouvelle phase d’actualisation et d’approfondissement des études est actuellement engagée. Cette étape vise notamment à préciser les caractéristiques techniques du futur ouvrage, à évaluer ses impacts environnementaux et à préparer les documents nécessaires à une éventuelle réalisation du projet.

En tant qu’ingénieur spécialisé dans la qualité des infrastructures et des ouvrages d’art, exerçant aujourd’hui en Suisse sur des projets complexes, notamment dans le domaine des infrastructures et des ouvrages hydrauliques, mais également en tant que fils de Ould Yengé, je souhaite apporter une contribution à la fois technique, citoyenne et constructive à ce débat.

Ma démarche ne s’inscrit ni dans une logique d’opposition ni dans une posture politique. Elle repose sur une conviction simple : les grands projets réussissent lorsqu’ils parviennent à concilier ambition technique, bonne gouvernance et adhésion des populations concernées.

Un barrage peut constituer une opportunité majeure pour le Guidimakha

Le Guidimakha fait aujourd’hui face à des défis hydrologiques considérables. Les précipitations deviennent plus irrégulières, les épisodes de sécheresse plus fréquents et les ressources en eau plus vulnérables aux effets du changement climatique.

Lorsque les pluies surviennent, une part importante des eaux de ruissellement quitte rapidement le bassin versant sans être suffisamment valorisée. À l’inverse, durant la saison sèche, de nombreuses localités sont confrontées à des difficultés d’approvisionnement en eau, tant pour les usages domestiques que pour les activités agricoles et pastorales.

Dans ce contexte, un ouvrage de régulation hydraulique peut représenter un véritable levier de développement. Il pourrait contribuer à :

• sécuriser les ressources en eau ;

• soutenir durablement l’agriculture et l’élevage ;

• renforcer la résilience des populations face aux aléas climatiques ;

• favoriser le développement économique local ;

• mieux valoriser les ressources hydriques du bassin du Karakoro.

Pour une région dont l’avenir dépend étroitement de sa capacité à s’adapter aux changements climatiques, cette perspective mérite d’être étudiée avec sérieux et ouverture.

La réussite du projet se joue aujourd’hui, pendant la phase d’étude

L’expérience internationale montre cependant qu’un projet d’infrastructure ne réussit pas uniquement grâce à ses performances techniques ou à son financement.

Les projets les plus durables sont ceux qui intègrent dès leur conception les réalités humaines, économiques et environnementales du territoire.

C’est précisément le rôle de la phase d’étude actuellement en cours.

Cette étape ne doit pas seulement permettre de dimensionner un ouvrage ou d’évaluer sa faisabilité technique. Elle doit également identifier les risques potentiels, comprendre les usages locaux de l’eau et mesurer avec précision les conséquences possibles sur les populations riveraines.

Le Karakoro n’est pas seulement un cours d’eau. Il constitue un espace de vie dont dépendent des milliers de familles. Ses berges accueillent des terres agricoles, des zones de pâturage et des activités économiques qui se sont développées au fil des générations.

Les populations locales possèdent une connaissance précieuse de ce territoire. Elles connaissent les cycles des crues, les zones historiquement inondables, les secteurs agricoles les plus productifs et les équilibres qui se sont progressivement construits autour du fleuve.

Cette mémoire du terrain constitue une expertise à part entière. Elle représente une source d’information complémentaire et indispensable aux analyses techniques réalisées par les bureaux d’études.

Transparence et concertation : des outils de réussite, pas des contraintes

Dans les grands projets modernes, la concertation n’est pas une formalité administrative. Elle constitue un véritable outil de gestion des risques.

Informer les populations concernées, expliquer les objectifs du projet, présenter les scénarios étudiés et recueillir les observations des habitants permet souvent d’identifier très tôt des problématiques qui pourraient devenir plus complexes par la suite.

À l’inverse, le manque d’information alimente les interrogations, les inquiétudes et parfois la méfiance.

La phase actuelle d’actualisation des études offre donc une opportunité particulièrement importante : celle de construire un dialogue transparent entre les autorités, les bureaux d’études et les populations concernées.

Une telle démarche permettrait :

• de mieux comprendre les attentes et préoccupations locales ;

• d’intégrer les réalités socio-économiques du territoire dans les études ;

• d’améliorer la qualité des solutions proposées ;

• de renforcer la confiance autour du projet ;

• de favoriser son acceptation et sa réussite à long terme.

Une occasion de démontrer une gouvernance exemplaire

Le Guidimakha a besoin d’investissements structurants. Les enjeux liés à l’eau justifient pleinement l’exploration de solutions ambitieuses.

Mais la réussite d’un barrage ne se mesure pas uniquement à sa capacité de stockage ou à ses caractéristiques techniques. Elle se mesure également à sa capacité à préserver les moyens de subsistance des populations, à protéger les équilibres locaux et à créer une relation de confiance durable entre les citoyens et les institutions.

Le projet du Karakoro offre aujourd’hui une occasion unique de démontrer qu’il est possible de concilier développement territorial, ambition hydraulique et participation citoyenne.

La Mauritanie a besoin d’infrastructures modernes pour répondre aux défis du XXIe siècle. Mais ces infrastructures seront d’autant plus solides et durables qu’elles auront été conçues avec les populations qu’elles sont destinées à servir.

Parce que l’eau est un bien commun.

Parce qu’elle conditionne l’avenir de l’agriculture, de l’élevage, des familles et des territoires.

Et parce que les décisions qui concernent sa gestion méritent d’être construites dans la transparence, le dialogue et le respect des réalités locales.

Mohamed Ibrahim TALLA
Ingénieur spécialisé en Qualité des Infrastructures et Ouvrages d’Art
Professionnel des infrastructures en Suisse
Originaire de Ould Yengé (Guidimakha)
Sourcce:Le Calame-Mauritanie

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